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vendredi 12 octobre 2012

La Recrue a cinq ans!

On se souvient toujours de la première fois… Il y a cinq ans exactement, le 15 octobre 2007, La Recrue du mois naissait.  Carole Beaudoin, qui tenait alors un blogue consacré à la littérature québécoise, avait contacté quelques collègues qui « lisaient québécois », avec cette idée folle de mettre en lumière les premières parutions d’ici. Quatre d’entre nous se joindraient sur le champ à l’aventure : Catherine Voyer-Léger (qui a par la suite assumé la rédaction en chef du webzine de janvier à août 2011), Julie Gravel-Richard (auteure d’un premier roman salué en 2008, Enthéos, qui vient de publier Soleil en tête, son carnet entrepris après qu’on lui ait annoncé qu’elle était atteinte d’une tumeur au cerveau), Venise Landry (qui fait encore partie des rédacteurs) et moi-même. Depuis, d’autres enthousiastes de la nouvelle littérature québécoise – tous bénévoles, soulignons-le – se sont intégrés à l’équipe, certains sur une base régulière, d’autres épisodique, ont poursuivi leur route. Après tout, les passions doivent être partagées!

Quand je suis montée à bord de ce train, je l’ai fait les yeux ouverts, les doigts croisés peut-être (pour reprendre le titre du roman de notre Recrue ce mois-ci, Jocelyn Lanouette), mais sans me projeter dans un avenir plus ou moins lointain. Après tout, comme le rappelle un proverbe gitan, « Ce n’est pas la destination, mais la route qui compte. »

mercredi 12 septembre 2012

Édito septembre 2012 La Recrue



La rentrée semble tout balayer sur son passage depuis quelques semaines et on perçoit un souffle certain de renouveau. Nouveaux livres qui envahissent les tablettes des libraires, nouveaux auteurs qui tentent de se faire une place, nouvelles voix à découvrir. Votre webzine préféré lui aussi a cédé à l’envie de se redéfinir, de repousser de nouvelles frontières, de vous proposer une approche toujours plus inclusive, participative.

Si la lecture demeure par nature un geste solitaire, le partage de la littérature ne devrait en aucun cas l’être. Vous aurez peut-être noté une effervescence sur notre page Facebook et sur Twitter. Adoptez-nous, parlez-en à vos amis, dialoguez avec nous. Au moment où vous lirez ces lignes, nous serons plongés dans la préparation notre numéro 5e anniversaire. N’hésitez pas à nous laisser savoir quels premiers romans québécois des cinq dernières années ont changé votre vie. Vous ne pouvez vous résoudre en n’en nommer qu’un seul? Tant mieux! 

Et si les mots pouvaient prendre vie? Dès ce mois-ci, cela devient possible. Sur notre site, vous pourrez entendre la voix de notre Recrue, non pas seulement de façon symbolique, alors que vous dévorerez son livre, mais tangible, grâce à la magie de fichiers audio. Daniel Grenier, qui signe l’inclassable recueil de moments (impossible de tenter de qualifier ces savoureux instantanés de simples nouvelles) Malgré tout, on rit à Saint-Henri, nous lira deux extraits aux couleurs complémentaires (à découvrir ici).

Et si la littérature émergente se voyait offrir une tribune radiophonique, une fois par mois? Je rêve? Pourtant… Dès mardi prochain, 18 septembre, 9 h 05, La Recrue du mois s'associe avec Actualités littéraires sur les ondes CKCU-FM 93,1, émission hebdomadaire produite par Hans G. Ruprecht. Vous aurez la possibilité de nous écouter en direct ou en baladodiffusion, où que vous soyez. Pour ce coup d’envoi, j’ai le plaisir de m’entretenir avec trois nouvellistes : Daniel Grenier, Karine Rosso, auteure d’Histoires sans Dieu, recrue avril 2012 (qui lit un extrait de sa nouvelle « La statue de sel » ici), et Stéphanie Pelletier, qui lançait en août Quand les guêpes se taisent, qui deviendra notre Recrue de décembre.

Bien sûr, nous n’avons pas touché à vos chroniques préférées. Côté repêchage, vous pourrez  ainsi retrouver un premier roman fantastique, Les Maudits d’Edith Kabuya, La chatière de Véronique Drouin, Méfiez-vous des poètes de Michel Arseneault, Un Parisien au pays des pingouins de Stéphane Ledien et Des chagrins pour rien d’Odette Marot, commenté par Hélène Ferland, recrue février 2011, qui se joint à notre équipe de rédacteurs. J’en profite pour lui souhaiter la plus chaleureuse des bienvenues et à tous, une excellente rentrée littéraire!

vendredi 10 août 2012

Édito La Recrue août 2012


Depuis l’habile Je suis un écrivain japonais de Dany Laferrière, une vague nippone semble doucement déferler sur le Québec, comme en témoignent par exemple Les cheveux mouillés de Patrick Nicol, la popularité de nombre de recueils de haïkus ou encore de Tsukushi d’Aki Shimazaki (émigrée au Canada depuis 1981, qui publie en français depuis 1999). Est-ce parce que l’esprit triomphe sur la matière, que les émotions ne sont qu’effleurées, que le raffinement n’exclut pas une certaine cruauté, toujours parfaitement maîtrisée? François Gilbert, notre Recrue ce mois-ci, qui a campé son premier roman entre Chine et Japon, le perçoit différemment. « L'écriture d'un roman est une façon détournée de me poser la question de l'identité, et d'y apporter une réponse, explique-t-il en réponse à notre questionnaire. Écrire c'est précisément partir à la rencontre de ce qui ne pourrait être révélé autrement que par l'écriture. Ce qui toujours, chez moi, la stimule, c'est l'envie de connaître mon univers secret. Tout ce qu'il y a en moi de “pas réglé ” crée une présence, un autre, qui sera le fondement de l'écriture. L'acte de création y puisera son énergie et tout le processus s'organisera autour de ce centre, à commencer par la composition du personnage. Ce dernier servira de forme à la présence, pour qu'elle semble totalement extérieure à moi, pour que j'arrive à l'approcher, à entendre sa voix distincte. »

Pour le lecteur, comment ce travail sur le soi qui devient autre – ou serait-ce plutôt l’autre qui devient soi? – se transmet-il? Tous l’ont reçu avec un même enthousiasme. « Coma est un récit d'une incroyable beauté, par un auteur à surveiller absolument », avance Rachel Bergeron. « Le résultat est un roman magistral qui possède une maturité d’écriture qu’on trouve en général chez les écrivains qui ont quelques titres derrière eux; un roman qui devrait se trouver dans la liste des meilleurs premiers romans, voire romans tout court, de l’année 2012 à l’heure des bilans », entérine Christine Champagne.

