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vendredi 12 août 2011

Anyssa Neumann: Bach, Beethoven, Messiaen, Prokofiev

Originaire de Sacramento, mais ayant étudié à la Manhattan School of Music de New York, à Berlin, Oxford (maîtrise) et Montréal (doctorat), la pianiste Anyssa Neumann a profité d’une résidence au Banff Centre pour enregistrer un premier album, carte de visite visant à mettre en lumière sa polyvalence .

D’entrée de jeu, elle démontre dans la Quatrième Partita clarté d’élocution, rythmique précise et sens architectural, chaque phrase se déposant tout naturellement sur la précédente. Subtile et lyrique, l’« Allemande » manque à l’occasion de puissance de souffle, qui mènerait l’auditeur de la première à la dernière note, et la « Gigue » finale aurait pu être pensée de façon un peu plus ludique. Si le programme est conçu comme un récital, on peut s’interroger sur la pertinence d’intégrer après la partita le Prélude et fugue no 9 du deuxième volume du Clavier bien tempéré. Si le premier démontre une belle fluidité, la seconde peine à atteindre des sphères célestes.

La pianiste de 27 ans courait un risque important en gravant l’opus 110 de Beethoven. Difficile de ne pas se référer à nombre d’interprétations mythiques du catalogue. C’est peut-être ici que l’on réalise le plus vivement que la musicienne n’a pas encore atteint toute la maturité nécessaire afin de traduire la profondeur de ces pages, que ce soit la tendresse nostalgique du premier mouvement ou le mysticisme du troisième, interprété de façon trop verticale et fragmentée.

En fin d’album, sa Colombe de Messiaen et surtout ses « Adieux à Juliette » du Roméo et Juliette de Prokofiev, à la fois poétiques et denses, donnent enfin la mesure de ce que l’interprète pourra par la suite transmettre.

La Scena Musicale, septembre 2011

dimanche 30 mai 2010

Fantasy; a Night at the Opera

Pahud avait séduit par la luminosité de ses interprétations des sonates de Bach, convaincu par ses lectures de concertos de Dalbavie et Pintscher; cette fois, il déjoue l’auditeur avec un programme tout en légèreté, constitué de pages virtuoses inspirées des grands airs de La Traviata, Rigoletto ou Carmen. « Une flûte à l’opéra – devisant avec l’orchestre telle une prima donna sur scène », explique Pahud lui-même dans les notes accompagnant le disque. Un interprète moyen aurait transformé une telle proposition en une mixture sirupeuse, parfaitement imbuvable. C’est compter sans l’intelligence et la finesse de Pahud qui dessine, respire, danse avec chaque ligne musicale.  Porté par l’accompagnement à la fois limpide et texturé du Philharmonique de Rotterdam sous la direction alerte de Yannick Nézet-Séguin – qui a  convaincu le musicien de la pertinence de cette collaboration –, le flûtiste démontre une fois de plus que, selon lui, la virtuosité ne peut jamais être perçue de façon totalement gratuite. Saluons ici la délicatement ouvragée relecture de Guy Braunstein (premier violon solo du Philharmonique de Berlin) de l’aria de Lensky d’Eugène Onéguine, transmise avec une retenue des plus touchantes, le subtil duo tiré d’Orphée et Eurydice de Gluck (en compagnie de Juliette Hurel, première flûte du Philharmonique de Rotterdam) et l’éblouissante Fantaisie brillante sur Carmen de François Borne, orchestrée par Raymond Meylan.

La Scena Musicale, juin 2010

lundi 25 janvier 2010

CD découverte Alexandre da Costa et Wonny Song

Deux œuvres phares du répertoire, remarquablement servies par la virtuosité d’Alexandre da Costa et Wonny Song, sont présentées sur ce CD Ddécouverte. Le violoniste nous propose une relecture énergique et éblouissante des éternelles Quatre Saisons. L’articulation et l’intonation sont sans reproche et le phrasé reste souple, particulièrement dans les mouvements lents des concertos. L’accompagnement du Wiener Concert-Verein, sous la direction de Christian Schulz, très soigné, enveloppe le soliste tout en lui laissant toute la latitude désirée pour révéler sa technique sans failles.

