vendredi 22 octobre 2010

S’effacer derrière la musique

Plus d’une centaine d’enregistrements, des milliers de concerts dans les salles du monde entier, apparitions saluées dans les festivals, collaborations avec des artistes mythiques dont Martha Argerich, Mischa Maisky, Yo-Yo Ma et Keith Jarrett, liens rapprochés avec des compositeurs tels Philip Glass, Alfred Schnittke, Arvo Pärt, John Adams, Luigi Nono, Sofia Guibadulina, Valentin Silvestrov et Lera Auerbach : la feuille de route de Gidon Kremer en jette plein la vue. On pourrait imaginer un personnage inaccessible, qui sillonne les couloirs aériens de la planète, déposant des valises griffées dans les suites les plus luxueuses, revenu de tout. Moins de deux minutes d’entretien avec le violoniste suffisent pour saisir que, même à 63 ans, l’immobilisme est proscrit de sa démarche artistique. « Je n’ai pas de recette, mais j’aime toujours être surpris par les autres, suivre les gens et les artistes qui ont une vision, explique-t-il d’un débit rapide, presque fébrile.  C’est un grand privilège que de travailler avec des compositeurs, de comprendre comment une musique jamais entendue auparavant peut prendre vie à partir d’un manuscrit. » Aucun faux semblant, aucune formule convenue : pour lui, la musique doit impérativement atteindre l’âme et parler directement au cœur. Les artistes qui l’inspirent le plus – il n’hésite pas à évoquer dans un même souffle Maria Callas, Jacques Brel et Leonard Bernstein – « vivent la musique, se laissent brûler par elle ».

La musique comme langue maternelle

Fils de musiciens professionnels membres de l’Orchestre de la radio nationale de Lettonie, l’une à demi allemande, l’autre juif balte, petit-fils du violoniste, professeur et historien de la musique suédois Karl Brückner, le jeune Gidon découvre très tôt le violon. « “Tu n’arriveras à quelque chose que si préalablement tu travailles assidûment”, disait mon père. Ma mère par contre disait : “Si tu travailles assidûment, tu auras une vie meilleure” », explique-t-il simplement dans son autobiographie Une enfance balte. « Je ne sais pas non plus si j’ai beaucoup appris de mon grand-père. Par contre, il est certain que sa curiosité envers tout ce qui était inédit et son intime conviction que l’on devait tout d’abord “écouter en soi” le son avant de le jouer ont contribué à forger le Gidon d’aujourd’hui. » Malgré les heures assidues de travail et le triple regard qui le scrute, le jeune garçon démontre déjà une curiosité insatiable. Il dévore les livres, maîtrise les échecs, aime être emporté par les films et crée même des « clubs » avec ses copains, histoire d’échanger, de s’interroger, d’avancer.

Après des études à l’École de musique de Riga, il est choisi pour intégrer la classe du légendaire David Oïstrakh au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou. Les concours régionaux s’enchaînent, mais la consécration se laisse attendre. En 1965, il finit par tenir entre ses mains le fameux vase d’honneur tant convoité : « Je comprendrai plus tard qu’en art, il ne peut y avoir de“ victoire”, il ne peut y avoir d’Olympiades, avec un premier. » Prochaine étape : les concours internationaux. En 1967, il remporte le troisième prix au Concours Reine Élisabeth de Belgique et deux ans plus tard, le premier prix au Concours Paganini à Gênes. En 1970, sa victoire au Concours Tchaïkovski confirme son talent. « Le violon était mon guide et ma souffrance; avec lui, j'appris au fil du temps à transformer en musique ma solitude, mes rêves, mes blessures et mon humour. En lui, je cherchais ma tonalité, ma voix, ma musique. »

De façon presque boulimique, il s’approprie les grandes œuvres littéraires, fréquente les théâtres avec ferveur, étudie Stanislavski. Il continue d’écrire, notamment dans son journal. « On ne peut atteindre que par le travail cet état dans lequel on ressent les grandes visions. Pour moi, la vie est dans ce que l’on ressent », lui confie-t-il le 9 juillet 1963. Quelques mois plus tard, une heure à peine avant de monter sur scène pour le deuxième tour du Concours de la République, il note en vitesse : « Je dois 1) penser à Borisova [actrice de théâtre qui l’avait envouté]; 2) procurer de la joie aux gens; 3) montrer la beauté de l’œuvre; 4) penser à ce que le compositeur a voulu exprimer; 5) jouer pour moi. Bref – crache sur tout cela et pense à la musique ! » Cette passion des mots continue de l’habiter et, outre ce rappel de ses premières années (seul titre disponible pour l’instant en français), il a signé trois ouvrages qui reflètent sa philosophie artistique.