Trois autres déclinaisons du voyage vous sont proposées en complément. First Class de Myriam Bouchard tente de faire rimer dépaysement et ressourcement, dans une Inde loin des lieux communs. Détour par First Avenue de Myrtelle Devilmé, qui se déroule entre Port-au-Prince et New York, mêle Histoire, politique et amour. Dans la catégorie « hors-Québec », Rémy-Paulin Twahirwa a lu Le sillage de l’oubli de Bruce Machart, une grande saga à l’américaine, mais dans laquelle la culture tchèque joue un rôle essentiel.

Autant de périples qui sauront vous inspirer, en ces ultimes semaines d’été…

jeudi 12 juillet 2012

Édito Recrue juillet 2012

Peut-on, en tant que lecteur, s’attacher à un personnage en apparence antipathique? Peut-on accepter alors de le suivre dans les méandres de sa psyché, se complaire dans une certaine noirceur sans avoir l’impression de s’y dissoudre? En opposition avec la douceur et la nonchalance généralement associées au mois de juillet, nous avons choisi de plonger pour vous dans des zones troubles, grises, presque noires. Sacha, le narrateur de Charlotte before Christ d’Alexandre Soublière, notre Recrue ce mois-ci, élevé dans un milieu aisé, revenu de tout, consommateur de substances illicites, de pornographie, se demande qu’à être apprivoisé, à travers une série d’instantanés qui laissent parfois le lecteur perplexe, mais le plus souvent témoin consentant. « On apprécie généralement l’écriture crue, violente, métissée, qui donne du rythme au roman. Certains s’y reconnaîtront peut-être, mais il y a un pas avant de tenir des propos sociologisants, desquels se distancie de toute façon Alexandre Soublière », relève Caroline Paquette.

De façon parallèle, le héros – l’antihéros plutôt – de Tous les corps naissent étrangers, titre lu par deux collaborateurs, semble posséder tous les atouts pour devenir celui qu’on aime détester. « Hugo Léger nous offre globalement un premier roman qui va droit à l’essentiel, souligne Rémy-Paulin. Il ne tombe pas dans le moralisme larmoyant que ce sujet peut parfois provoquer. Ceci s’explique surtout par l’antipathie et l’égo surdimensionné de son personnage. » Christine confirme cette impression : « Cela dit, le premier roman d’Hugo Léger se dévore d’une traite. Même si on n’arrive pas à s’attacher à l’antipathique Jean-Jacques, ce que ne cherche pas nécessairement l’auteur. » Pourtant, tous deux n’ont ressenti aucune réticence à s’approprier un univers où ne brille que bien peu de lumière.

Les cavaleurs de Fernand J. Hould, grands séducteurs devant l’éternel, auraient pu, eux aussi, devenir antipathiques. C’était sans compter la plume alerte de cet octogénaire, qui a plutôt choisi de rendre un hommage aux formes et à l’esprit des femmes. Deux livres atypiques et un recueil de poésie complètent nos choix de lecture pour ce mois de farniente : Rue Saint-Olivier d’André Carrier, un roman déstructuré qui exige un lâcher-prise du lecteur, Quelque chose comme une odeur de printemps d’Annie-Claude Thériault, qui opte pour le ton de la chronique, mais ose aborder le thème de la schizophrénie, et Les dieux divisibles d’Odile-Marie Tremblay, volontiers impressionniste. Et si, comme si cette dernière l’affirme, toute vie n’était qu’une hypothèse, que les questions suppléaient aux réponses?

lundi 18 juin 2012

La Recrue - juin 2012


Alors que plusieurs songent à prendre la route, pour un weekend prolongé, quelques semaines, tout l’été, nous vous proposons une série de voyages, aussi bien réels qu’intérieurs. Notre recrue du mois, Sur la 132 se veut un roman d’atmosphères, de personnages, une histoire de délocalisation volontaire, de fuite, de découverte. Certains de nos collaborateurs ont apprécié le dépaysement, d’autres ont eu l’impression de crouler sous l’avalanche de détails. On ne pourra certes pas accuser Gabriel Anctil d’avoir misé sur la tiédeur ou d’avoir une fois pour toutes mis fin à l’éternelle opposition entre grandes villes et région. Il propose plutôt un Québec, son Québec. « L’écriture est essentielle dans ma vie, explique d’ailleurs l’auteur  dans le questionnaire. Elle me permet surtout de m’élever au-dessus de la routine et du quotidien, qui peuvent être terriblement abrutissants par moment. Elle me permet aussi de créer un monde, des personnages et de mettre sur papier ma vision particulière du Québec, de notre époque et de la vie en général. »

