dimanche 20 mai 2012

La Recrue - mai 2012

Loin de la structure narrative linéaire, point de salut? Bien sûr que non, comme le démontrent plusieurs des ouvrages présentés dans notre édition courante de La Recrue du mois. En osant aborder l’écriture à quatre mains, déjà, nos deux auteurs « recrues » s’avançaient en terrain miné. Ils vont beaucoup plus loin, en choisissant de transposer de l’oral à l’écrit 37 secrets,  bribes transmises  par des inconnus, que quelques chanceux ont pu découvrir sous leur forme théâtralisée, au détour d’une rue, à Québec en 2009.
En parcourant ces pages, certaines délicatement ciselées, d’autres d’une banalité pourtant émouvante, j’ai réalisé, une fois encore, combien nous vivions dans des univers en apparence parallèles,  qui toutefois se percutent au hasard des rencontres.  « Je rêve d’être Modigliani. Je rêve d’être Musset. D’être Feydeau. Je rêve d’être Baudelaire. D’être Rimbaud », confie le narrateur de « Modigliani ». Peut-être, mais en restant incarné dans le 21e siècle, pleinement conscient que la littérature demeure un langage vibrant, en évolution, qui a besoin de puiser dans le sol qui l’entoure pour se nourrir, se renouveler, dire autrement, pousser le lecteur à la réflexion. L’écriture ne se veut-elle pas au fond un partage; de soi, de l’autre, de l’imaginaire? « Et j’écris comme je tombe amoureuse : en secret.  En cachette », admet elle-même Véronique Côté dans ses réponses à notre questionnaire.  « Je me dévoile toujours énormément quand j’écris », répond Steve Gagnon en écho.

Comme Côté et Gagnon, Denise  Boucher vient du théâtre et ose signer, à presque 80 ans, un premier ouvrage de fiction « drôle, attendrissant, pas du tout politiquement correct » avance Christine Champagne, Au beau milieu, la fin. La théâtralité est inscrite aussi au cœur même du deuxième roman de Jean-François Caron (notre recrue d’octobre 2010), Rose brouillard, le film. Dans La romance des ogres, Stéphane Choquette propose lui aussi une narration fragmentée, entre réel et rêve, passé et présent, qui intègre de plus avec succès correspondance et fable. Souvenirs tronqués et libertés de style sont également au menu dans Mémoires d’une enfant manquée et L’épingle à chapeau, alors que nos deux autres repêchages abordent les univers diamétralement opposés du hockey (Sainte Flanelle, gagnez pour nous!) et des jeux de pouvoir universitaires (Quand j’en aurai fini avec toi, titre en triste écho au conflit étudiant qui perdure).
Moyen idéal pour fragmenter le vécu en parcelles, la poésie continue de nous rejoindre. Le dormeur accompagné de son ombre blanche de Jean-François Bernier « déconcerte et se lit à petites doses, question de se laisser glisser dans ces rêves et des les épurer pour n’en laisser qu’une voix », souligne notre chroniqueur Nicolas Dawson. Une voix parmi les autres…

jeudi 17 mai 2012

Aquarelles


« Une aquarelle n’est pas une histoire, c’est la traduction d’une sensation, d’un souvenir, d’un état d’âme. » (Hugo Pratt)

La harpe ne se révèle-t-elle pas l’instrument idéal pour transformer des pages aimées du répertoire pianistique ou symphonique en une série de tableaux fugitifs, qui suggèrent avec délicatesse, séduisent de façon détournée, nous transportent dans un ailleurs aux couleurs presque surannées, n’ayant pourtant rien perdu de leur puissance? Valérie Milot répond par l’affirmative et propose d’abord ici quelques relectures de pages de Satie, Smetana, Debussy et Liszt.
Publiées en 1888 mais n’ayant connu une réelle popularité qu’à partir de 1910, les trois Gymnopédies de Satie se révèlent des pages atypiques, défiant nombre de règles de la musique classique. Inspirées du Salammbô de Flaubert, ces danses éthérées s’inscrivent dans une thématique grecque antique, qui traverse toute la production de Satie.