Musicien sans frontières

Le feu qui dévore Gidon Kremer ne demande qu’à être partagé. « Être un violoniste peut être un peu ennuyeux – surtout pour moi », confiait-il à un journaliste il y a une trentaine d’années déjà. En 1981, il fonde Lockenhaus, un festival intime de musique de chambre (qui dure toujours). Pour ses 50 ans, il décide de s’offrir un présent unique : rassembler de jeunes musiciens des trois États baltes (Lettonie, Lituanie et Estonie) pour un été, leur permettre de travailler avec des compositeurs de la région et jouer avec eux. « Je n’aurais jamais pu rêver que Kremerata Baltica deviendrait ce qu’il est aujourd’hui. Quand j’ai rencontré ces jeunes gens, ai connu leur intensité, leur joie, j’ai compris dès le premier été que ce n’était pas quelque chose que je pourrais laisser tomber. Aujourd’hui, après 14 ans, ils font partie de ma famille. Bien sûr, au fil des ans, l’un ou l’autre des musiciens a pu être tenté de quitter l’ensemble mais, en fait, nous avons très peu de roulement. La majorité est fidèle et je dirais que les nouveaux venus le sont encore plus, car ils ont encore les yeux remplis de fraîcheur, ce qui permet à l’esprit de Kremarata Baltica de continuer à vivre. » L’orchestre de 27 musiciens donne une cinquantaine de concerts par année répartis en 5 ou 6 tournées (dont une des États baltes), enregistre avec une belle régularité (leur dernier album, De profundis, a été lancé en septembre) et son excellence a été primée à de nombreuses reprises. En 2002, par exemple, After Mozart a remporté un Grammy et le prix ECHO. Souhaitant plus que tout repousser l’« orchestrite » qui afflige trop souvent les musiciens professionnels, Kremer mise avant tout sur la flexibilité, l’ouverture d’esprit et un certain goût du risque : « Je pense que, au-delà de l’intimité du son, jouer sans chef nous aide à communiquer entre nous lors de l’interprétation de partitions complexes, par exemple la Quatorzième Symphonie de Chostakovitch. »

Refusant le statu quo, il ne se voit vieillir que lorsqu’il s’arrête quelques secondes pour contempler ses cheveux gris dans le miroir. Au fond, il reste le jeune homme de 17 ans qui notait : « Mon but : procurer, à travers la musique, plus de joie aux gens […] L’art est pour l’instant le seul capable de nous procurer de la joie, une connaissance de nous-mêmes et de l’énergie. » Le futur de la musique classique ne l’inquiète pas outre mesure. « Je pense que la vraie musique survivra mais, bien sûr, les dangers sont multiples. D’une certaine manière, la commercialisation de la musique la dévalorise et les gens sont souvent distraits par des interprétations médiocres, des imitations, par le scintillement du vedettariat. À l’occasion, le nom des vedettes est plus important que la musique qu’ils représentent. Notre obligation est de servir le compositeur, de servir la musique, de ne pas tenter d’obtenir plus de crédit que les vrais créateurs mais, comme vous le savez très bien, les ventes misent toujours essentiellement sur la quantité, sur le nombre de disques écoulés. C’est une maladie que Kremerata Baltica essaie de combattre en restant honnête, tant au niveau de l’interprétation que du répertoire. »

Il espère convaincre les autres musiciens de ne pas céder aux sirènes de la facilité et de la tendance crossover. « Je ne pense pas que la musique doive être confinée à un ghetto de connaisseurs, mais je crois que nous devons nous battre pour défendre ses intérêts, ne pas laisser les impératifs commerciaux nous convaincre de ce qui se vend. » Mais n’est-il pas paradoxal d’à la fois souhaiter rejoindre le public grâce à des enregistrements et rester un puriste ? « Mes priorités n’ont jamais été orientées par les chiffres de ventes ou les positions au palmarès parce que, pour paraphraser une chanson connue, je ne suis pas un garçon matériel. J’ai la liberté de pouvoir faire mes propres choix et je me fie à mon goût et ma conviction. Quand je produis un album, je mets toujours l’accent sur la musique et non sur les titres ou la façon dont il sera présenté. » Pour lui, l’enregistrement se veut objet d’art et livret, couverture et musique doivent former un tout. « Les grandes étiquettes sont trop préoccupées par leurs chiffres de vente et, par conséquent, certaines de leurs couvertures, cela m’attriste de le dire, ressemblent à de la pornographie. J’essaie de rester fidèle aux valeurs avec lesquelles j’ai grandi. Si quelqu’un le comprend, merveilleux. Si quelqu’un considère le tout dépassé, tant pis pour lui, et non pour moi. »

Programme montréalais

Le programme montréalais de Kremerata Baltica comprend trois œuvres : un arrangement pour orchestre à cordes du Quatuor en do dièse mineur de Beethoven, Sogno di Stabat Mater, pour violon, alto, vibraphone et cordes de la compositrice russe Lera Auerbach et Silent Prayer, méditation interrompue pour violon, violoncelle, vibraphone, guitare basse, cordes et bande sonore de Giya Kancheli. « C’est Kagel qui parlait des compositeurs qui composent pour d’autres compositeurs. Ce programme n’a rien à voir avec cette affirmation. Les compositeurs joués ont tous quelque chose à nous dire, sont profondément ancrés dans une tradition, mais possèdent des voix individuelles. Il est difficile de comparer quoi que ce soit à Beethoven, surtout le Quatuor opus 131, “sa Dixième Symphonie” selon Bernstein, mais les compositeurs sont des êtres vivants, vigoureux, pleins de sensibilité. Je suis persuadé que Beethoven était un homme de son temps, non indifférent à ce qui se passait autour de lui. C’est essentiel non seulement d’offrir une bouffée d’air frais aux musiciens de l’orchestre, mais de permettre au public d’être surpris. C’est pourquoi j’essaie toujours de construire des programmes comportant une certaine part de nouveauté. Je n’essaie pas de me montrer snob en programmant ces pièces, d’être excessivement intellectuel. Je tente simplement de garder la musique vivante autant que possible. J’espère que le public montréalais saura l’apprécier. »