Wonny Song s’attaque quant à lui aux Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Si le tempo de sa « Promenade » peut surprendre quelques instants, on est rapidement convaincu par les subtilités de sa palette sonore – qui nous donne par exemple à entendre un « Il vecchio castello » ensorcelant. Le geste musical reste en tout temps ample, jamais forcé, même dans les accords imposants ou les passages les plus redoutables techniquement. Le pianiste démontre une maîtrise remarquable des pianissimos – tout simplement époustouflante dans « Con mortuis in lingua mortua » – et sait en quelques notes établir le caractère de chaque pièce, renouvelant chaque lecture de la « promenade ». Il n’a pas non plus peur d’habiter les silences, notamment dans « Gnomus » ou « Catacombae ». Un premier opus discographique qui n’a rien perdu de sa pertinence.

La Scena Musicale, février 2010

vendredi 26 juin 2009

Jonathan Crow, violon. Œuvres de Bartók, Bach, Prokofiev et Kreisler pour violon seul. Étiquette XXI-21

Dans ce récital pour violon seul, Jonathan Crow nous propose autre chose que les habituels Paganini/Ysaÿe. Il entame ce programme équilibré et adroitement agencé – dont on perçoit l’unité dès la deuxième écoute – avec la Sonate de Bartók, écrite pour Yehudi Menuhin (et qui a exigé de multiples ajustements). Le violoniste canadien l’aborde avec une telle facilité qu’on en oublie qu’elle est devenue un Everest impossible à mater pour nombre de ses collègues. On préfère en effet de beaucoup se concentrer sur les aplats de sonorités. Le texte reste toujours d’une remarquable intelligibilité, alors que Crow détaille les lignes mélodiques complémentaires, comme si elles provenaient d’instruments différents. Souplesse de l’archet, justesse irréprochable et palette sonore riche servent tout aussi bien la Partita en mi majeur de Bach, qui offre un pendant presque naturel à la sonate de Bartók, celle-ci comprenant en effet une fuga et un tempo di ciaccona. De la même façon, la Sonate de Prokofiev, dernière œuvre pour violon seul du compositeur russe, semble prolongement du Bach et rappel du Bartók (ultime œuvre complétée par ce dernier). Ici aussi, la sonorité demeure exceptionnellement ample, l’articulation d’une précision infaillible et la respiration musicale confondante d’aisance (particulièrement dans le thème et variations).

La Scena Musicale, juillet-août 2009

samedi 6 décembre 2008

Jean Coulthard: Portraits de compositeurs canadiens

Le Centre de Musique Canadienne vient de lancer sur étiquette Centredisques une nouvelle collection, Portraits de compositeurs canadiens, qui célèbre la musique et la vie des compositeurs d'ici, trop souvent injustement oubliés. Le projet, qui devrait s'échelonner sur une période de 3 ans et réhabiliter 25 compositeurs, a été inaugué avec des portraits de John Weinzweig, Harry Freedman, Murray Adaskin, Jacques Hétu et Jean Coulthard. Chaque coffret est composé d'un documentaire du réalisateur Eitan Cornfield, et d'un ou deux disques des œuvres les plus importantes du compositeur.

Dans le cas de la compositrice Jean Coulthard, décédée en 2000, le réalisateur a choisi de dresser un portrait empreint de sensibilité qui met en lumière les difficultés auxquelles elle a dû faire face en tant que femme qui vit de son art, mais nous permet aussi de découvrir l'épouse, la mère et la professeure derrière la compositrice, le tout intercalé d'extraits musicaux significatifs. On pourra seulement regretter que le documentaire soit uniquement disponible en anglais et que le nom complet des personnes interrogées ne se retrouve pas sur la pochette du coffret, pourtant assez bien présentée.