Composé deux ans après le triptyque de Satie, le « Clair de lune » de Debussy (extrait de sa Suite bergamasque) s’inspire vraisemblablement du poème de Verlaine du même titre, d’une fluidité rappelant le langage parlé. Chef-d’œuvre impressionniste, la pièce privilégie les alternances entre demi-teintes et passages d’une grande puissance émotionnelle, donnant l’impression d’avoir réussi à saisir au vol un moment éphémère.

Cette mouvance perpétuelle se transmet également dans La Moldau, deuxième des six poèmes symphoniques du cycle Má Vlast (Ma patrie) de Smetana, qui suggère aussi bien la rivière elle-même que les paysages et scènes rencontrés sur ses rives, avant que le cours d’eau ne devienne rapides et se jette dans l’Elbe : chasse en forêt, noce campagnarde ou jeux de nymphes au clair de lune.

Le Liebestraum (Rêve d’amour) no 3 de Liszt a été à la fois conçu pour accompagner des vers de Ferdinand Freiligrath, dans lesquels le sentiment s’inscrit dans la durée : « O lieb, so lang du lieben kannst » (Aime aussi longtemps que tu peux aimer) et comme œuvre indépendante pour piano. L’ample ligne mélodique semble portée par un souffle qui se régénère au fur et à mesure des trois sections.

« Ses aquarelles d’orfèvre-poète semblent lavées avec le rutilement, la patine des trésors des Mille et une Nuits. » (Edmond et Jules de Goncourt)

Instrument polyvalent, pouvant passer de l’élégance la plus raffinée à la hardiesse tempétueuse, la harpe se prête également au détournement des poncifs, quand elle évoque en quelques  adroites phrases musicales  des récits poétiques dont la puissance dépasse souvent les textes, les images ou les lieux qui les ont inspirés.

Dédié à la harpiste Phia Berghout et composé en 1950, Pour le tombeau d’Orphée de Marius Flothuis englobe l’essence même du style du compositeur néerlandais : une recherche de pureté et d’équilibre, mais aussi une union  concertée entre forme et contenu, comme la pratiquent deux de ses maîtres à penser, Mozart et Debussy. En multipliant l’utilisation de motifs courts, qu’il varie quasi à l’infini, Flothuis transmet avec brio le sentiment d’errance inhérent à l’histoire d’Orphée, parti délivrer son Eurydice, mais qui n’en reviendra pas indemne.
Élève de Martenot et Hasselmans  (dont il prendra la succession au Conservatoire), Marcel Lucien Tournier a beaucoup contribué à l’élargissement de la palette harmonique et technique de la harpe, formant toute une génération de concertistes. Composée en 1932, sa Suite no 4 Images propose trois tableaux particulièrement évocateurs, de l’envoutante « Volière magique » à « Cloches sous la neige » et ses jeux de registre à l’aérienne « Danse du moujik », qui multiple les effets de glissandos.

Première œuvre de grande envergure d’Henriette Renié, écrite en 1901, Légende, d’après le poème Les Elfes du parnassien Leconte de Lisle, devait être inscrit au programme de tous ses concerts avec l’Orchestre Lamoureux dès l’année suivante. Le poème raconte l’histoire d’un cavalier chevauchant à travers la forêt pour rejoindre sa fiancée. La reine des elfes tente de le séduire, mais il lui résiste, en lui expliquant que l’amour de sa vie l’attend. Amère, la souveraine lui jette un sort. Il réussit à s’échapper, mais rencontre un fantôme. Croyant avoir affaire à un démon, il le maudit pour se rendre compte – mais trop tard – que l’ombre était en fait celle de sa bien-aimée. Réalisant son erreur, il choisit de la  rejoindre dans la tombe. Le traitement  de Renié du texte se veut à la fois romantique dans son essence et audacieux dans la manipulation des matériaux mélodique et harmonique, la virtuosité se livrant de façon subtile grâce à des effets de registres et de timbres qui prolongent adroitement les vers du poète.