Premier titre de la nouvelle collection Lycanthrope qui ravira les amateurs de gothique et de fantastique, Transtaïga nous fait découvrir autrement les 666 km de route entre la Baie-James et le réservoir Caniapiscau. « Meurtre, sang, folie, suspense, surprise, tout y est et se tient dans ce petit livre qui se dévore », soutient notre collaboratrice Mylène Durand. Vous préférerez peut-être la Californie de Jonathan, Adam et George, protagonistes de Dans l’ordre ou le désordre d’Anne Thériault. Un bonheur inattendu de Marella Caracciolo Chia (notre suggestion « hors Québec »), une histoire d’amour d’une autre époque, vous amènera sur les bords du Lac Majeur. Pendant ce temps, Lee, l’antihéros de T’es con, point de Doug Harris, privilégiera les substances licites et illicites pour s’évader, dans un « formidable roman d’ambiance, où il ne passe rien d’autre que la vie avec ses hauts et ses bas » explique Christine Champagne. Les amateurs de poésie apprécieront sans aucun doute la découverte d’un univers aux contours volontairement flous. « D’une crevasse à l’autre / avons-nous / habité ces lieux? » interroge Mélina Bernier dans Amour debout. Et si, au fond, nous n’étions que de passage? La littérature ne relève-t-elle pas par nature du voyage?

jeudi 12 avril 2012

Édito La Recrue avril


« Je suis née à Montréal, mais comme mes deux parents sont immigrants, c’est réellement à travers la littérature québécoise que j’ai pu partager une mémoire collective avec le Québec. Si je me sens québécoise aujourd’hui, c’est entre autres parce que j’ai lu Ringuet, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais ou Victor-Lévy Beaulieu. Encore aujourd’hui, c’est à travers la lecture des romans de Lise Tremblay ou de Nelly Arcan que je sens que je comprends ma société. » Voilà la réponse vibrante de notre Recrue du mois Karine Rosso à la toujours pertinente question : « Quelle place la littérature québécoise occupe-t-elle dans votre vie de lectrice? » Avec Histoires sans Dieu, un premier recueil de nouvelles atypique, qui propose des relectures de certains passages de la Bible, elle a su faire une rare unanimité auprès de nos collaborateurs. Que notre souvenir des textes sacrés desquels elle s’est inspirée soit précis ou indistinct importe peu ici ; le plaisir reste entier. Après tout, en se plongeant dans un livre, ne recherche-t-on pas  simplement à oublier notre quotidien ou sinon à le percevoir autrement? « Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires et non de faire un exercice de style, précise-t-elle ailleurs. Je crois qu’il existe un réel danger de glisser vers une gymnastique langagière prétentieuse ou même d'ériger un mur entre soi et le lecteur quand on est plus préoccupé par la forme que par le fond. Le style est évidemment très important pour moi, mais il doit servir le propos.  »

Nous vous proposons aussi six autres titres, autant de regards différents sur le monde qui nous entoure. Impasse tente de redéfinir les frontières entre le visible et l’invisible alors que Partir de rien joue de façon concertée la carte du flou. Vers le bleu évoque quant à lui aussi bien le « bleu du ciel, le bleu de certains objets qui lui sont chers, le bleu du bonheur  » comme l’explique notre collaboratrice Christine Champagne, délicate juxtaposition aux poèmes de Rouges de Jean-François Leblanc. Comme nous le rappelle l’auteur : « La poésie est un cœur qui existe à l’épicentre du monde. » En dix temps, Intimités et autres objets fragiles  « sonde les méandres de notre relation au monde, à tout ce qui nous attache et nous laisse » pour reprendre les mots de Claudio Pinto. Il ne faudrait pas oublier l’atypique Wigrum, tant visuellement que dans son propos, « terrain de jeu, lieu de tous les possibles » comme le résume Caroline Paquette. La nouvelle littérature québécoise n’aura peut-être jamais paru  aussi multiple… et c’est tant mieux!

lundi 12 mars 2012

Édito mars

Repartir à zéro. Parce que le cœur a été fatalement touché, que l’on croit pouvoir changer le monde, que l’on veut s’étourdir et oublier, que l’on ne sait plus qui l’on est. Le numéro courant de La Recrue du mois pourrait être perçu comme un éloge de la fuite.

Dans La saison froide de Catherine Lafrance, notre recrue, la narratrice tourne le dos à une relation amoureuse qui ne va nulle part en pleine canicule, pour s’installer à Yellowknife. « Si l’on est d’abord crispé, comme lecteur, face à la déprime ambiante du récit, à sa narratrice qui semble passer son séjour dans le Nord avec une perpétuelle gueule de bois, on finit par se détendre, et ressentir une sorte de dégel dans le climat aride, une acclimatation à l’image de celle que vit la narratrice dans le Grand Nord », explique Luba, nouvelle collaboratrice à qui je souhaite la bienvenue. Pourquoi aborder le Nord mythique?  L’auteure le connaît pour y avoir vécu, travaillé, tenté de comprendre les réalités qu’elle dépeint ici. Elle nous confie dans le questionnaire que le point de départ de l’écriture « peut être n'importe quoi; un mot qui résonne en nous d'une façon qui nous fait tiquer, une phrase, une situation, un personnage.  Peu importe la façon dont ça se manifeste, l'inspiration première, puisque c'est de cela dont il s'agit, est surtout un sentiment, une émotion.  »

Nous vous proposons également ce mois-ci un exercice de lecture comparée.  Jugeant le thème de la fuite trop fertile peut-être, nous avons offert à deux collaborateurs que tout pourrait séparer en apparence de se pencher sur Maté d’Isabelle Baez, premier roman qui traite de militantisme, de géopolitique, d’exploitation des ressources naturelles et des humains. Le premier est né au Rwanda, la seconde au Québec, mais tous deux ont choisi de consacrer un certain nombre d’années à l’étude de la littérature. Vous constaterez comme moi que le regard qu’ils portent sur le livre ne se veut pas en opposition, mais plutôt en complémentarité. Rémy –Paul se penche sur la justification d’un geste. « Pourtant, il ressort de ce voyage des doutes. En effet, l’auteure ne se propose pas de répondre à ce qui peut-être fait pour rendre justice. Elle ne célèbre pas un “jour de justification” où les révoltés deviendront les justes. D’autant plus que ses personnages ne semblent pas convaincus par leurs actions. Ils avancent dans le noir, les mains tendues, en espérant ne pas trop se blesser. » Caroline remarque quant à elle comment l’auteure a su marier la grande et la petite histoire. « Le contraste entre les enjeux altermondialistes et les drames personnels demeure malgré tout  passionnant : autant l’histoire se déploie, autant elle se referme sur l’intime. Maté, c’est surtout l’histoire d’une amitié, née dans un camp de vacances, dont il ne reste bientôt que le souvenir ou le fantasme, et qui ne résistera pas à la divergence des choix de vie. »