La Scena Musicale, novembre 2010

Les coups de cœur de Rémi Boucher

Le directeur artistique du Festival Coups de théâtre Rémi Boucher n’a aucune intention de se reposer sur ses lauriers à quelques semaines de cette 11e édition de l’événement. « Nous avons développé une niche, en situant la présentation des spectacles dans le cadre de la création, a-t-il expliqué en entrevue. Nous avons toujours souhaité que le festival soit un lieu de ressourcement, de rencontre et d’étonnement. » Pouvant compter sur un public fidèle, qui à la fois revient et se renouvelle (générations successives de jeunes spectateurs exigent), il a eu à cœur dès les premières années d’installer une dynamique qui favorise les échanges, sans exclure une certaine provocation entre les propositions. La programmation évitera le plus possible les spectacles convenus pour favoriser les projets novateurs : « Nous souhaitons offrir un instantané de l’évolution de la création dans le monde pour jeune public, en repoussant ses limites et en rejoignant directement les enfants. »

Nous lui avons demandé de nous proposer trois incontournables du Festival, mais il a insisté pour en offrir quatre : Trois Contes des Percussions Claviers de Lyon, « un très beau moment de théâtre musical », le spectacle d’ouverture Satin et vin blanc, conçu par des adolescents, qui réunit danse, théâtre et vers du poète néerlandais Hans Lodeizen, Mécanique céleste, « un parcours théâtral avec arts visuels » et la première montréalaise de Tono, présenté aux Olympiques de Vancouver, hommage aux traditions autochtones d’Amérique, lauréat du prestigieux Dora Mavor Moore Award.

La Scena Musicale, novembre 2010

Percussions Claviers de Lyon : il était trois fois

Les contes de Perrault ont alimenté les rêves de nombre d’enfants au fil des siècles. Comment ne pas frémir au souvenir du dialogue entre le loup déguisé en Mère-grand et le Chaperon rouge, rêver d’être éveillée par un baiser comme la Belle au bois dormant ou souhaiter vaincre l’ogre par la ruse comme le Petit Poucet. Dénaturés par des dizaines de relectures, ces petits bijoux du classicisme sombrent trop souvent dans l’édulcoré ou le moralisateur. C’était compter sans la volonté des Percussions Claviers de Lyon de réhabiliter le texte, en y associant la musique de Maurice Ravel. « La pertinence du propos et la beauté de la langue nous ont séduits, tout autant que la musique de Ravel, toujours très juste au niveau des descriptions », explique Gérard Lecointe, directeur musical de l’ensemble. Ce rapprochement naturel entre les deux univers s’est vu ensuite magnifié par l’ajout d’une essentielle dimension picturale, le texte original de Perrault se trouvant ainsi doté d’un double habillage.

Le choix de Ravel n’était certes pas fortuit, ce dernier s’étant déjà inspiré de La Belle au bois dormant et du Petit Poucet pour écrire Ma Mère l’oye, cinq pièces enfantines pour piano quatre mains, qu’il orchestrera par la suite. Confiant de ne pas dénaturer le langage si particulier du compositeur en l’adaptant aux percussions claviers, Gérard Lecointe a donc décidé de puiser dans l’ensemble du catalogue de Ravel pour en extraire les pages les plus évocatrices, de L’enfant et les sortilèges aux Valses nobles et sentimentales, en passant par Daphnis et Chloé. Ainsi, la célèbre Pavane pour une infante défunte, une fois intégrée à la trame narrative du Petit Chaperon rouge, en souligne l’étrangeté et le malaise et « Une barque sur l’océan », tirée des Miroirs, détournée de son propos, permet d’évoquer une atmosphère lourde.

La mise en scène a été confiée à Emmanuelle Prager alors que le travail vidéo de Louise Kelh, entre photos et toiles de maîtres, prolonge les récits, les images s’animant, se transformant, se pliant aux subtilités du texte. Les personnages, qui n’ont rien d’évanescent, se laissent décrypter et s’amalgament aux pages de Ravel sans les surcharger. La lectrice, lumineuse, grandeur nature, présence essentielle, rassurante, à l’avant-plan, ne tient pourtant qu’à la magie d’un autre écran. Les musiciens deviennent liens entre les mondes réel et imaginaire, entre visuel et mots, complices, participants ou simples témoins de l’action.
Gérard Lecointe souhaite que le jeune public réagisse à la pureté de la langue et ne se sente pas déchiré entre texte, image et musique. « Chaque chose a sa place, remarque-t-il. L’image peut bouger mais, en même temps, on peut aussi écouter de la musique. Les enfants d’aujourd’hui vivent dans un monde d’images, mais on parle plus rarement de la musique. On pourrait être bluffé, mais les enfants savent écouter. » Surtout quand on sait raconter…