Plusieurs compositeurs ont tenté d’extraire un son, une couleur, un souffle, du terreau fertile de l’Espagne, berceau du flamenco; peu ont réussi à transmettre sa multiplicité aussi bien qu’Isaac Albéniz. Dans Zaragoza (Saragosse), tiré de sa deuxième Suite espagnole, il esquisse un portrait de la ville, principalement à travers les traditionnelles jotas aragonaises. Si on y retrouve sa prédilection pour les larges accords et la flamboyance de coloris, on y sent surtout palpiter l’exubérance des foules et l’agitation des fêtes populaires, portées par des harmonies rappelant les chants folkloriques.

Album de Valérie Milot, sous étiquette Analekta. Sortie prévue à l'automne 2012.

mercredi 9 mai 2012

Les amours du poète

« De mes grands chagrins je fais de petites chansons; elles agitent leur plumage sonore et prennent leur vol vers le cœur de ma bien-aimée. »  Publié pour la première fois en 1823, écho discret d’amours déçues, le Lyrisches Intermezzo d’Heinrich Heine reste l’un des recueils les plus intéressants de son auteur. Il ne faut donc pas se surprendre que Robert Schumann et Joseph-Guy-Marie Ropartz, tous deux élevés dans l’amour de la littérature, aient souhaité mettre certaines de ces perles en musique.

Schumann ne peut que reconnaître en Heine un double, frère d’armes écartelé entre une vulnérabilité lyrique, presque tendre, et une ironie mordante, parfois grinçante, prolongement de celle, plus désabusée du compositeur. Si le Liederkreis opus 24 (qui utilise neuf poèmes de Heine) convainc déjà en février 1840, le Dichterliebe (Les amours du poète), complété quelques mois plus tard, se révèle un sommet du genre. Des 20 mélodies composant le cycle à l’origine, Schumann en gardera 16, palette étonnamment diversifiée, tant au niveau de l’inspiration que de la réalisation, passant de la transparence au foisonnement des textures, de la tendresse délicate à la fougue la plus brûlante.  « Je ne peux pas évaluer si ces chants connaîtront le succès de façon publique. Je peux par contre affirmer que je n’ai rien écrit jusqu’ici avec autant d’amour » , écrira Schumann en proposant le manuscrit à un éditeur berlinois.

Le piano devient ici prolongement du « moi » schumannien, deuxième personnage d’un dialogue intime. Il offre une écoute attentive, presque imperturbable  (« Aus meinen Thränen sprießen »), soutient avec déférence « (Ich will meine Seele tauchen »), illustre avec finesse (« Und wüßten’s  die Blumen »), se mue en fantôme (« Ich hab’ in Traum  geweinet ») ou subjugue le propos  (« Ich grolle nicht »). Les préludes et interludes instrumentaux permettent à la voix de s’émanciper du tapis sonore (« Im wunderschönen Monat Mai »), les longs postludes (« Hör’ ich das Liedchen klingen  » et l’ultime « Die alten, bösen Lieder ») de s’éteindre en toute délicatesse. L’union entre poésie et musique devient naturelle, le piano suscitant l’image.

En s’appropriant les poèmes de Heine, en les articulant dans un ordre mûrement réfléchi, Schumann y superpose une trame dramatique, autobiographique, dans laquelle s’inscrit le récit de ses amours d’abord contrariées, enfin admises, avec Clara. Ce faisant, il transforme le cycle en un tout organique, qui nous laisse croire que l’œuvre n’appartient plus entièrement à Heine tant elle a été absorbée par Schumann.

 « Une expression de l’âme voilà ce qu’est pour Ropartz la musique », avance Gabriel Le Bras dans sa préface de la monographie consacrée au compositeur de Louis Kornprobst. Directeur de conservatoire, critique musical chroniqueur, nouvelliste, fondateur de la revue littéraire L’Hermine, lui-même poète (on lui doit notamment les recueils Adagiettos et Modes mineurs), il était sans doute naturel qu’il souhaite retraduire quatre fragments du Lyrisches Intermezzo avec Pierre-René Hirsch. Le texte, publié de façon indépendante en 1891, servira de moteur à ses Quatre poèmes d’après l’Intermezzo d’Henri Heine en 1899. « On peut tout se permettre, souligne le compositeur. Un musicien qui possède son métier ne doit avoir d'autres lois que son bon plaisir, sa sincérité et sa passion. »