Un recueil de poésie, Le bruissement des possibles et trois romans de pure évasion complètent nos choix de lecture ce mois-ci : Madame Tout-le-monde, saga familiale et historique, ainsi que deux livres de chick lit ayant su convaincre leurs lectrices, le premier tome de La vie épicée de Charlotte Lavigne de Nathalie Roy (on imagine que le deuxième, lancé récemment, poursuivra sur une même veine) et Désirs, vertiges et autres folies d’Elisabeth Locas. François Désalliers revient quelques instants sur la publication de son premier roman, publié en 1999, Amour et pince-monseigneur, ode non pas à la fuite, mais plutôt à l'amour, à l'amitié et à la littérature.  Au fond, ne sont-ils pas synonymes?

mercredi 15 février 2012

Recrue février

Je l’admets volontiers. Quand, le 31 janvier dernier, on a dévoilé la liste des titres finalistes du Prix des libraires du Québec, je me suis réjouie. Bien sûr, parce que tout ce qui touche le livre québécois de près ou de loin vaut la peine d’être célébré. Mais surtout parce que, sur les cinq retenus cette année, trois sont des premiers ouvrages – Arvida de Samuel Archibald, La marche en forêt de Catherine Leroux et Hongrie-Hollywood Express d’Éric Plamondon – et qu’un autre, Le sablier des solitudes, est le deuxième roman de l’une de nos recrues coup de cœur, Jean-Simon Desrochers. Cette liste démontre quatre fois plutôt qu’une que la jeune littérature québécoise (et les maisons d’édition qui choisissent de la défendre) se porte très bien; mieux, qu’elle rejoint – enfin – ses lecteurs.

En plein hiver québécois, nous avons pensé vous offrir un peu de soleil. Notre recrue du mois, L’ombre de l’olivier de Yara El-Ghadban, paru chez Mémoire d’encrier, nous mène entre autres à Dubaï, dans l’univers de Yur-Yur, 10 ans qui, comme toutes les petites filles de son âge, doit apprivoiser certains changements, mais aussi vivre avec certains questionnements liés aux lieux et aux circonstances. « Et même si la guerre est là, si la mort rôde ou emporte des êtres chers, la vie est plus belle et plus forte que tout. Tel est, peut-être, le message de Yuryur à ceux d’ailleurs qui posent un regard sur cette portion du monde qui voudrait tant connaître la paix », conclut notre collaboratrice Christine Champagne. L’auteure nous confie quant à elle dans ses réponses à notre questionnaire : « Il m’est difficile d’imaginer ma vie sans l’écriture, la lecture, et la musique (les trois sont inséparables). J’ai trop de questions sans réponses, trop de choses à dire, et trop d’images et d’expériences que je voudrais partager. C’est à la fois une partie fondamentale de mon identité, une forme de catharsis et ma façon d’être avec les autres, d’être dans le monde. »

Nous vous proposons en repêchage un roman historique qui nous permet de plonger dans l’univers médical du Québec, Les Cœurs tigrés d’Yves Morin, ainsi qu’une fiction historique, L’Interrogatoire Pilate de Mario Boivin, qui offre une lecture intéressante des quelques semaines ayant suivi la résurrection de Jésus. Dans des registres entièrement autres, vous craquerez peut-être pour Sans antécédents de Sophie Bérubé, au rythme particulièrement haletant ou encore pour L’échappée des petites maisons, un roman de Marjolaine Bouchard aux allures de conte.

Qui a osé prétendre que février était le mois le plus long de l’année?

dimanche 15 janvier 2012

La recrue janvier

Les premiers ouvrages de fiction semblent se porter à merveille au Québec. Pas une semaine ne se passe sans qu’un éditeur annonce la sortie d’un premier roman, d’un recueil de nouvelles. Réaction à l’essoufflement perceptible de la littérature de l’Hexagone? Volonté d’ajouter sa voix à la contrepointe métissée qu’est devenue notre scène littéraire? De plus –enfin! –, les titres s’exportent plutôt bien. Ils garnissent certes les étagères de la Librairie du Québec à Paris, mais aussi celles de diverses librairies, des grandes surfaces aux commerces de quartier.

Le Festival du premier roman de Chambéry transmettait récemment sa liste officielle de présélection. Sur les 85 livres retenus, qui proviennent aussi bien de France ou de Belgique que de l’Afghanistan et de la Lybie, on retrouve cinq titres québécois (dont quatre ont été couverts par La Recrue du mois) : Je voudrais qu’on m’efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Kuessipan de Naomi Fontaine, La réparation de Katia Gagnon, Thure de Thierry Leuzy et Vents salés de Joanne Rochette.  Pendant une semaine, la ville de Savoie vit au rythme du premier roman, des lecteurs fervents se déplaçant en grand nombre pour prendre part à l’un ou l’autre des événements proposés. Ainsi, Olivia Tapiero, prix Robert-Cliche 2008, notre recrue en janvier 2010, comptait parmi les invités de l’édition 2011 du festival. Elle est revenue emballée par son expérience, ayant participé à des tables rondes, rencontré des jeunes des écoles de la région et échangé avec des écrivains italiens, allemands et francophones.