Le choix des éditeurs s'est porté sur trois œuvres de maturité qui s'échelonnent de 1962 à 1972 : le Concerto pour piano et orchestre (avec ici Robert Silverman et le CBC Vancouver Orchestra), Sketches from the Western Woods (dédié à et interprété par le pianiste John Ogden) et les Twelve Essays on a Cantabile Theme (qui met en vedette le Purcell String Quartet et l'University of Alberta String Quartet). Le Concerto pour piano, un échec complet lors de sa première, malheureusement tombé en totale désuétude depuis sa création, révèle une Jane Coulthard qui n'hésite pas à tomber dans un néoromantisme digne de Schumann mais teinté d'une certaine angularité rythmique que n'aurait pas reniée Prokofiev. Le piano reste à l'avant-plan, comme dans les grands concertos classiques mais dialogue, parfois quasi improvisando, avec l'orchestre. À l'opposé, les Twelve Essays on a Cantabile Theme, composés l'année où elle allait se retirer de l'Université de la Colombie-Britannique, démontrent l'achèvement que Jean Coulthard a su atteindre dans la dernière période de sa vie. L'octuor marie audace harmonique et structurelle à la forme pré-établie de la variation, renversement des thèmes, déstructuration des motifs mélodiques et rythmiques, opposition des deux quatuors, élargissement des timbres des deux ensembles et fugue qui se développe en suivant le cycle de quintes. L'écoute reste captivante du début à la fin et on aurait souhaité qu'un second disque soit consacré à cette grande artiste. À défaut, on peut toujours consulter le site pour accéder à une discographie plus complète.

La Scena Musicale, juillet-août 2002

Rachmaninov: Moments musicaux; Moussorgsky: Les Tableaux d'une exposition Alain Lefèvre, piano

Cet enregistrement d'Alain Lefèvre, le premier sur étiquette Analekta, scelle une association que les deux parties envisagent longue et fructueuse. Le pianiste montréalais signe ici une version des Moments musicaux. On sent une profonde affinité du pianiste pour ce répertoire expressif. On ne se surprendra pas de retrouver certaines de ces mêmes atmosphères nostalgiques mais toujours profondément lyriques dans ses propres compositions regroupées sur le récent Lylatov. Les tempi rapides ne semblent jamais poussés même si on peut noter, en passant, quelques duretés dans les climax mais qui gâchent rarement l'ensemble. Le dialogue entre les voix reste toujours parfaitement clair, dénotant une grande assimilation de l'oeuvre par l'interprète. L'andante cantabile, un bijou du répertoire mal aimé, est joué avec une intériorité et un lyrisme dépouillés d'artifice qui nous permettent de goûter chaque seconde de cette étonnante composition. toute en rondeurs et en subtilités de coloris, très proche de l'improvisation

Les Tableaux d'une exposition - sérieusement « surexposés » si je peux me permettre de citer un ami pianiste - reç oivent ici un traitement surprenant. Lefèvre a préféré s'inspirer de la version orchestrale de Ravel, transformant ensuite le piano en instrument orchestral. Les timbres dévolus aux différents instruments se trouvent parfaitement assimilés en une registration étonnamment variée, extrêmement bien rendue par le pianiste et son instrument, un Yamaha CFIIIS qu'on pourra difficilement ici accuser d'être le parent pauvre du somptueux Steinway. Il vecchio castello devient ainsi délicieusement envoûtant et nous fait oublier la verticalité inhérente à l'instrument. Le pianiste confiait récemment que l'enregistrement avait été réalisé avec grande modestie: « Plus on avance, moins on a confiance en soi. » Commentaire qui, comme cet enregistrement, témoigne d'une belle maturité.

La Scena Musicale, mars 2002

D.E. Inghelbrecht : La Nursery ; Debussy : Children’s Corner

Inghelbrecht a été reconnu comme chef d’orchestre dans la première moitié du xxe siècle. La pianiste québécoise Lise Boucher nous propose plutôt de découvrir le compositeur de musique pour piano. La Nursery est divisée en six recueils de six courtes pièces chacune. Dans ces miniatures d’abord écrites pour piano quatre mains, l’élève jouait la mélodie familière et le professeur l’accompagnait en lui faisant découvrir les beautés des « harmonies modernes ». Le compositeur lui-même en fera une deuxième version, celle-là pour piano seul, qui reprend toutes les notes (ou presque) des quatre mains d’origine, transformant ainsi cette œuvre à connotation pédagogique (mais à la valeur intrinsèque) en voyage virtuose mais poétique au pays de l’enfance. L’émotion qu’y insuffle Lise Boucher demeure palpable du début à la fin. Son jeu tout en délicatesse et en demi-teintes lui permet ainsi de nous plonger dans un univers enfantin suranné d’où ressortent images d’enfants qui chantonnent en souriant, s’ébattent dans les prés en fleurs ou se blottissent sur les genoux d’un parent aimant. Ce voyage dans un passé plus ou moins lointain se fait toujours sous le signe de la tendresse et là réside l’intérêt de l’œuvre et de l’interprétation. Vous ne pourrez vous empêcher de fredonner vos mélodies préférées et la musique vous replongera habilement dans votre propre enfance.