Dernière œuvre achevée par Ravel, le recueil Don Quichotte à Dulcinée, sur des poèmes de Paul Morand, était destiné au film Don Quichotte de Georg Wilhelm Pabst. Sans en informer les principaux intéressés, Fédor Chaliapine avait commandé des cycles de mélodies auprès de plusieurs compositeurs. (On retiendra au final la version de Jacques Ibert.) Hommage au héros de Cervantès, les trois chansons permettent à Ravel de revisiter une fois encore l’imaginaire espagnol. « Chanson romanesque » se veut une déclaration d’amour fervent à Dulcinée, l’accompagnement rappelant la guitare.  « Chanson épique »  se lit comme un appel à la protection de la Vierge et des saints, le piano devenant orgue d’église sur un rythme de zortzico basque. « Chanson à boire », une énergique jota, clôt le triptyque.

Compositeur prolifique ayant à ce jour commis une vingtaine d’opéras dont  Flight (repris dans 13 productions différentes), Tobias and the Angel, The Palace in the Sky,  Man on the Moon et The Adventures of Pinocchio (œuvre familiale donnée plus de 80 fois depuis sa création en décembre 2007), Jonathan Dove (né en 1959) cherche avant toute chose à transmettre, à distraire, à susciter des réactions renouvelées chez l’auditeur.  « J’ai écrit Three Tennyson Songs comme cadeau à Philippe Sly, pour célébrer une amitié musicale. Quand nous nous sommes rencontrés à Banff à l’été 2009, j’ai été ébloui par la pure beauté de sa voix et l’assurance de sa musicalité. L’accompagner fut plaisir – d’abord dans Schumann, puis dans d’autres lieder. Plus tard, j’ai découvert qu’il pouvait improviser avec une rare aisance; nous choisissions alors un poème et improvisions ensemble. Depuis un moment déjà, je songeais à mettre en musique O Swallow, Swallow de Tennyson, ainsi que Dark House extrait d’In Memoriam, remarquable épanchement de douleur de Tennyson après la perte de son ami. J’ai choisi The Sailor Boy comme élément contrastant, en un exaltant finale. » L’œuvre, créée en avril 2011 par le chanteur, est enregistrée ici pour la première fois.


Album Analekta; sortie prévue automne 2012

lundi 7 mai 2012

L'histoire du soldat

Conçue pour trois acteurs (le narrateur, le soldat et le diable) et sept instrumentistes, L’Histoire du soldat de Stravinski  demeure l’une des œuvres de théâtre musical les plus intéressantes du répertoire.  Reprenant les grandes lignes du Faust de Goethe, dans lequel cette fois le soldat vend son âme au diable, en échange d’un livre qui contient la réponse à toutes les questions posées, cette page qui annonce la période néoclassique du compositeur permet également d’établir un parallèle avec la dispersion des peuples juif et gitan, victimes d’intolérance et condamnés à l’exil. 

Igor Stravinski
Né à Oranienbaum le 17 juin 1882
Mort à New York le 6 avril 1971

L’Histoire du soldat

Rencontrant de grandes difficultés financières lors de la Première Guerre mondiale, Igor Stravinski et le poète et écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz décident de fonder un petit théâtre ambulant qui présenterait un spectacle relativement simple, comprenant peu de rôles, pouvant facilement voyager, même dans les localités les plus reculées. Même si les deux amis espèrent que le public, privé de divertissement depuis trop longtemps, adopte le concept, l’intérêt pour le projet s’avère mitigé et la collecte de fonds hasardeuse. Werner Reinhart de Winterhour, clarinettiste amateur de bon niveau, finira par financer l’affaire, permettant l’éclosion d’une œuvre hybride unique.