Festival Coups de théâtre 17 et 18 novembre

Il était cinq musiciens

Créées en 1983 par cinq jeunes musiciens désireux d’innover, les Percussions Claviers de Lyon sont composées de deux marimbas, deux vibraphones, un marimba basse, un xylophone et trois glockenspiels, instrumentation qui favorise à la fois une lecture harmonique et mélodique du répertoire. Avec une dizaine d’enregistrements à son actif (dont une relecture audacieuse de West Side Story et un disque consacré aux œuvres pour percussion de Gavin Bryars), l’ensemble a joué en Europe aussi bien qu’en Asie.
À l’invitation de Sixtrum, qui soutient le groupe français en matière de logistique, il offrira également un récital le 20 novembre, salle Claude-Champagne, premier d’une série de projets qui liera les deux ensembles au fil des prochaines années, qui devrait se concrétiser par une tournée canadienne conjointe dans deux ou trois ans. Ce programme se veut représentation fidèle du travail des percussionnistes et intégrera travail de transcription (des œuvres de Satie et Debussy) et trois œuvres écrites pour l’ensemble : Après Masques de Gérard Lecointe, hommage avoué à Debussy, la première nord-américaine d’At Portage and Main (deux rues importantes de Winnipeg) de Gavin Bryars et la création mondiale d’une œuvre du compositeur Thierry Pécou (né en Martinique), L’arbre aux fleurs.

La Scena Musicale, novembre 2010

Préparer ses élèves à des études universitaires en musique

Vous les connaissez peut-être depuis qu’ils ont 7 ou 8 ans, les avez vus passer de charmants apprentis à véritables musiciens. Un jour, ils vous annoncent que c’est décidé, ils optent pour une carrière musicale et s’inscriront à l’université. Votre rôle serait-il terminé ? Pas encore, loin de là. Le passage d’aspirant à celui de professionnel reste l’un des plus délicats à négocier. « Si vous pensez pouvoir faire autre chose de votre vie, faites-le ! » Vous avez sans doute entendu un jour un pédagogue chevronné émettre cette opinion. Devrait-on dissuader les étudiants de poursuivre une carrière musicale ou les rassurer sur des possibilités d’avenir radieux? La vérité réside entre ces deux extrêmes.

Avant de penser à l’audition

Avant que formulaires d’inscription et lettres de recommandation soient complétés, les motivations de votre élève devront être très sérieusement sondées. Espère-t-il un parcours à la Brendel ou à la Pavarotti ? Les probabilités que ce rêve se concrétise s’approchent de celles de remporter un million à la loterie. Si, au 20e siècle encore, on pouvait bâtir une carrière sur un premier prix à un concours international ou sur une personnalité musicale forte, notre ère privilégiant vedettariat instantané et pyrotechnie a considérablement modifié la donne. S’il peut sembler plus aisé de se démarquer, une carrière durable relève souvent de l’utopie. Votre étudiant est-il prêt à s’investir corps et âme, non seulement lors de nombreuses heures en solitaire à l’instrument, mais en adoptant une vision périphérique qui lui permettra de devenir à la fois agent (une interprétation ne devient remarquable que si elle a été entendue par un certain nombre d’auditeurs), solide négociateur (un cachet fond comme neige au soleil quand on soustrait tous les à-côtés), attaché de presse (l’image n’aura jamais autant primé), webmestre (peut-on encore percer sinon) et peut-être même annotateur de programmes ? Lourde question, qui exigera sans doute mûre réflexion. Peut-il intégrer la musique dans son quotidien sous un autre visage ? Il pourrait alors envisager les professions de pédagogue, ingénieur de son, musicologue, musicothérapeute, imprésario, pour pouvoir vivre de son art. Enfin, votre protégé possède-t-il une carapace suffisamment épaisse pour passer à travers quatre, six, huit années d’études supérieures ? Réalise-t-il que les amitiés risquent d’être difficiles – mais pas impossibles – à cultiver dans le milieu quand il n’y a de débouchés possibles que pour quelques instrumentistes ou chanteurs sur un marché déjà très engorgé ? Si certaines disciplines (les cuivres ou les percussions) favorisent une plus grande camaraderie, ce serait le leurrer que de lui laisser entrevoir une atmosphère de travail conviviale et parfaitement saine.

S’y présenter

Les yeux décillés, votre jeune musicien signe quand même sa demande ? La partie n’est pas pour autant gagnée. Le jour de l’audition, très peu de temps lui sera alloué pour créer une impression favorable. Parfois, on parle de moins d’une minute avant que le jury décroche, conscient d’entendre un énième clone, dégainant doubles octaves redoutables ou trilles limpides. Que cultiver afin de lui permettre de se démarquer ? On s’attend bien sûr à une excellente technique, mais on espère surtout une musicalité réelle, une conscience architecturale, une intégrité envers la partition, ce petit quelque chose qui fera qu’on retiendra un nom, un son, une interprétation.