Le genre de la nouvelle est trop souvent boudé et c’est pourquoi nous vous proposons comme Recrue ce mois-ci L’amour au cinéma. « Avec ce recueil de nouvelles, Eveline Mailhot plonge dans l’intime sans s’embarrasser de cynisme, ni d’idées préconçues », avance notre collaboratrice Caroline Paquette. Je vous invite également à lire les réponses de l’auteure à notre questionnaire, des plus éclairantes. Elle y écrit notamment : « Même si je considère le foisonnement des langues dans une communauté comme une richesse incroyable, je pense que bien connaître sa langue est la première étape pour développer une pensée claire et indépendante, pour se situer dans sa société et, justement, pour mieux s’ouvrir aux autres cultures. »
Pour les longues soirées, nous vous proposons un large spectre de repêchages, des Caprices du sport, roman fragmenté dans  lequel hockey, baseball et littérature font bon ménage, à En région arctique et ailleurs, dans lequel Nord du Québec et quête d’un amour impossible se juxtaposent.

Nous souhaitons également la bienvenue à Nicholas Dawson, auteur d’un premier recueil de poésie en 2010, La déposition des chemins, qui propose un regard de l’intérieur sur La victoire jamais obtenue de François Godin. Hélène Rioux revient quant à elle sur son premier livre, Suite pour un visage, paru en 1970, et le parcours qui l’a menée à sa tétralogie entamée en 2007, dont le troisième volet, Nuits blanches et jours de gloire, vient tout juste d’être lancé.

jeudi 15 décembre 2011

Édito de décembre La Recrue du mois

Mi-décembre, période de frénésie avant les fêtes. Qu’offrir à tante Gertrude, cousin Robert, votre meilleur ami? Un livre bien sûr! Plusieurs experts nous incitent à consommer local, alors, pourquoi pas offrir un premier roman québécois? Vous éviterez ainsi que l’être aimé reçoive de multiples exemplaires du dernier bestseller à la mode, mais surtout, vous soutiendrez un auteur en devenir car, qu’on se le dise, un premier roman est le plus souvent suivi de plusieurs autres. Vous en doutez? Christine Eddie et Martin Michaud, deux anciennes recrues, ont ainsi publié un deuxième roman cette année, tandis que Dominique Fortier et Nicolas Gilbert ont signé des exemplaires de leur troisième titre au dernier salon du livre de Montréal! Quelle satisfaction de pouvoir dire qu’on suit un auteur depuis ses débuts.

Quatre collaborateurs ont lu ce mois-ci L’amour des maîtres de Mélissa Grégoire, roman initiatique qui refuse toute facilité et se veut un hommage à la littérature et à la transmission du savoir. Je ne saurais trop vous recommander de vous pencher sur le questionnaire de notre auteure. Elle y dit notamment : « La vague du romanesque (dépaysement culturel, spatial, temporel, etc.) qui souffle actuellement sur le Québec et qui fait qu’une jeune écrivaine d’ici décide d’enraciner son personnage dans l’horreur des goulags trahit, selon moi, une difficulté d’assumer ce « je ». C’est symptomatique non seulement d’un malaise identitaire, mais aussi du malentendu qui subsiste en littérature (l’écrivain n’a de mérite que s’il réussit à s’abstraire de sa propre histoire). »

Vous aimerez également découvrir un de nos cinq auteurs repêchés ou le premier recueil de poésie du comédien et cinéaste Robin Aubert, Entre la ville et l’écorce.

Nous avons décidé de gâter nos fidèles lecteurs, en leur offrant deux cadeaux. Vous pourrez ainsi lire dans ce numéro une entrevue avec la romancière Claire Dé, qui revient sur la publication de son premier titre, il y a 30 ans déjà, en 1981.  « Une première publication, c’est aussi une espèce d’accomplissement qui n’est pas une fin, mais un début; le début d’un échange », confie l’auteure, qui a lancé à l’automne le recueil de nouvelles Hôtel Septième-ciel et autres histoires.  Enfin, nous vous invitons à découvrir sur notre page Facebook, dès le 8 du mois, notre prochaine recrue. Quelques curieux – avec raison – nous en font la demande et nous les avons volontiers écoutés. Notre webzine est également votre webzine.
Que la lecture continue de faire partie de votre quotidien en 2012! Merci de continuer à croire en notre littérature!

mardi 15 novembre 2011

Édito novembre La Recrue du mois

Novembre, mois morose? Pas pour La Recrue du mois! La nuit tombe à 17 h? Tant mieux! Cela permet de passer la soirée avec un livre sans culpabilité et nous avons nombre de titres intéressants pour vous ce mois-ci!
Baldam l’improbable, notre Recrue, nous propose une incursion dans un univers décalé, pourtant simple projection de celui dans lequel nous vivons aujourd’hui. Baldam, « répondant universel », « trop médiocre pour se découvrir exceptionnel », espère accéder au Club des 5000, une vision magnifiée des fameuses 15 minutes de gloire proclamées par Andy Warhol.  Grâce à une langue décapante et une maîtrise certaine de la formule, Carle Coppens signe ici un premier roman foncièrement original, qui n’a laissé aucun de nos chroniqueurs indifférent.

Le vent souffle certes, mais il se veut vent de renouveau, alors que deux autres plumes se joignent à l’équipe. Rachel Bergeron-Carrière a lu pour nous Thure de Thierry Leuzy, « histoire multigénérationnelle d’une famille à l’héritage où le sang coule; dans les cœurs qui pompent fort et dans les plaies qui coupent le souffle ». Christine Champagne, qui a animé pendant plusieurs années des émissions littéraires centrées sur les auteurs d’ici, a dévoré trois titres diamétralement opposés. Le carnet maudit d’Elie Hanson, conçu pour les fervents de littérature fantastique, n’a en effet que bien peu à voir avec La juche de Geneviève Jannelle, « qui plaira à toutes celles qui aiment se jucher sur des talons hauts » ou Dans la lenteur des nuits de Katia Lemieux, récit sensuel et poétique d’une passion qui balaiera tout sur son passage.
Notre section « repêchage » des plus étoffées (sept titres!) vous permettra également de découvrir Les jours qui penchent de Mylène Benoit, conte contemporain atmosphérique, et Mon amoureux est une maison d’automne, premier roman de la chanteuse Mara Tremblay, qui aborde de front plusieurs sujets tabous.
En terminant, l’automne se veut synonyme de remise de prix et Philippe a donc lu La main d’Iman de Ryad Assani-Razaki, Prix Robert-Cliche 2011, portrait réussi d’une Afrique en quête d’identité, qui parvient à nous faire oublier certains cafouillages récents.
À vos marques, prêts… lisez!