En complément de programme, la pianiste nous propose un Children’s Corner Ïe Debussy qui convainc un peu moins. La poésie et la délicatesse qui habitent l’Inghelbrecht n’y sont malheureusement pas aussi palpables. On préférera ici les interprétations de Ciccolini ou de Gieseking.

La Scena Musicale, février 2002

Kaleidoscope Marc-André Hamelin, piano

Quelques joyaux ressortent du lot. L’Étude pour la main gauche seule de Blumenfeld est ainsi interprétée avec une subtilité des coloris et une maîtrise des différentes voix (dans une seule main, rappelons-le) surprenante de poésie. L’Impromptu de Poulenc, un bijou méconnu, maintient depuis longtemps sa place dans le cœur du pianiste. On ne se surprendra donc pas de le trouver au centre de l’enregistrement, comme si les autres pièces l’entouraient. Hamelin propose également trois de ses compositions?: deux études (une d’après a Campanella de Liszt ett l’autre qui marie avec un humour jouissif tous les trucs que Scarlatti aime employer dans ses sonates virtuoses) et une superbe transcription du « Petit Adagio » des Saisons de Glazounov (qui rappellera aux plus vieux Les belles histoires des pays d’en haut). Bis !

La Scena Musicale, février 2002

Alkan : Symphonie pour piano seul opus 39 ; Trois Morceaux dans le genre pathétique opus 15, œuvres pour piano.

Marc-André Hamelin s’était fait plaisir et nous avait fait découvrir, lors de son récital impromptu en mai dernier, la Symphonie pour piano seul de Charles-Henri-Valentin Morhange, dit Alkan, compositeur virtuose né à Paris en 1813 d’une famille juive. Cette œuvre de près d’une demi-heure m’avait immédiatement interpellée grâce à son architecture parfaitement proportionnée, à la richesse de ses harmonies, à ses atmosphères romantiques et à la passion sous-jacente qui la traverse. Le deuxième mouvement, une marche funèbre sous-titrée « à la mémoire d’un homme de bien », possiblement le père du compositeur décédé peu de temps avant, fait penser par sa structure ternaire A-B-A à la célèbre marche funèbre de la euxième Sonate de Chopin mais son thème original lui transmet un caractère unique. Le quatrième mouvement, haletant, rappelle certains prestos beethoveniens. Hamelin le pousse évidemment au maximum, sans pourtant que cela paraisse forcé ou même « dangereux ».

D’autres morceaux d’Alkan complètent cet enregistrement qui comble toutes les attentes. Les Trois Morceaux dans le genre pathétique, l’autre pièce de résistance, regroupe les pièces les plus longues, les plus excessives par leur romantisme et leur virtuosité brute. Si, dans la Symphonie, on peut s’illusionner à croire que l’on saurait jouer l’œuvre, ici on a affaire à des pièces de pyrotechnie extrême que Marc-André Hamelin défend à merveille. « Le vent », qui n’est pas sans rappeler la dernière étude transcendantale de Liszt, Chasse-neige ou l’Étude opus 25 no 11 de Chopin, est merveilleusement dépeint par des montées et descentes chromatiques en doubles-croches, qui semblent glisser sous les doigts du pianiste, laissant surgir le chant de la main gauche, totalement sans effort. Une autre grande réussite du pianiste canadien.