 « Le sujet de notre pièce m’était fourni par les contes russes du célèbre recueil d’Afanassiev pour lesquels j’étais très emballé à cette époque, explique Stravinski dans Chroniques de ma vie. Je les fis connaître à Ramuz qui, très sensible à la muse populaire russe, partagea tout de suite mon engouement. Pour le but théâtral que nous avions en vue, notre attention fut surtout attirée par le cycle de légendes ayant trait aux aventures du soldat déserteur et du diable qui, par ses artifices, arrive infailliblement à lui ravir son âme. […] Bien que ces contes aient un caractère spécifiquement russe en ce qui concerne leur ambiance, les situations qu’ils dépeignent, les sentiments qui y sont exprimés et la morale qui s’en dégage sont d’une nature à tel point humaine et générale qu’ils peuvent se rapporter à toutes les nations. C’est précisément ce côté essentiellement humain qui nous tenta, Ramuz et moi, dans cette tragique histoire du soldat devenant fatalement la proie du diable. »

Afin de faciliter le rodage de la pièce, la mise en scène se voulait minimale. Stravinski souhaitait que l’on place les instrumentistes d’un côté et de l’autre, le récitant. L’action se développait au centre, permettant ainsi au public d’être en contact avec les divers éléments de l’œuvre, les intervenants se passant la parole ou superposant leurs voix. L’ensemble devait être offert à la vue des spectateurs, précise Stravinski, « car j’ai toujours eu horreur d’écouter la musique les yeux fermés, sans une part active de l’œil. La vue du geste et du mouvement des différentes parties du corps qui la produisent est une nécessité essentielle pour la saisir dans toute son ampleur. C’est que toute musique créée ou composée exige encore un moyen d’extériorisation pour être perçue par l’auditeur. Autrement dit, elle a besoin d’un intermédiaire, d’un exécutant. »

Compte tenu des modestes moyens d’exécution mis à la disposition des créateurs, Stravinski opte ici pour un nombre réduit de parties, traitées de façon concertante, qui exclut le piano, instrument polyphonique certes, mais pouvant créer une impression de réduction d’orchestre ou voler la vedette aux autres chambristes. « Je ne voyais donc pas d’autre solution que de m’arrêter à un groupe d’instruments, à un ensemble où pussent figurer les types les plus représentatifs, l’aigu et le grave, des différentes familles instrumentales. Pour les archets : le violon et la contrebasse (son registre étant le plus étendu) et le basson; pour les cuivres : la trompette et le trombone, enfin la percussion manipulée par un seul musicien, le tout, bien entendu, sous la direction d’un chef. Autre chose encore me rendait cette idée particulièrement attrayante, c’est l’intérêt que présente pour le spectateur la visibilité de ces instrumentistes ayant chacun à jouer son rôle concertant.  »

La première aura finalement lieu le 28 septembre 1918, quelques mois seulement avant la fin de la guerre, sous la direction d’Ernest Ansermet, au Théâtre municipal de Lausanne, dans un décor de René Auberjonois. L’œuvre ne partira malheureusement jamais en tournée, une épidémie de grippe espagnole touchant musiciens, acteurs et Stravinski lui-même.

En confiant certains motifs précis aux instruments, Stravinski  permet de mieux cerner les deux héros de l’histoire, le violon représentant l’âme du soldat, la clarinette le diable. Les deux s’affronteront tout au long de l’œuvre, le violon s’effaçant peu à peu, comme s’il dépérissait, tandis qu’à la toute fin, la percussion restera seule, froide, indifférente, condamnant l’âme du soldat à une errance éternelle.

L’Histoire du soldat comprend six scènes, entrecoupées de deux intermèdes et précédées d’une introduction en forme de marche. Stravinski y utilise une multitude d’éléments en apparence disparates: une marche, un tango, une valse (qui se rapproche dans son esprit de la musique klezmer ou tzigane), du ragtime, des chorals. Pourtant, il réussit à fondre toutes ces bribes en une œuvre d’une rare cohérence.



OSM 24 mai 2012

Nidisouka Rawa (Souvenez-vous d’eux)


Seize élèves du Collège Sainte-Anne de Lachine, trois accompagnateurs, une expérience d’initiation à la coopération internationale au Sénégal, grâce à l’organisme Mer et Monde. Et si, au final, ceux qui avaient été transformés par l’expérience n’étaient pas tant les populations hôtes que ceux qui souhaitaient changer le monde? Avec une remarquable efficacité, non dénuée d’une certaine poésie par moments, Nidisouka Rawa (Souvenez-vous d’eux) nous permet de vivre cette aventure unique de l’intérieur.

