mardi 28 décembre 2010

Nagano rencontre Lennon

« All you need is love… »: quatre mots si simples en apparence, signés John Lennon, mais que nombre de compositeurs auraient pu faire leurs aux fils des ans. Si le chanter semble facile, l’amour n’est pourtant jamais unidimensionnel : qu’il ravage, qu’il transfigure, qu’il brûle, qu’il soutienne, qu’il soit charnel, qu’il devienne universel et mène à la paix, il demeure multiple, inspirant, geste essentiel à poser, aujourd’hui comme hier. « You may say I’m a dreamer, but I’m not the only one. I hope someday you’ll join us, and the world will be as one. »

Richard Wagner
Né à Leipzig, le 22 mai 1813
Mort à Venise le 13 février 1883

Tannhäuser, musique du Venusberg

Créé à Dresde en 1845, Tannhäuser reprend l’histoire d’un chevalier du XIIIe  siècle, pétri de dualités, tiraillé entre le bien et le mal, spiritualité chrétienne et sensualité païenne, amour sacré et profane. Après avoir évoqué les grands thèmes de l’opéra dans son ouverture, Wagner nous plonge d’un seul coup dans le Venusberg, paradis de l’hédonisme total, sur lequel règne Vénus, la déesse de l’amour. Par le truchement des violons, Tannhäuser annonce à Vénus, son amoureuse depuis plus d’un an, qu’il souhaite récupérer sa liberté. Quand elle refuse, la texture musicale devient diaphane, dangereusement séductrice, la clarinette solo adoptant la voix de la déesse.

Cette page inégalée de pure sensualité a été composé en 1861 pour une production de l’opéra à Paris et greffé par après à l’ouverture originale. Wagner y fait surgir bacchantes, naïades, nymphes, sirènes, faunes et cupidons, avant de nous mener vers un sommet d’une rare efficacité, immense vague d’émotion. Un sentiment d’épuisement et de satiété s’installe alors doucement, avant que le songe ne s’effiloche.

Jules Massenet
Né à Montaud, le 12 mai 1842
Mort à Paris le 13 août 1912

« Méditation », extraite de Thaïs

L’opéra Thaïs, sur un livret de Louis Gallet d’après le roman d’Anatole France, a été composé pour la soprano américaine Sibyl Sanderson, muse de Massenet. Dans l’Alexandrie du IVe siècle, on y rencontre le moine cénobite Athanaël qui cherche à convertir au christianisme la courtisane Thaïs, vouée au service de Vénus. Cette dernière hésite puis, après la célèbre « méditation religieuse » du deuxième acte, confiée au violon solo, accepte d’attendre la mort dans un couvent. Athanaël découvrira trop tard que son intérêt pour Thaïs n’est pas dénué de désir charnel. Alors que la belle pousse son dernier soupir, transfigurée par le pouvoir de la rédemption, le moine renonce à sa foi.

Entre volupté et religiosité – comme peut être lue la trame narrative de Tannhäuser –, Massenet joue ici tour à tour la carte de la tendresse presque désincarnée et du désir, en une page qui laisse en son sillage un parfum impérissable.

John Lennon
Né à Liverpool le 9 octobre 1940
Mort à New York le 8 décembre 1980

Trente ans après son assassinat, John Lennon possède toujours cette aura unique. Auteur ou coauteur (avec Paul McCartney) d’une pléthore de succès des Beatles, artiste solo formant l’un des couples les plus médiatisés au monde avec Yoko Ono, activiste pacifiste, Lennon demeure une personnalité complexe, fourmillante, qui continue d’inspirer biographes, romanciers et admirateurs.