La Scena Musicale, octobre 2001

jeudi 4 décembre 2008

Paris, La Belle Époque. Yo-Yo Ma, violoncelle et Kathryn Stott, piano

Après un voyage sur la route de la soie, Yo-Yo Ma part à la redécouverte de sa première enfance et nous offre, en compagnie de la pianiste anglaise Kathryn Stott (collaboratrice régulière du violoncelliste, qu'on avait pu entendre, entre autres, sur l'enregistrement « The soul of the tango »), un programme consacré au répertoire français du tournant du XXe siècle. Les quatre œuvres présentées sont en fait des transcriptions pour violoncelle (trois des quatre réalisées par Yo-Yo Ma lui-même) d'un répertoire qu'on associe spontanément au violon (même si la Sonate de Franck est régulièrement jouée dans ces deux registres complémentaires). La Méditation de Thaïs, souvent malmenée par les violonistes amateurs, prend ici une profondeur et une richesse de timbre qui lui convient tout particulièrement. Deux œuvres phare de l'époque, la Première Sonate de Fauré et celle de Franck constituent le corps du récital. Yo-Yo Ma, égal à lui-même, donne une interprétation techniquement impeccable, au timbre rond et à la musicalité par moments exacerbée. La complicité entre le violoncelliste et la pianiste est généralement irréprochable (particulièrement dans le Fauré), même si le piano prend à l'occasion un peu trop le dessus (mais peut-être est-ce dû à des problèmes de sonorisation). Les notes de programme de Phillip Huscher dressent plus le portrait de cette « Belle Époque » (mais aussi des tout débuts de Yo-Yo Ma) que des œuvres elles-mêmes. Une charmante dédicace à la tendre moitié de Yo-Yo Ma complète le livret.

La Scena musicale, juillet-août 2002

Classic Yo-Yo Yo-Yo Ma, violoncelle.

Cette compilation du grand violoncelliste américain reprend plusieurs succès parus sur ses albums précédents et compte seulement trois nouveaux titres. Attention de ne pas être induit en erreur par le titre «Classic» qui fait moins référence à la nomination du répertoire classique qu’à un classique comme on l’entend généralement dans les anthologies populaires. Si l’enregistrement s’ouvre sur le prélude de la Suite pour violoncelle no 1, œuvre du répertoire du violoncelle qu’on associe immédiatement à Yo-Yo Ma, il est immédiatement suivi de Fear, un tango fugué de Piazzolla (qui avait été coupé au montage de l’album Soul of the Tango), fort inspiré néanmoins, dans lequel Ma réussit à soutirer une intensité poignante de son instrument. On fait ensuite un détour par Butterfly’s Day Outy´ tiré de l’album Appalachia Waltz réalisé avec le violoniste Edgar Meyer, une incursion dans le répertoire folklorique traditionnel, genre qui me convainc beaucoup moins de la part du violoncelliste. On se promène ainsi entre le répertoire baroque – il faut savourer chaque seconde du «Ehbarme Dich» extrait de la Passion selon saint Mathieu ! – au répertoire de musique de film (Crouching Tiger, Hidden Dragon) en passant par le folklorique déjà mentionné (quatre plages), la musique de chambre (magnifique mouvement du Quatuor opus 45 de Fauré) et les inclassables. Il suffit peut-être simplement de programmer notre lecteur audio pour entendre ces plages, du reste magnifiquement interprétées par le virtuose, dans l’ordre qui nous plaira. Yo-Yo Ma démontre une fois de plus son extrême polyvalence qui lui permet d’interpréter les répertoires les plus variés avec le même aplomb et la même énergie. Une entrevue touffue avec l’artiste est incluse dans les notes de programme (en trois langues). Parfait pour ceux qui veulent découvrir les multiples facettes du violoncelliste!

La Scena Musicale, décembre 2001 / janvier 2002

Viaggio Musicale. Musique italienne du xviie siècle. Il Giardino Armonico

L'ensemble Il Giardino Armonico, après avoir dépoussiéré Vivaldi (leur interprétation des Quatre Saisons avait décoiffé plus d'un auditeur), s'attaque au répertoire de l'Italie du xviie siècle. Ce voyage (viaggioû musical fait voir du pays (les compositeurs représentés habitant Milan, Bologne, Venise ou Crémone, par exemple) et chevauche le siècle. Le plus beau périple reste celui qui permet de savourer les sonorités contrastantes (la brillance du violon, la légèreté des flûtes, le timbre plus sombre des cornets) et les transitions entre pièces plus mystiques — la Sonate de Riccio par exemple — qui côtoient sans heurt l'exubérance pure — qu'on retrouve entre autres dans l'Aria sopra « la Bergamasca » d'Uccellini.