samedi 15 octobre 2011

Édito La Recrue octobre 2011

La Recrue du mois amorce avec ce numéro sa quatrième année d’existence.  Certains considéreront peut-être le chiffre bien petit. Pourtant, dans un monde dans lequel blogues, webzines et fanzines naissent à la vitesse de l’éclair, mais meurent souvent presque aussi  rapidement, on peut parler ici de l’atteinte d’une certaine maturité. Un constat s’impose : la littérature québécoise se porte bien et les premières publications n’y font pas exception. On pourrait même parler d’une vitalité accrue, si l’on en croit le nombre de premiers romans et recueils de nouvelles à avoir réussi à trouver une (petite) place sur les tables des libraires cet automne. À ma grande joie, il y a quelques semaines, j’ai même pu constater que ma librairie indépendante préférée avait décidé de mettre le premier roman en évidence, grâce à un affichage ciblé, un geste qui m’a paru révélateur.
Ce numéro d’octobre démontre avec éloquence que les premières publications québécoises se veulent aussi protéiformes que la société de laquelle elles sont issues. Le sermon aux poissons de Patrice Lessard, notre recrue, prend le parti pris audacieux d’une narration de laquelle toute linéarité est exclue, qui nous fait voyager dans une Lisbonne presque mythique, aux dédales multiples, qui favorisent le voyage intérieur.

Dans la catégorie « repêchage », notre nouvelle collaboratrice Caroline Paquette se penche sur Arvida de Samuel Archibald, objet littéraire entre recueil de nouvelles et relecture de légendes ayant entouré la création de cette ville, une « très belle découverte » qui fait déjà parler d’elle dans les médias, tant traditionnels qu’électroniques. Dans Le souffle de Mamywata, Claude Grenier aborde un sujet peu exploité en littérature : la passion dévastatrice, cette fois racontée d’un point de vue masculin. Ici, l’homme – comme la chair – est faible. « Conte amoral, érotique et cruel », OSS d’Audrée Wilhelmy ne laisse pas lui non plus indifférent. « L’écriture d’Audrey Wilhelmy est contemporaine : affûtée comme un couteau et superbement délicate », résume Mylène Durand.

Depuis les débuts de la publication, nous aimons suivre nos recrues. Quand un premier roman séduit, intrigue, confronte, le lecteur a forcément hâte de découvrir le deuxième  opus d’un auteur dont la voix se raffermit. Nous amorçons donc avec plaisir une nouvelle chronique, « Deuxième roman », qui présente Parapluies de Christine Eddie, auteure dont Les Carnets d’Eddy, notre coup de cœur de la saison 2008-2009, ont connu une belle carrière, tant ici qu’en Europe.

Bonne lecture à tous!

jeudi 15 septembre 2011

Mot de la rédactrice septembre 2011

Mi-septembre… période un peu en suspens, entre l’horaire semi-improvisé estival, propice aux chemins de traverse, et celui passablement plus étourdissant de la saison froide. En même temps, quel moment idéal pour vivre de nouvelles aventures! Catherine Voyer-Léger a choisi de relever de nouveaux défis professionnels qui grugeront ses déjà rares heures libres et me cède donc la rédaction en chef de La Recrue du mois; je l’en remercie. Aucune crainte de mon côté : je ne monte pas dans un train en marche, puisque je voyage à bord de celui-ci depuis ses débuts, il y a maintenant quatre ans de cela. (Incroyable quand même comme le temps passe…) Quatre ans de découvertes, de nouvelles plumes, de styles vibrants, de voix bien distinctes. Aucune hésitation, le milieu littéraire québécois se porte bien; mieux, il foisonne.

Avant de vous faire découvrir les titres qui combleront vos soirées fraîches et, souhaitons-le, alimenteront vos conversations, nous vous proposons un numéro-bilan. Dans celui-ci, nos collaborateurs vous feront part de leurs coups de cœur, tant côté roman, recueil de nouvelles que poésie. Ici, les goûts ne se discutent pas, mais se partagent, en toute complicité.

La route vers la publication d’un premier ouvrage est souvent parsemée d’embuches. Quand sait-on qu’un titre peut être lu par d’autres? À combien de portes devra-t-on frapper avant de pouvoir dialoguer à cœur ouvert avec un directeur littéraire? Combien de réécritures aura-t-on le courage d’entreprendre ensuite? Notre collaboratrice Catherine Lavoie s’est entretenue avec Simon Paquet, Julie Gravel-Richard, Jean-Simon DesRochers et Jean-François Caron, qui évoquent en toute candeur le chemin qui ne les a peut-être pas menés à la célébrité – au Québec, les succès à la Perrine Leblanc, qui verra bientôt son Homme blanc publié chez Gallimard, restent exception! –, mais à une rencontre avec le lecteur.

Nous nous sommes également penchés encore une fois sur les réponses à notre questionnaire reçues au cours de la dernière année et en avons extrait quelques moments-clés. Ces mots de Lynda Dion semblent d’ailleurs prolongement naturel de ceux des auteurs précités : « Écrire ce n’est pas une partie de plaisir. Même si c’est bon. Les heures assises devant l’écran sont exigeantes. Comme le disait Boileau, “Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.” Le texte n’est jamais fini. Même si la publication est une belle récompense il n’y a jamais rien de gagné. »

Nous n’avons pas voulu refermer l’album 2010-11 sans vous offrir quelques derniers titres. Romans historiques, fantastiques, florilège de textes publiés d’abord sous billets de blogue : vous y trouverez sans aucun doute de quoi patienter jusqu’en octobre, alors que nous plongerons officiellement dans la rentrée. À vos marques, prêts, lisez!

