Respighi, Tomasi et Tchaïkovski sont trois brillants orchestrateurs qui se retrouvent sur un point essentiel : la nécessité de transmettre en musique les émotions ressenties. Les mélodies envoûtantes de Tchaïkovski narrent avec une vibrante précision souffrances, déchirements et espoirs du compositeur. « La musique qui ne vient pas du cœur n'est pas de la musique ! », s’écrie quant à lui Tomasi. Respighi, en signant en 1932 un manifeste contre le modernisme en musique, y fait écho : « Nous sommes contre l’art qui n’a pas ou ne peut pas avoir de substance humaine et se veut uniquement une démonstration mécanique d’un casse-tête cérébral. Une chaîne logique lie le passé au futur : le Romantisme d’hier deviendra, une fois de plus, le Romantisme de demain. »
Ottorino Respighi
Né le 9 juillet 1879 à Bologne
Mort le 18 avril 1936 à Rome
Fontane di Roma
« Respighi, grâce à son sens de la couleur, ses dons prestigieux d’orchestrateur et ses images pittoresques, particulièrement évocatrices, est un compositeur qui m’a toujours beaucoup interpellé, explique le chef d’orchestre Rolf Bertsch. Même si Les Pins de Rome reste certainement l’œuvre la plus connue du triptyque de Respighi, Les Fontaines de Rome est généralement considérée sa plus achevée. Ces portraits musicaux de quatre fontaines romaines, chacune présentée au moment de la journée qui, selon le compositeur, nous permettent de mieux les apprécier sont magnifiquement dessinés d’un geste virtuose. Comme dans toutes les œuvres qu’il a composées, Respighi crée une atmosphère unique qui permet à l’orchestre de briller et offre à l’auditeur l’occasion d’apprécier la peinture musicale à son meilleur. » Orchestration sophistiquée, quasi cinématographique, chromatismes subtils, harmonies recherchées et sections rythmiques d’une grande force sont autant d’outils utilisés par Respighi pour dépeindre « la voix intérieure de la ville ».
Dans ses notes de programme, Respighi explique :
La première partie du poème, inspirée par la fontaine de Valle Giulia, dépeint un paysage pastoral : des troupeaux de bovins passent et disparaissent dans la fraîche brume moite d’une aurore romaine.
Un appel soudain et insistant des cors traverse l’orchestre et sert d’introduction à la deuxième partie, « La Fontaine du triton », appel joyeux, convoquant les naïades et les tritons qui arrivent en courant, se poursuivant l’un l’autre et s’entremêlant dans une danse frénétique entre les jets d’eau.
Un thème solennel jaillit ensuite des ondulations de l’orchestre, « La Fontaine de Trévi à midi ». Le caractère solennel, passant des bois aux cuivres, revêt un caractère triomphal. Les trompettes cascadent. À la surface de l’eau passe le chariot de Neptune tiré par des hippocampes, suivi d’un convoi de sirènes et de tritons. La procession s’évanouit alors qu’une trompette éteinte résonne au loin.
La quatrième partie, « La Fontaine de la Villa Medici » est annoncée par un thème triste qui s’élève d’un roucoulement feutré. C’est l’heure nostalgique du couchant. L’air est empli du son des cloches qui résonnent, des oiseaux qui gazouillent, des feuilles qui bruissent. Tout s’éteint alors doucement, dans le silence de la nuit.
Henri Tomasi
Né le 17 août 1901 à Marseille
Mort le 13 janvier 1971 à Paris
Concerto pour trompette
« Vingt mesures de lui suffisent pour que je débarque au Brésil, au Cambodge, au Japon, pour que je sois jeté sur une plage vermeille d’Afrique, ou en une lunaire clairière à tam-tam » (José Bruyr, musicologue). En quelques gestes et dans un langage délibérément dénué d’intellectualisme, Tomasi, également chef d’orchestre reconnu, saisit la particularité des tessitures des instruments. Ce don l’a sans doute motivé à composer de multiples concertos : pour violon, alto, flûte, clarinette, basson, trompette mais aussi saxophone, trombone, cor, guitare, galoubet et tambourins (deux instruments provençaux). « Je pense que le Concerto pour trompette de Tomasi est l’un des plus virtuoses, explique Paul Merkelo, mais, en plus de mettre en valeur les effets techniques pyrotechniques – que ce soit dans les passages de fanfare ou de mouvement perpétuel –, il démontre également un grand lyrisme qui, je crois, est la clé pour élever l’instrument musicalement. »
Le Concerto pour trompette fut créé en avril 1949 sous la direction du compositeur. Le premier mouvement reste très proche de l’improvisation, avec son alternance de vivacité rutilante et de rêverie poétique. Le Nocturne, habillé d’harmonies ravéliennes, nous plonge dans le lyrisme le plus pur. Le finale, enjoué et effervescent, évoque les grands espaces, dans une atmosphère de vacances.
Piotr Ilitch Tchaïkovski
Né le 7 mai 1841 à Votkinski
Mort le 6 novembre 1893 à Saint-Pétersbourg
Symphonie no 5 en mi mineur, opus 64
« Tchaïkovski en général – et la Cinquième Symphonie en particulier – m’attire par le côté profondément humain et émotif de sa musique, explique Rolf Bertsch. Âme tourmentée qui a combattu intensément son homosexualité, jugée alors totalement inacceptable, Tchaïkovski a eu de la difficulté à écrire et particulièrement à intégrer les formes. En dépit de ces batailles, ou peut-être à cause d’elles, il instille dans sa musique de superbes mélodies – le deuxième mouvement est certainement l’un des mouvements lents les plus aimés de tout le répertoire symphonique –, des moments de grande sensibilité et de tendresse, de formidables climax et un sens de l’orchestration qui exprime merveilleusement le drame et le pathos de l’homme et de sa musique. »
Écrite en 1888 (plus de dix ans après sa Quatrième), la Cinquième Symphonie est la seule symphonie du compositeur à utiliser un motif récurrent dans chacun de ses quatre mouvements. Sombre et empreint de fatalité dans le premier mouvement, le motif (tiré du vers « Ne te tourne pas vers le désespoir » de l’opéra Une Vie pour le tsar de Glinka) est entrecoupé d’une esquisse de valse fugitive, douloureuse allusion au bonheur passé ou espoir d’un avenir meilleur. Le deuxième mouvement s’amorce sur une sublime mélodie de cor, brillamment orchestrée, instant de bonheur fugitif interrompu en fin de mouvement par le thème fatal. Dans le troisième mouvement, le voile se déchire et laisse entrevoir une valse nostalgique et joyeuse à la fois, digne d’un ballet, moment d’évasion de nouveau rompu par le motif tragique. Ce dernier se transforme enfin en une marche triomphale dans le dernier mouvement, majestueux et brillant, victoire de l’espoir contre la fatalité.
OSM, octobre 2006
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