Vous aurez auparavant choisi ensemble un programme qui met en valeur ses capacités, tout en offrant un panorama d’époques et de genres variés. Si un violoniste ne présente que des œuvres romantiques, la question reste entière : peut-il jouer autre chose ? La plupart des institutions universitaires opteront pour un cadre assez précis qui intégrera répertoire classique, romantique et du 20e siècle (ou baroque, selon les spécialités). Certaines exigeront un CD préliminaire (généralement deux pièces) et une audition en personne. Doit-on miser ici sur les incontournables ou les « découvertes » ? Un judicieux mélange des deux devrait capter l’attention des membres du jury (qui pourraient bien laisser votre étudiant jouer plus longuement s’ils découvrent eux-mêmes la pièce interprétée).

Si l’élève veut convaincre le Jour J venu, il devra bien sûr auparavant avoir rodé son programme, en concert (formel ou informel), en cours de maître (un autre regard sur une œuvre peut être des plus enrichissants lors de cette période cruciale) ou même en concours, expérience déstabilisante par excellence pour tout aspirant musicien. Il doit pouvoir accepter bruits parasites (crayons griffonnant furieusement, tourne de pages intempestive, toux, bribes d’auditions entendues à travers le mur, etc.), imprévus (de multiples points de repère dans sa partition devraient offrir les assises nécessaires à une mémorisation efficace), instruments décevants (les pianistes ne disposeront pas tous de splendides Steinway pour séduire). Vous pourrez par exemple lui faire jouer son programme alors que, histoire de le blinder, vous vous promènerez dans la pièce, échappant votre stylo, claquant vos talons. Vous pourriez aussi réaliser un enregistrement audio ou vidéo maison, pour qu’il puisse juger de son interprétation. Le jour de l’audition, il vous en remerciera vraisemblablement et, qui sait, dans cinq ans, dix ans, vous assisterez peut-être avec une fierté non dissimulée à ses débuts avec un orchestre de chambre local, entendrez l’un de ses élèves en concours ou lirez son nom dans les pages d’un magazine spécialisé. Il vous aura alors prouvé hors de tout doute que la musique est bien une part essentielle de sa vie. 

La Scena Musicale, novembre 2010

mercredi 13 octobre 2010

Pour une littérature assumée

Le premier est verbomoteur, la seconde plus réservée, mais on perçoit tout de suite le feu dans son regard. L’un a publié une brique de 680 pages qui suit les destins de 26 « penseurs pauvres » comme leur auteur aime appeler ses personnages; l’autre a préféré un extrême concentré de douleur. L’aîné des deux admet avoir été formé par le roman russe et américain, notamment Carver, Hemingway, Tchekhov et Dostoïevski. La cadette admire Proust ainsi que les écrivains américains « secs, à l’écriture cinématographique, précise ». Jean-Simon Desrochers croit au narrateur omniscient qui s’efface derrière le propos, Olivia Tapiero revendique la pluralité du je. Deux univers, deux plumes en apparence opposées, et pourtant, quelques secondes ont suivi pour que s’engage entre eux une conversation complice, dans laquelle la complémentarité a joué un rôle essentiel.

Plongés tous les deux dans le milieu universitaire – Jean-Simon Desrochers complète un doctorat qui s’intéresse à la théorie de l’imaginaire de la création à l’UQÀM alors qu’Olivia Tapiero poursuit son baccalauréat à l’Université McGill –, ils s’insurgent tous les deux contre la formalisation à outrance. « Le geste d’écriture n’est absolument pas théorique et il faut s’en dissocier », avance la lauréate du prix Robert-Cliche en  2009. « On peut théoriser la littérature, mais est-ce seulement nécessaire? », réplique aussitôt celui qui, en 2003, avait mis sur pied la revue Dialogis et un manifeste, La déclaration d’ouverture, visant le décloisonnement des formes artistiques. «Je ne sais pas pourquoi j’ai écrit ce roman. Il était en moi, il fallait qu’il sorte. » Tous deux considèrent le fameux post-modernisme comme une aberration. « Cela veut dire tant de choses, précise celui qui s’est vu décerner le Prix Émile-Nelligan en 2003. Il faut le réinventer pour passer à autre chose. Ma première prétention reste d’écrire des choses qui me font sourire; le reste relève plutôt de l’intuition. » Il décrit  néanmoins La Canicule des pauvres comme « un roman néo-naturaliste, recraché par quelqu’un qui a aimé le postmodernisme. Je respecte les modes énonciatifs, mais aime les détourner de leurs fonctions sans en altérer l’état. J’aime pervertir le genre que je respecte et préfère avoir une compréhension subjective de la littérature. »