D’entrée de jeu, la jeune réalisatrice  Mélanie O’Bomsawin prend le parti de suggérer plutôt que de démontrer. Quelques mesures d’une musique qui déborde de chaleureuse vitalité, l’éclat du regard de ceux qui se préparent à l’expédition; le spectateur a envie de suivre ce périple, d’en devenir témoin agissant. Pourquoi s’engage-t-on de la sorte? Pour laisser son confort derrière et découvrir des endroits reculés, en apprendre sur soi-même, perdre ses repères, accepter le déséquilibre.

Quand les jeunes descendent du véhicule, on lit le sourire perplexe, la volonté de s’ouvrir à l’autre autant que les questionnements que ce voyage suscite. Les familles d’accueil les intègrent à leur quotidien et on ne peut qu’être ému d’entendre des jeunes filles qui avancent en toute spontanéité : « ma maman », « ma famille » ou « je couche dans ce lit avec ma sœur ». On voit tout le monde à l’œuvre, nettoyer le terrain entourant une garderie, ériger un mur protecteur, peinturer l’édifice. Les gestes sont posés, un à la fois, sans chercher à tout prix l’optimisation. « Ici, on vit et profite de l’instant présent », résume un jeune homme. Que dire de cette adolescente, d’abord désemparée au milieu de sa famille qui ne comprend pas le français, avant qu’elle accepte que la barrière de la langue peut se contourner, que l’important au fond est de passer du temps ensemble, à écouter, à deviner, à apprendre le respect des autres. Comment oublier l’illumination dans le regard de cette autre, parée d’un vêtement traditionnel qui, au sortir de la messe, évoque le sentiment d’unité, d’appartenance ressenti : « On n’était plus des individus, mais nous appartenions au groupe. »

Le montage de Mélanie O’Bomsawin ne multiplie pas les images léchées –  au contraire, comme en témoignent certains segments filmés à l’intérieur, dans le noir, caméra au poing –, mais  démontre un côté instinctif, presque organique. Il privilégie une peinture d’atmosphère, par petites touches. Quand les jeunes quittent Pandiénou, aucun pathos dans le traitement. Pourtant, on ressent la tristesse accumulée d’un seul coup, sans aucun trait grossier de surligneur. On sort du visionnement encore habité par ces rencontres, avec l’autre, avec soi. Suspendre le temps et poser un geste. En toute simplicité.


ebulletin Collège Sainte-Anne

Une nouvelle école partenaire en Argentine

Le visage du Collège Sainte-Anne a beaucoup changé au cours des dernières années, grâce à ses programmes novateurs, ses installations de pointe, son utilisation concertée de la technologie, mais peut-être surtout ses partenariats avec l’international. Quand un parent d’origine argentine a proposé de mettre son réseau au service de la direction, afin d’établir des liens avec une école de Cordoba se cherchant des partenaires, la réponse ne s’est pas fait attendre. Des représentants de l’Accademia Arguëllo, institution primaire et secondaire privée (sans subventions du gouvernement) d’environ 700 élèves, ont d’abord visité le Collège, ainsi que le Collège Brébeuf et une école à Vancouver. Ce premier contact les a convaincus et les deux administrations ont commencé à dialoguer.

Neuf jeunes Argentins seront accueillis en septembre pendant une ou deux semaines. Des cours de français leur seront proposés en matinée, une intégration en classes régulières l’après-midi et des activités culturelles en soirée. Des élèves du CSA (niveaux 3e à 5e secondaires) se rendront à Cordoba en mars. Les professeurs accompagnateurs pourront aussi échanger sur leurs pratiques d’enseignement.