Les musiciens démontrent leur virtuosité tant dans la fougue de certains traits improvisés que dans l'ornementation toujours très lyrique. Les phrasés restent toujours naturels et les nuances magnifiques. (Certains pianissimo sont renversants.) L'ensemble possède surtout une capacité inouïe à peindre les clairs obscurs si essentiels à la compréhension de l'idéologie baroque.

La pochette cartonnée, superbe, se feuillette comme un album qu'on laisse traîner sur la table à café. Heureux celui qui, comme Ulysse, fera ce beau voyage!

La Scena Musicale, décembre 2000/janvier 2001

Tango Diablo ! Louise Bessette, piano. Œuvres de Piazzolla, Biscardi, Albeniz et autres.

La pianiste canadienne Louise Bessette plonge avec cet enregistrement dans l'univers torride des tanguérias. Plutôt que de s'attarder sur les classiques argentins (le disque débute tout de même avec le désormais classique Adiós Nonino de Piazzolla), elle propose plutôt un tour du monde du tango qui s'arrête aux États-Unis, en Allemagne, en Espagne, en République Tchèque et se termine au Canada avec le monumental (près de 15 minutes !) Für Louise composée pour elle par Raoul Sosa. Louise Bessette transmet parfaitement l'impression de feu sous la glace qui anime les danseurs de tango. Elle évoque subtilement, avec retenue, parfois même un peu trop, comme dans l'Adiós Nonino qu'on aurait préféré un peu plus fiévreux et dramatique. Si certains des tangos ne révolutionnent pas le genre (Fromage dangereux, malgré son titre amusant, reste par exemple assez conventionnel), d'autres intriguent et séduisent. Le Tango No Tango de Jackson Hill, aux parfums d'Orient, est peut-être moins dansant mais plein de charme. Le Thorn-Torn Lips de Robert Berkman marie les rythmes du tango aux couleurs du ragtime tandis que Tango Dreaming semble un pont suspendu entre deux continents. Antoine's Tango, écrit par Barbara Kolb comme berceuse pour le fils de la pianiste, aux harmonie riches, au lyrisme retenu et aux passages contrapuntiques tributaires de Bach, reste particulièrement touchant.

La Scena Musicale, mars 2004

Messiaen. Vingt regards sur l’Enfant-Jésus. Louise Bessette, piano

Évoquant les scènes de la Nativité, cet imposant cycle pour piano de Messiaen date de 1944. Modes antiques ou influences orientales, rythmique recherchée, harmonies suspendues et passages fugués démontrent la maîtrise époustouflante de Messiaen qui va bien au-delà des images pieuses du petit Jésus qui l’ont inspiré. Des thèmes précis et reconnaissables traversent le cycle, unifiant les 20 pièces dans un tout plus grand que la somme de ses parties. Les notes du compositeur, incluses dans le livret, mettent en lumière ces thèmes et leurs symboles.

Interprète de musique contemporaine qui a reçu plusieurs grandes distinctions, Louise Bessette aborde ce répertoire avec intériorité et subtilité: couleurs chatoyantes, rythmique irréprochable, textures riches et jamais forcées, on sent son appropriation totale de l’œuvre. Plusieurs pianistes osent quelques extraits en concert, mais Louise Bessette semble l’une des seules à proposer le cycle entier, et ce, de mémoire. L’intensité de la pianiste se transmet ainsi
à l’auditeur qui saura entrer en communion totale avec l’œuvre, même si le mysticisme
religieux le laisse de glace. Une version de référence!

La Scena musicale, novembre 2000

Villa-Lobos Piano Music. As Três Marias, A Prole do Bebê, and Rudepoêma. Marc-André Hamelin, piano

Marc-André Hamelin aborde cette fois la musique du compositeur brésilien Villa-Lobos, auteur d'environ 200 opus pour piano. Sur ce disque, le pianiste aux doigts plus vifs que l'éclair (la vitesse de son Polichinelle s'avère totalement vertigineuse) mêle rudesse et poésie. Le Rudepoêma, ¦uvre maîtresse de Villa-Lobos, une des plus difficiles jamais écrites malgré son pianisme inhérent, reçoit ici un traitement fouillé qui permet à l'auditeur de saisir les influences primitives (qui rappellent par moment Le Sacre du printemps) et les caractéristiques polytonales qu'affectionne le compositeur.