Les deux ont d’abord soumis leurs textes à un cercle très restreint de premiers lecteurs. « Pour moi, le texte est d’abord entièrement intérieur, avant de devenir entièrement extérieur, explique Olivia Tapiero, mais, avant toute chose, il faut d’abord être seul avec le texte. » Un an après, les émotions  suite à la réception de ces premiers romans presque unanimement salués par la critique ont forcément évolué. « Ce que cela m’a apporté, je l’ai dépassé », affirme la jeune auteure. « Pour moi, il reste le rappel à l’objet lui-même et la possibilité d’éclaircir la vision du lecteur, complète Jean-Simon Desrochers, qui se dit toujours stimulé par les dialogues littéraires. Il faut respecter le lien entre le lecteur et l’objet. »

Les répliques fusent depuis un moment déjà quand celui que la journaliste de La Presse Chantal Guy n’a pas hésité à qualifier de « génie au travail » aborde le sujet très sensible du deuxième roman : « Et si c’était le seul? » Son interlocutrice, qui vient de compléter le premier jet d’un nouvel opus, admet ressentir quelques angoisses : « J’ai des attentes par rapport à moi-même et la nette impression que les critiques vont l’attendre. Les gens veulent retrouver un peu du premier roman dans le second, mais j’ai surtout la volonté d’avoir un jour publié une œuvre, qui prendra sa cohérence en cours de route. Je crois en ma capacité de faire quelque chose de plus grand que moi. » Jean-Simon Desrochers en profite pour saluer le degré d’achèvement des Murs : « J’aime que tu assumes une certaine prétention et que tu souhaites aller jusqu’au bout. Il y a très peu d’écrivains au Québec en ce moment avec des idées typées, qui souhaitent proposer quelque chose de pluriel. » Pour son deuxième roman, il replongera quant à lui dans le même univers éclaté. (Un des personnages de La Canicule des pauvres y jouera d’ailleurs un rôle.) « Je veux faire état du monde à travers les yeux des personnages. J’ai très peu de certitudes, mais beaucoup de doutes. »  Écho, de nouveau, chez Olivia Tapiero : « Le moteur de mon écriture est un inconfort perpétuel, qui devient la norme. On tient une posture, on devient inconfortable et on change, on avance. Il n’y a pas une seule posture qui puisse être autorisée, mais plutôt une série de postures. »

Le temps file, l’air de rien, mais les deux auteurs ne semblent pas pressés de retrouver leur quotidien. Quelques pas partagés encore, avant que l’un ne s’offre comme lecteur sans complaisance de l’autre et que coordonnées soient échangées. Après tout, comme Jean-Simon Desrochers l’avait affirmé quelques instants à peine auparavant, « La littérature idéale est un dialogue avec un autre. »




Webzine La Recrue du mois octobre 2010

vendredi 8 octobre 2010

Marc Boucher: un Pelléas plus incarné

Timbre moelleux, présence scénique renversante, registre en apparence sans limites, musicalité exceptionnelle et diction parfaite : autant d’atouts pour Marc Boucher qui, depuis une quinzaine d’années, mène une carrière florissante. Avec son complice le pianiste Olivier Godin, il revalorise notamment les subtilités de la mélodie française, genre trop souvent négligé. Après avoir consacré un album aux mélodies inspirées des Fleurs du mal de Baudelaire, ils viennent de compléter une intégrale Duparc, qui sera suivie d’un disque Chausson.

Fin mozartien, Marc Boucher peut se couler avec autant de facilité dans la peau de Cithéron au Mégaron d’Athènes que  dans celui d’Escamillo à Dublin. L’imaginaire de plusieurs amateurs d’art lyrique reste toutefois marqué par sa vision de Pelléas à l’Opéra de Montréal en 2001. En décembre, il endossera de nouveau le rôle, à Saint-Pétersbourg, dans une version concert placée sous la direction d’Alexandre Dmitriev. Le baryton sera l’invité de la Philharmonie, plus vieille société européenne du genre, hôte notamment de Tchaïkovski, Berlioz, Wagner et Mahler. Celui qui se réchauffe tous les jours avec les pages de Debussy conçoit l’écriture de ce dernier comme un gage de santé vocale : « On ne peut pas trafiquer le personnage en lui donnant une charge superflue. »

Un rôle évolue forcément au fil des ans et cette fois, le chanteur souhaite transmettre un Pelléas plus masculin, plus incarné au plan charnel. « Si, la première fois que j’ai chanté le rôle, je croyais qu’il était un personnage amoureux  balloté par les éléments du destin, je n’en suis plus si certain aujourd’hui. J’opterai pour une vision plus claire de son désir amoureux, qui transmet mieux le trouble envers cet objet fuyant. » La soprano Karen Vourch’ deviendra Mélisande et François LeRoux, l’un des plus grands Pelléas du 20e siècle, Golaud. « Ce sera très spécial de partager la scène avec quelqu’un qui maîtrise le rôle depuis plusieurs années », explique le baryton québécois. Ici, impossible de se reposer sur une mise en scène ou une scénographie, la musique devra primer.  « Il faut pouvoir se concentrer sur ce qu’on peut transmettre par la voix, porter une attention particulière au travail vocal et rendre le plus fidèlement les indications de la partition. » Défi qui n’attend qu’à être relevé.


pour le magazine Infopéra

Compilation Archambault

 « Non, les mots seuls ne suffisent pas et, là où ils sont impuissants, se présente tout armé un langage plus éloquent, la musique. » (Piotr IlitchTchaïkovski)

On affirme souvent que la musique est un langage universel, qui traduit émotions et pensées sans barrière artificielle. Bien souvent, quelques notes de Mozart, de Chopin ou de Vivaldi suffisent à faire surgir, plus ou moins diffus, souvenirs d’enfance, plaisirs d’amitiés partagées ou même trouble ressenti lors du premier baiser.