Peintre, auteur, acteur, réalisateur de courts-métrages expérimentaux, caustique, parfois décalé, immense visionnaire, Lennon touche à tout, avec l’insolence des autodidactes. Peu importe ce qui l’allumera, l’auteur-compositeur-interprète  en lui finira toujours par reprendre le dessus : « Comment pouvez-vous surpasser Shakespeare ou Beethoven ou tant d’autres? Je me suis posé la question et, dans le secret de mon cœur, je voulais écrire quelque chose qui pourrait prendre la suite  », a-t-il expliqué en entrevue. Il n’hésite pas à juxtaposer au fil des albums univers de Lewis Carroll, recherches pointues de Karlheinz Stockhausen,  harmonies limpides de John Dowland et grooves à la Roy Orbison. « Écrire des chansons me pousse à extraire de moi le démon. C’est comme d’être possédé. »  Qu’il chante les feux de l’amour, questionne les institutions, loue la tendresse du quotidien, John Lennon ne perd jamais son rôle de vue : « Mon rôle dans la société, comme celui de tout artiste ou poète, est d’essayer d’exprimer ce que nous ressentons tous, pas de dire aux gens quoi ressentir, non pas comme un prédicateur, un dirigeant, mais le reflet de nous tous. »

Concert-bénéfice de l'OSM, février 2011

mercredi 15 décembre 2010

John Adams: un portrait

 « Je ne suis pas catalogable, et j’avoue ne jamais penser ma musique en termes de “stratégie” artistique. Je préférerais sans doute, comme Steve Reich par exemple, suivre un chemin directionnel, où de nouveaux éléments viendraient posément transformer le langage, dans une évidente logique. Mais je ne peux m’empêcher d’effectuer des angles droits, des volte-face, des “choses défendues”. » (Le Monde, le 28 janvier 1997)


Après avoir consacré deux enregistrements Portraits remarqués à Philip Glass et Arvo Pärt, Angèle Dubeau aborde aujourd’hui l’univers de John Adams, peut-être bien le plus foncièrement américain des compositeurs contemporains. Possédant une voix unique, celui qui se dit à la fois « bouffon et mélancolique » demeure un maître quand vient le temps d’unir musiques savante et populaire, pulsation contagieuse  et longues plages statiques. «Une idée compositionnelle peut provenir de n’importe quelle source. L’esprit d’un compositeur est comme un papier à mouches, prêt à attirer et emprisonner à tout moment une idée, un son isolé ou un ensemble de sons, explique-t-il dans son autobiographie Hallelujah Junction. […] L’acte créateur est un équilibre de forces positives et négatives, de yin et yang de l’invention artistique subconsciente, qui va de pair avec un pouvoir de discernement sensible, conscient. » 

Ayant grandi dans le Vermont et le New Hampshire rural, au son des corps de clairons qu’il fréquentait à l’adolescence et des swing bands auxquels participait son père, John Adams a fait ses études universitaires à Harvard, entre 1965 et 1971, en clarinette, direction d’orchestre et composition, notamment avec Leon Kirchner (disciple de Schoenberg) et Roger Sessions. « Tout bon compositeur connaît un moment pendant lequel il tente de trouver sa voix. Si vous êtes l’un des chanceux qui y parviennent, c’est parce que vous aurez trouvé une façon d’englober ce sans quoi vous ne pourriez vivre et le faites d’une façon nouvelle et originale. Dans mon cas, lors de mes années de formation, je cherchais à atteindre un langage qui comprendrait ces trois éléments cruciaux sans lesquels je ne pouvais pas vivre : a) la pulsation, b) la tonalité et/ou la modalité et c) la répétition », explique-t-il en entrevue avec Thomas May. 

Même s’il emprunte à l’occasion certains éléments aux minimalistes, notamment l’ancrage tonal, les progressions par vagues harmoniques (sa toute première œuvre, Phrygian Gates, en demeure un exemple éloquent), la répétition des cellules qui se métamorphosent presque subrepticement, la régularité de la pulsation et certaines références au gamelan indonésien, John Adams se démarque du travail de ses prédécesseurs par le choix de ne pas recourir au déphasage.

Première pièce emblématique de John Adams, la célèbre Shaker Loops a été conçue en 1978 à partir de matériau issu de Wavemaker, quatuor à cordes qui devait démontrer ses failles dès sa création. Adams tentait d’y appliquer certains éléments de ses recherches sur les synthétiseurs, écho au travail sur les boucles de Reich. « Je m’en suis tenu à l’idée des motifs oscillateurs et ai opté pour une structure globale qui permettait d’adopter variété et portée émotionnelle accrues  », explique le compositeur. Plutôt que de réécrire une nouvelle pièce pour quatuor, Adams choisit plutôt la formation de septuor, qui permet définition des voix et subtilité des enchevêtrements mélodiques accrues : «  J'ai choisi de conserver l'idée d'ensembles de vibrations et j'ai ensuite créé une structure pouvant épouser un registre davantage varié et émotionnel. »