La Recrue du mois

jeudi 30 avril 2009

Prochaine génération

Dans une vie, certains moments respirent la fébrilité; d’autres la fragilité, la puissance, la terreur, l’exaltation. Dans une vie d’artiste, ces émotions se vivent en un étrange synchronisme quand, quelques secondes avant de poser les mains sur un clavier, sur la touche d’un instrument, sur ses clés, nous basculons dans le vide. Si le travail préparatoire a été correctement effectué dans les mois qui précèdent, nous plongeons les yeux grands ouverts. Si les heures investies l’ont été de façon nonchalante, nous pinçons le nez, fermons la bouche et marmonnons une courte prière.

En tant que professeur, on devient bien plus que simple témoin de ce grand saut. À chaque nouvel élève qui escalade plus ou moins élégamment et allègrement les marches qui le rapprochent du moment de confrontation, le cœur s’arrête ou bat la chamade. On voudrait demander grâce : « Mais voyons, impossible! Vous ne pouvez pas me demander de sauter encore, là, tout de suite! Cela fait à peine 15 secondes que j’ai de nouveau les pieds au sol! » Mais, encore et toujours, un peu nerveusement parfois, on se plaque un sourire d’encouragement sur les lèvres, on canalise toute son énergie, on respire profondément et on remet ça, 2 fois, 10 fois, 20 fois. Parfois, on ressent la douce griserie de planer en toute liberté, soulevé par des phrases musicales complétées, par un souffle inspiré, par une poésie du moment. Mais, avec l’expérience, on apprend à ne pas se laisser bercer, se laisser berner : à altitude aussi élevée, les changements de pression atmosphérique sont souvent violents et la chute, vertigineuse lors d’une seconde d’inattention fatidique. Pourtant, par idéalisme, par utopie, par pure folie, nous recommençons. Sans hésiter, nous remontons avec l’élève suivant ou avec le même élève, forcément métamorphosé, l’année suivante, à la recherche d’un autre sommet, d’un nouveau paysage à découvrir.

Certains musiciens détestent le concert. Pour ma part, j’ai toujours mieux joué devant un public (même intime) que seule dans mon studio de répétition. Certains aiment le réconfort d’une routine apaisante; elle me fait grincer des dents, viscéralement. Incapable de vivre dans le carcan du 9 à 5, j’assume mes débordements, et ce, même quand, parfois – souvent – je me retrouve avec plus de défis à relever que d’heures dans une journée. Après 11 ans de publication papier, je lance donc La Muse affiliée dans le grand monde… le virtuel. À une époque où les médias imprimés en arrachent et les quotidiens ferment leurs portes, il m’a semblé logique d’agrandir son réseau d’influences en la positionnant comme un nouveau joueur plus important d’Internet.

Il y a quelques mois, mon hébergeur a balancé les archives de La Muse dans le cybernéant, après un malentendu. J’aurais pu baisser les bras et abdiquer; ce serait mal me connaître. J’ai donc décidé de remonter le tout, de rendre la présentation des textes plus conviviale, mais surtout plus complète. Vous retrouverez ainsi des analyses d’œuvres plus denses, qui intègreront partitions, exemples ciblés de passages à travailler, extraits audio ou vidéo. Le suivi de l’actualité musicale se fera de façon plus régulière, afin que le http : //museaffiliee.com devienne votre site de référence. Si vous êtes de ceux qui préférez lire un texte papier, vous aurez accès à un onglet qui vous permettra d’imprimer les articles de fond et de les conserver dans vos archives pédagogiques. Vous pourrez aussi vous abonner à notre infolettre électronique et recevoir des brèves des sujets traités. En prenant ce virage technologique, nous souhaitons surtout que des liens se tissent entre les professeurs d’ici et d’ailleurs. À l’heure où les experts se désolent et où les ventes de disques classiques sont en chute libre, osons l’optimisme et utilisons la technologie à notre avantage. Nous ne parlons pas une langue morte. Assumons-la entièrement.

Éditorial Muse affiliée, vol. 11 no 3

dimanche 7 décembre 2008

Un à la fois

Avez-vous parfois l’impression de combattre dans les tranchées ou de faire partie d’une organisation secrète? Vous imaginez-vous à l’occasion en David effrayé devant Goliath, se demandant désespérément s’il réussira à vaincre le géant? Remettez-vous en question la pertinence de poursuivre la transmission du répertoire classique toutes époques confondues à des élèves plus ou moins doués? Si oui, surtout n’abandonnez pas! Les interrogations existentielles (Pourquoi avoir choisi cette voie semée d’embûches?), le retour sur soi (Suis-je encore capable de vivre ce choix jour après jour?) et ses habiletés à transmettre le savoir (une véritable « mission » que cette trans-mission), le questionnement de ses motivations (Le fais-je par besoin financier ou par conviction?), l’idéalisme par moment romantique (Oui, je les convaincrai tous de la beauté du répertoire!) sont autant de facettes de ce travail de pédagogue que nous avons, volontairement, choisi.

Ceux qui me lisent régulièrement le savent : je mène une vie parallèle d’écriture en plus de consacrer un certain nombre d’heures par semaine à l’enseignement. J’aurais pu faire le choix de me consacrer uniquement à la rédaction musicale, mais c’est plus fort que moi, je suis complètement accro à l’enseignement et je n’ai aucune intention de me rendre à une soirée de P.A. (professeurs anonymes), sauf bien évidemment si c’est pour partager ma fièvre pour l’enseignement. J’imagine ma première visite : « Bonjour, je m’appelle Lucie. Je suis enseignante depuis 17 ans et je suis incapable de m’arrêter. Aidez-moi! »