 « Nous possédons deux cultures éducatives totalement différentes », explique le directeur général adjoint et directeur secteur secondaire Bernard Héroux, de retour d’un voyage à Cordoba avec le directeur général Ugo Cavenaghi. « Les enfants passent en moyenne 16 ans dans cette école, de 2 à 18 ans, qui relève d’une organisation essentiellement familiale.  L’école est très ouverte sur l’extérieur, climat aidant, et les élèves assistent chaque matin à la levée du drapeau. »

Avec son million et demi d’habitants, Cordoba se révèle avant tout une ville universitaire, qui possède la deuxième concentration la plus élevée d’étudiants au monde. Fondé en 1955 par la compagnie Renault pour les enfants des employés, l’Accademia Arguëllo reste l’une des seules à offrir une éducation en français et en anglais aux élèves. « La société est complètement différente, précise M. Héroux. L’Argentine reste un pays d’Amérique du Sud avec différentes classes sociales, des inégalités qui feront réfléchir les élèves d’ici. Les familles là-bas habitent dans des quartiers sécurisés, des gardiens encadrent l’école.  Les différences sociales et éducatives permettront de faire vivre et accepter la différence. Après tout, à quoi sert d’échanger avec une école qui ressemble à la nôtre! »

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Trois semaines pour tisser des liens permanents

Les 39 élèves de 4e (3e secondaire) du Cours Sainte Marie de Hann de Dakar et leurs deux accompagnatrices ont quitté le Collège Sainte-Anne en direction de l'aéroport Pierre-Elliot Trudeau le cœur très gros le 3 avril dernier. En effet, comment oublier ces 21 jours passés à la vitesse de l'éclair, entre cours d'anglais chaque matin, intégration dans les classes des correspondants l'après-midi, activités de découverte de la ville, partage d'informations et surtout liens à tisser.

Ce projet unique d'échange a habité nombre d'intervenants des deux institutions partenaires du regroupement Globe Espérance depuis trois ans. Une immersion tant linguistique que culturelle était bien sûr visée, mais aussi le développement d'animations pédagogiques, tant pour les élèves que pour les professeurs les encadrant. Des activités de présentation mutuelle ont d'abord été proposées. En partenariat avec le Festival Vues d'Afrique, le film sénégalais Un transport en commun, qui a su faire rire aussi bien que réfléchir les élèves d'ici, a été projeté. Les élèves hôtes ont présenté quelques films tournés au Sénégal, offrant un point de vue occidental sur une réalité africaine. Les Sénégalais ont quant à eux partagé coutumes vestimentaires, chants et danses traditionnels et démontré comment tisser un bracelet d'amitié, puissant geste symbolique.

Plusieurs activités de découverte ont été proposées aux visiteurs, dont une visite au Biodôme qui a captivé et permis à certains d'explorer de nouvelles pistes de carrière, tout comme le visionnement d'un film IMAX 3D au Centre des sciences. Même si 30 des 39 élèves sénégalais sont musulmans, tous ont fortement été impressionnés par l'architecture et la somme de travail requise pour l'érection de la Basilique Notre-Dame dans le Vieux-Montréal. « Le thème de notre école cette année est : “La diversité est une chance; cultivons-la”, explique madame Marguerite Kane préfet des 5e et 6e années. Il est important d'accepter l'autre dans sa différence et de pratiquer une culture de la paix. »

Une conférence donnée par un jeune combattant le cancer a passablement ébranlé les élèves, cette maladie demeurant un sujet très tabou au Sénégal. Les adolescents n'ont pas hésité à puiser dans leur argent de poche afin de se procurer un bracelet bleu et de participer à la collecte de fonds. Avoir eu la chance de découvrir Montréal et sa région de l'intérieur (repas à la cabane à sucre inclus) reste irremplaçable, explique Mme Kane : « C'est comme si les jeunes s'étaient toujours connus. » Les 39 élèves de la classe ont d'ailleurs retrouvé avec joie la quarantième de leur promotion qui, après avoir quitté le Sénégal, étudie maintenant au CSA!

Mme Honorine Tamba, coordonnatrice des classes bilingues, a beaucoup aimé échanger avec l'équipe de Sainte-Anne et a tenu à souligner la chaleur de l'accueil. « On sent que c'est un groupe soudé par un objectif: partager avec l'autre. Nous repartons ragaillardis. Il nous reste maintenant à transmettre.»

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