À travers des œuvres maîtresses du répertoire, allant de Bach à Gershwin, tant instrumentales que vocales, cette compilation se veut une véritable invitation au voyage, sur les ailes d’une douce rêverie, de mélodies éternelles, de coups  de cœur dont vous n’avez aucune envie de vous remettre. Que vous l’écoutiez dans l’intimité de votre salon, l’appréciez dans votre véhicule ou le glissiez dans votre lecteur personnel n’y changent rien; les artistes classiques d’ici parlent une langue qui n’a rien perdu de sa pertinence au fil des siècles. Si les romanciers ou les cinéastes doivent user d’artifices pour nous raconter des histoires, les compositeurs n’ont point besoin que de bien peu de subterfuges pour rejoindre l’auditeur. Inflexions d’une phrase musicale, coup d’archet plus appuyé, puissance du souffle d’un instrument, quelques mots chantés; en un seul geste, les frontières entre hier et aujourd’hui sont abolies.

samedi 2 octobre 2010

Disque de Noël d'Angèle Dubeau

Ô nuit de paix! Sainte nuit! Quelques notes de ce noël éternel suffisent pour nous envelopper d’une douce harmonie et d’une paix intérieure qui va bien au-delà du sens évoqué par le texte de Joseph Mohr et la musique de par le célèbre cantique de Franz Xaver Gruber. Surgissent, pêle-mêle, souvenirs de campagnes enneigées, feux crépitant dans les cheminées, arômes envahissant la maison toute entière, cris de joie des enfants qui développent avec frénésie leurs cadeaux. Noël n’est-il devenu que nostalgie ou peut-on encore renouveler le sens même de cette fête? En s’appuyant sur des musiques connues mais aussi des pages associées à la Nativité, Angèle Dubeau en fait le pari et vous propose ici une grande fête de la musique, périple à travers un univers aux origines et traditions diverses. Au gré des compositions, elle vous invite à la suivre en Finlande, en Italie, en France, en Allemagne, en Autriche, au Royaume-Uni, en Russie et, plus près de nous, au Mexique et  au Canada avec un cantique huron. Un grand voyage autour de la fête de la Nativité, empreint de douceur et de tendresse.

God Jul !
En Scandinavie, les fêtes de Noël commencent le 13 décembre, jour de la Sainte Lucie, alors qu’une jeune fille la représentant est désignée dans chaque village. Vêtue de blanc, une couronne de bougies sur la tête, elle passe de maison en maison avec son cortège de filles en robe blanche et de garçons portant des bonnets pointus parsemés d’étoiles, afin d’apporter la lumière, symbole de vie et de renouveau pour l’année à venir. En Finlande, les festivités officielles s’amorcent par la proclamation de la « paix de Noël », transmise en direct le 24 au soir depuis la cathédrale de Turku. Quelques instants après, les cloches de Noël retentissent partout dans le pays, comme le transmet cette relecture signée Armas Toivo Valdemar Maasalo, Joulun Kellot (« Les Cloches de Noël »). Juleniss, l’équivalent de notre Père Noël, récompensera les enfants sages  dans la nuit qui suivra. Peut-être sera-t-il tenté de chantonner Julvisa (« Chanson Noël », sous-titrée Give me no Splendour, Gold or Pomp), cette page de jeunesse signée Jean Sibelius?

Buon Natale!
Si on associe spontanément l’Italie au panettone, gâteau de Noël qui aurait vu le jour vers 1490 à Milan, qu’on déguste fourré de crème, nappé de sauce ou recouvert de chocolat, elle est surtout la patrie de la crèche, ornant les églises dès le XIVe siècle. Pourtant, dès 1223, François d’Assise créait une des premières crèches vivantes, les villageois incarnant les rôles des personnages. Petites ou presque grandeur nature, ces reproductions de l’étable deviendront rapidement une tradition essentielle, les familles italiennes l’installant neuf jours avant la naissance du Christ. Il n’est donc pas surprenant que deux compositeurs baroques parmi les plus connus, Antonio Vivaldi et Guiseppe Torelli, aient tous les deux dédié des concertos idylliques  « à la sainte naissance ».

Joyeux Noël!

En France, les cantiques de Noël restent le trait le plus important des célébrations populaires de la Nativité. Au XVIe siècle, on en recense déjà de nombreuses versions qui, bientôt, seront éditées dans les dialectes de chaque région et diffusées par des colporteurs, qui comptent également dans leurs malles Bibles de Noël et estampes (comportant souvent un chant au verso). Angèle Dubeau interprète ici Noël nouvelet, Laissez paître vos bêtes et La Vierge à la crèche, sur un texte d’Alphonse Daudet.