Cet automne, j’avais décidé de minimiser mon nombre d’heures d’enseignement hebdomadaires pour pouvoir souffler un peu. J’avais enfin éliminé la folie du samedi de mon horaire, au grand soulagement de mes enfants et de mon mari qui devaient croire que je m’évaporais mystérieusement le samedi arrivé. J’avais sabré dans les heures, m’étais raisonnée que je ne prendrais aucun nouvel élève (j’en avais tout de même gardé une quinzaine dont je ne pouvais « absolument pas » me départir). Et puis, j’ai flanché. Une amie d’une élève adolescente (que j’ai rescapée il y a quelques années de la terrible maladie du « dégoût du piano », à mon très grand plaisir) m’a relancée pour que je la prenne aussi. Les horaires ne concordaient pas, la flexibilité de l’un et l’autre semblant toute relative. Deux semaines plus tard, un trou s’est mystérieusement présenté dans mon horaire et j’ai pu la rencontrer pour une première fois : le coup de foudre mutuel. Elle trouvait enfin un professeur qui comprenait ses lubies d’adolescente et son intérêt réel pour l’instrument, je découvrais une élève remplie d’un potentiel jusque là mal exploité. Un mois est passé quand, coup sur coup, j’ai reçu deux autres appels. J’étais décidée : cette fois, je dirais non, je me montrerais intraitable… jusqu’à, moitié par dépit (ma vie de rédactrice me comblait très peu ces semaines-là), moitié par curiosité (deux profils vraiment inhabituels d’étudiantes), j’ai de nouveau craqué. L’horaire a fait un triple saut périlleux vers l’avant (heureusement pour moi, j’ai une santé de fer) mais je sentais, intuitivement, qu’il fallait, autant pour moi que pour elles, que j’acquiesce à leur demande et plonge dans la découverte de nouveaux mondes étranges. Je ne l’ai pas regretté.

Quand j’entends Alain Lefèvre clamer haut et fort : « Nous avons une lutte très intense à mener, ce sera de plus en plus difficile car nous n’avons pas fait nos devoirs et nos leçons auprès du jeune public », je me sens interpellée, personnellement, viscéralement, car je sais que, même si je ne réussis pas à gagner la guerre contre l’ignorance ou même à renverser la vapeur, j’aurai convaincu quelques dizaines (qui éventuellement se multiplieront en centaines) d’apprentis pianistes que la musique classique change une vie pour toujours… un étudiant à la fois. De ce coup de foudre-là, on ne se relève jamais… et c’est tant mieux!

La Muse affiliée, février 2002

samedi 6 décembre 2008

Prendre le temps

Je vous entends déjà grincer des dents à lecture du titre de cet éditorial. Comment ose-t-elle nous parler de cette denrée trop rare, surtout en période de préparation aux examens et récitals de fin d’année? Vous vous dites peut-être que : a) je n’ai que cinq élèves, tous admirablement doués; b) j’ai une bonne, un chef et une nounou à temps plein qui gèrent mon quotidien; c) j’habite sur une île déserte ou au fond d’une grotte et n’ai aucun contact avec la réalité. Bien évidemment, vous auriez tout faux! J’ai, tout comme plusieurs d’entre vous, une maison (très souvent en désordre), une famille (chaque membre a ses humeurs et je dois composer avec le tout), un chien (légèrement névrosé mais qui, heureusement, aime la musique) et un travail à temps plein en plus de mon enseignement. Tous les dimanches soir, j’hésite entre l’auto-flagellation (« Comment se fait-il que je n’aie pas eu le temps de tout faire? ») et un désir éhonté d’évasion (« À moi, Tahiti et Bora Bora! »).

Pourtant, s’il y a une chose que j’ai réalisée en gagnant de l’expérience (à défaut de sagesse), c’est que les aspects de nos vies dont nous sommes le plus fiers sont souvent ceux qui nous ont pris le plus de temps. Quand j’ai commencé à enseigner, je m’attendais à ce que – évidemment, quelle question! – les élèves aient travaillé pendant des heures et me démontrent par leurs progrès éloquents la pertinence de mes conseils avisés. Hum… Après quelques semaines (mois, années) légèrement frustrantes, j’en suis venue à la conclusion qu’il faudrait que j’abaisse mes attentes. Oui, autrefois, jadis, je m’exerçais deux heures par jour (de gré ou, bien souvent, de force). Non, cela ne représente plus la réalité d’aujourd’hui.

Maintenant, je prends exemple sur une amie qui me confiait ne plus rien attendre de son couple et choisir d’être surprise par les attentions de son conjoint (quand il y pense). Ainsi, je n’attends rien des élèves, mais espère toujours secrètement être surprise. Dès que je dénote un progrès, si minime soit-il, que ce soit du rythme, de la lecture, de l’interprétation ou de l’enthousiasme de l’élève, je me dis que la journée devient mémorable. Je le mentionne d’ailleurs régulièrement aux élèves quand ils me comblent de leur attention musicale : « Ça valait la peine de se lever ce matin! Wow, c’était super! » Je constate que ce relatif détachement me permet de mieux investir le temps que je passe en compagnie des élèves. Je choisis plutôt de leur apprendre à travailler, une note, une mesure, une page à la fois, pour que, demain ou dans 10 ans, ils puissent voler de leurs propres ailes.

Je prends aussi le temps de connaître leur personnalité et leur vécu, forcément étonnamment différents. J’en ai un particulièrement espiègle, une autre d’une intensité parfois troublante, une troisième légèrement exaltée, un quatrième plutôt silencieux mais qui a toujours des choses étonnantes à révéler quand on s’y attarde. Il y a celle pour qui la musique est un échappatoire, celle qui assiste au cours « parce qu’il le faut », mais qui se fait souvent prendre au jeu, cette adulte qui a toujours rêvé de se perfectionner en classique et qui, ce rayon de soleil, a pleuré il y a quelques semaines parce que les rouages de l’amitié étaient trop difficiles à saisir… La liste est longue et n’est probablement significative que pour moi, que pour eux. « C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. » En cette fin d’année, je vous souhaiterai donc du temps – du « quality time » comme disent les anglophones –, pour vous, pour vos élèves, pour l’amour de la musique…

La Muse affiliée, mai 2005