Pourtant, ce sont dans les miniatures des Trois Maries et des deux suites de La famille du bébé, en contraste total avec le côté sauvage du Rudepoêma, que Marc-André Hamelin démontre le mieux le raffinement de son jeu. Un peu comme le Schumann des Kinderszenen, Villa-Lobos pose un regard adulte mais ému sur le monde de l'enfance, en brossant des tableaux saisissants. Hamelin, qu'on associe souvent aux ¦uvres de longue haleine, excelle dans ces miniatures qui scintillent sous ses doigts habiles. Le pianiste démontre une fois de plus une maturité et une musicalité exceptionnelles. Les notes de programme de Robert Matthew-Walker (en anglais, en français et en allemand), très appronfondies, analysent avec justesse le répertoire abordé.

La Scena musicale, novembre 2000

Trio Contrastes: trios pour clarinette, violon et piano de Khatchaturian, Bartók, Stravinsky et Srul Irving Glick

Le Trio Contrastes, du nom francisé de l’œuvre maîtresse de Bartók, poursuit son exploration d’un répertoire riche mais trop peu connu, celui pour violon, clarinette et piano. Avec ce premier CD, les trois jeunes interprètes font preuve d’une maturité et d’une musicalité étonnnantes.

Ils abordent le trio de Khatchaturian, très lyrique mais à consonance folklorique, avec une fraîcheur qui sied bien à cette pièce de jeunesse du compositeur arménien. Les Contrasts de Bartók mettent en valeur la virtuosité du clarinettiste et du violoniste, particulièrement dans les cadences qui leur sont dédiées. Les timbres des instruments se fondent dans une belle complémentarité mélodique.

Dans le Stravinsky, le violoniste Olivier Thouin y est tour à tour ensorcelant et grinçant, et le clarinettiste David Veilleux, incisif. Le pianiste Stéphan Sylvestre joue ici très efficacement le double rôle d’accompagnateur et de support rythmique, reprenant la place des percussions de la version originale.

The Klezmer’s Wedding, du compositeur canadien contemporain Srul Irving Glick, intègre avec un grand succès le lyrisme traditionnel hébraïque aux techniques de composition classiques. Le dialogue entre le violon et la clarinette dépeint à merveille l’échange des consentements entre deux époux mais fait rapidement place à la fête endiablée qui se doit d’accompagner tout mariage juif digne de ce nom.

La Scena Musicale, octobre 2000

samedi 29 novembre 2008

Beatles Baroque

Les Boréades tentent avec cet enregistrement l'impensable pour les puristes en harmonisant les mélodies connues des Beatles à la sauce baroque. Un choix qui peut sembler déroutant à première vue mais qui, dès la seconde écoute, charme pourtant. Les Boréades, ensemble reconnu pour le sérieux de sa recherche historique, a confié les arrangements de plusieurs classiques (et quelques choix qui font moins partie de l'inconscient collectif, par exemple Piggies) au claveciniste Eric Milnes, directeur du très sérieux New York Baroque Ensemble, qui s'en est donné à cœur joie côté instrumentation. Toujours facilement reconnaissables, les mélodies se prêtent en général assez bien au traitement baroque mais quelques arrangements m'ont brimée quelque peu, en particulier celui de Lucy in the Sky with Diamonds, qui manquait de puissance rythmique. Pourtant, ce côté dansant était très bien rendu avec Lady Madonna (voix en prime). Yesterday, une mélodie d'une classique beauté, toutes catégories de genre confondues, orchestrée avec simplicité mais conviction, est rendue avec beaucoup d'émotion par le fondateur de l'ensemble, Francis Colpron. Une façon de faire apprécier le baroque à ceux qui avaient juré qu'on ne les y reprendrait plus!