Fröhliche Weihnachten !
Noël devient en Allemagne Weihnachten (nuits solennelles) et la coutume du sapin de Noël y puise ses origines. Selon la légende, saint Boniface de Mayence (environ 680 – 754) aurait tenté d’expliquer la notion de Trinité aux païens en évoquant la forme triangulaire des conifères. La première mention d’un sapin dit moderne remonte à 1521, à Sélestat en Alsace. Auparavant, les Mystères de Noël, joués sur les parvis d’églises, étaient néanmoins fréquemment accompagnés d’un arbre dans lequel on accrochait fruits, offrandes, décorations et bougies. (Cette dernière tradition serait associée à Martin Luther.) Inspiré par la scène de l’adoration des bergers, Johann Melchior Molter écrira, deux siècles plus tard, un concerto grosso tout en finesse.

Feliz Navidad!
Quelques milliers de kilomètres plus au sud, les Mexicains fêtent quant à eux Les Posadas (les auberges) qui, dès le 16 décembre, commémorent le périple de Nazareth à Bethléem des parents de Jésus.  À la nuit tombée, une procession menée par des enfants portant une petite plate-forme décorée sur laquelle sont déposées des répliques de Joseph et Marie sur un âne se met en route. Les autres membres du groupe chantent la Litanie à la vierge, une fine chandelle à la main, jusqu’à atteindre la première maison désignée. Un chant traditionnel réveille le propriétaire, à qui on demande l’hospitalité. Ce dernier menace de distribuer coups et bastonnade à la ronde si les intrus ne passent pas leur chemin. Les négociations se poursuivent, jusqu’à ce quelqu’un, en apprenant le nom de ses invités, ouvre enfin la porte toute grande et leur souhaite la bienvenue. Tous s’agenouillent autour de la crèche et chantent des Ave Maria. Les célébrations sont complétées par la rupture de la piñata, rafraîchissements et danse. La nuit de Noël, un nouveau vers est  intégré aux Ave Maria et de jeunes enfants habillés en bergers prennent part à la scène de la Nativité. On entonnera alors El Rorro, berceuse entendue ici, tirée de la cantate de Noël de Dave Brubeck sur un texte de sa femme Madame Iola Brubeck, arrangée tout spécialement pour Angèle Dubeau. Quand l’arrangeur Russel Gloyd a fait écouter à M. Brubeck cet enregistrement de l’œuvre, il s’est révélé particulièrement touché : « C’est fantastique ! Elle le joue avec tout son cœur ! »

Hristos Razdajetsja!
De tout temps, les Russes orthodoxes ont souhaité transformer les événements religieux en « jour de fête », surnom d’un quatuor d’Alexandre Glazounov évoquant les célébrations qui se tiennent dans la nuit du 6 au 7 janvier, naissance du sauveur selon le vieux calendrier julien. Après l’office religieux, on s’attable pour le réveillon, qui ne pourra être savouré qu’une fois la première étoile apparue, hommage à celle qui a guidé les mages. Les agapes terminées, la tradition veut qu’on laisse sur la table, entre deux chandelles, une assiette de kalach (pain tressé), en mémoire des défunts de la famille.

Merry Christmas!
Noël est célébré avec enthousiasme au Royaume-Uni. On décore les maisons de lumières vives, les enfants entonnent des Christmas Carols dans les rues en échange de quelques pièces de monnaie pour les déshérités dont Holy Boy de John Ireland et les gourmands dégustent le Christmas Pudding. Une importante tradition y verra le jour : celle de l’envoi de cartes de vœux, coutume qui fera son apparition dès le XVe siècle et se développera plus particulièrement au XVIIIe siècle avec l’avènement de la lithographie.

Jesous Ahatonhia

On doit au jésuite Jean de Brébeuf Jesous Ahatonnia (Jésus est né), cantique en langue huronne composé  en 1641.  Désireux de mieux faire comprendre le sens de cette fête, le religieux adapte son récit au quotidien des Premières Nations. Ainsi, Jésus est enveloppé dans des peaux de lièvre, il dort dans une cabane d’écorce, les bergers venus l’adorer sont remplacés par des chasseurs et trois chefs indiens prennent la relève des rois mages. La compositrice canadienne Kelly-Marie Murphy en a tiré Huron Carol Interlude. L’interlude du titre fait référence au troisième mouvement de son quintette à cordes « Dance Me Through the Panic », auquel elle a emprunté couleurs chatoyantes et sentiment de mélancolie, qui habillent d’une teinte bien particulière cette mélodie  évoquant, selon ses termes, « la glace, la neige, la solitude et la prière ». Quand elle a entendu cette pièce interprétée par Angèle Dubeau, la compositrice a écrit : « Voilà une interprétation merveilleusement transmise de Huron Carol Interlude, qui transmet mes idées admirablement. La sonorité est riche, pleine, avec un parfait sens du tempo et de la couleur. Mes remerciements les plus sincères et félicitations à Angèle Dubeau ! »

Enregistrement Analekta