La Scena Musicale, vol. 6 no 5

Mozart : Sonates K. 281, K. 545 et K. 310 Ludwig Sémerjian, piano-forte original Anton Walter

Le pianiste canadien Ludwig Sémerjian poursuit, en collaboration avec le Musée national allemand de Nuremberg, son intégrale des sonates pour piano de Mozart sur des instruments d'époque. Le conservateur musical du musée, Dr Frank P. Bär lui aurait donné carte blanche pour choisir les instruments les plus intéressants de son impressionnante collection. Même si la vogue des interprétations « sur instruments d'époque » ne me semble pas apporter grand-chose de nouveau dans bien des cas, le choix de présenter ces sonates sur un instrument qui date de 1790 semble ici des plus pertinents. La Sonate K. 281 est particulièrement bien servie par la richesse des timbres dont dispose l'instrument, mais surtout par l'interprétation d'un grand raffinement et d'une belle profondeur que lui donne Sémerjian. Le mouvement lent témoigne d'une émouvante éloquence mais surtout d'une impressionnante palette sonore, considérant les supposées « limites » de l'instrument. La « petite sonate pour débutants » K. 545 démontre avec brio la clarté de l'articulation du jeune pianiste dans les deux mouvements extérieurs, mais on souhaiterait un peu plus de retenue et de poésie dans le second mouvement, qui peut, sous d'autres doigts (par exemple ceux de Mitsuko Uchida), prendre une dimension d'une grande intensité, plus émotionnellement satisfaisante. Sémerjian offre des notes de son cru, fort intéressantes, et un essai sur le choix d'interpréter ces oeuvres sur instruments d'époque. Une intégrale à suivre. (ATMA)

La Scena Musicale, vol. 9 no 3

A little smart music for kids Mozart : extraits de symphonies, sonates, concertos, etc.

S'il est vrai que les compilations frustrent souvent plus qu'elles n'emballent, celle-ci offre le net avantage de permettre à l'organisme Canadian Feed the Children d'amasser des fonds pour leur programme de dîners gratuits pour les enfants défavorisés. Surfant sur la vague de l'effet Mozart (et des nombreux enregistrements qui inondent le marché par l'entremise de l'empire de Don Campbell), ce disque propose les « grands classiques » mozartiens qui « raviveront » l'intelligence de vos chères têtes blondes. Qu'on pense au premier mouvement de la Sonate K.545, à Eine kleine Nachtmusik, au mouvement lent du sublime Concerto pour clarinette K. 622 ou à l'ouverture Le Nozze di Figaro, ils s'y retrouvent. Le net avantage de cette compilation (qui comprend des extraits de 12 oeuvres) par rapport aux autres « Mozart pour enfants » est qu'elle ait été repiquée d'enregistrements des plus grands interprètes. Les sonates pour piano sont interprétées par l'inégalable Mitsuko Uchida, le premier mouvement de la Symphonie no 40 et les autres extraits orchestraux par l'Academy of St. Martin in the Fields (direction : Neville Mariner), l'English Chamber Orchestra (direction : Jeffrey Tate) accompagne Uchida dans deux mouvements de concerto et le clarinettiste Karl Leister offre une interprétation impeccable du deuxième mouvement du Concerto et du dernier mouvement du Quintette K. 581. À mettre entre les mains de tous les enfants !

La Scena Musicale, vol. 9 no 3

mercredi 27 août 2008

Johann Sebastian Bach, The Well-Tempered Clavier Book 1. Luc Beauséjour, clavecin. Naxos 8.557625-26

Somme qui continue de hanter clavecinistes, pianistes et organistes par-delà les siècles, le Clavier bien tempéré de Bach ne manque pas d’interprétations marquantes. Si les tempi rapides et vigoureux sont privilégiés (le Prélude en sol majeur est particulièrement effervescent), le texte reste ici décliné avec intelligence par le claveciniste Luc Beauséjour. Les différentes voix sont présentées avec une grande clarté, avec juste ce qu’il faut d’accents agogiques pour bien marquer les entrées et les cadences. Le claveciniste démontre à l’occasion une belle poésie, dans le Prélude en mi bémol mineur notamment. (On aurait par contre aimé que le Prélude en sol mineur respire un peu plus et suscite l’introspection.) Si l’approche n’est pas foncièrement originale, elle se veut dépouillée de tics (on est loin des choix de tempi rocambolesques de Gould ou de certaines manipulations maniérées du matériau chez d’autres clavecinistes), choix rafraîchissant en soi. Les notes de programme sont intéressantes mais, malheureusement, unilingues anglaises. Cet enregistrement reste intéressant pour quiconque veut s’approprier l’œuvre dans son intégralité pour la première fois ou en isoler quelques perles, surtout à prix si doux.

La Scena Musicale, juillet-août 2007