Les boucles (loops), matériau mélodique attribué aux sept instruments, de longueurs différentes, permettent, une fois superposées, une écoute en perpétuelle mutation. « Le concept de  “boucle” provient d'une technique datant de l'ère de la musique sur cassette alors que les petites parties de bandes préenregistrées attachées les unes à la suite des autres pouvaient engendrer la répétition infinie de figures mélodiques ou rythmiques », se rappelle le compositeur.  Les mouvements externes jouent essentiellement avec l’idée du shake, déplacement rapide et rythmé de l’archet sur les cordes. « Le terme shaker vient en fait d'un jeu de mots avec le terme “vibrer” ce qui signifie soit de faire un trémolo à l'aide de l'archet sur la corde ou d'effectuer un trille rapide d’une note à une autre. » Il évoque également une colonie défunte de Shakers, près de Canterbury au New Hampshire, voisine du compositeur alors qu’il était enfant. La deuxième section propose quant à elle des glissandos flottant au cœur d’un noyau de son quasi immobile.  « La troisième partie est essentiellement mélodique. Les violoncelles jouent de longues lignes lyriques (elles-mêmes des boucles) alors que des violons jouent en sourdine, une activité qui prend progressivement de la vitesse et du volume jusqu'à ce qu'elle culmine à la partie de va-et-vient débridé qui représente le sommet émotionnel de la pièce. Les harmoniques flottantes, type de fantôme désincarné des motifs de va-et-vient de la troisième partie, indiquent le début de la quatrième.  Il s'agit de la danse finale des archets sur les cordes qui se termine par les quatre voix aigües qui se bercent tranquillement sur les harmoniques naturelles de leurs cordes pendant que les violoncelles et les contrebasses produisent un point d'orgue apaisé.  En dépit de ses harmonies placides, Shaker Loops était chargée d’idées nouvelles, même outrancières, et la jouer exigeait énormément des interprètes, une énergie qui se communiquait rapidement à l’auditeur. Cet élément dynamique, presque électriquement chargé, qui aurait paru si déplacé dans l’univers ordonné et mécanique du minimalisme, est devenu la raison d’être de cette musique et, ultimement, a permis la pleine réalisation de la pièce. »

Composé une quinzaine d’années plus tard, en 1994, juste après son Concerto pour violon, John’s Book of Alleged Dances, un recueil d’études aux mécanismes horlogers se veut une œuvre essentiellement ludique pour quatuor à cordes. Pouvant être démontée et jouée en tout ou en partie, dans un ordre déterminé par les interprètes, ces «danses sont “prétendues” puisque les pas pour celles-ci n’avaient pas encore été inventés (même si aujourd’hui, un nombre de chorégraphes, dont Paul Taylor, ont créé des pièces qui en sont inspirées). Le ton général est sec, drôle et sardonique. »  Angèle Dubeau a choisi les danses avec bande préenregistrée, qui reprennent des boucles rythmiques conçues à partir d’enregistrements de bribes pour piano préparé (invention de John Cage, grande inspiration d’Adams, dans laquelle on insère vis, écrous, élastiques et autres morceaux de quincaillerie à l’intérieur même de l’instrument pour en modifier le timbre). L’œuvre est ici interprétée en double quatuor, double défi pour les musiciennes par rapport à la version originale.

« Judah to Ocean »  se veut une « pièce véhiculaire, qui suit les pistes des tramways très loin dans le brouillard et, ultimement, jusqu’à la  plage, où j’avais l’habitude de louer un cottage de deux pièces derrière le Surf Theater », explique Adams. « Dogjam » se veut un hoedown hautement chromatique. « Sur la piste accidentée du piano préparé, le premier violon met les gaz et prend la route, sans utiliser une seule fois les freins, même dans les tournants les plus abrupts. » Après « Rag the Bone »,  un « scat pour quatre voix en mouvement parallèle », les  boucles rythmiques «  dansent une habanera robotique alors que le dictateur vieillissant surveille le tout du coin de l’œil. Trop de radeaux ont quitté pour Miami. Il a dû renoncer à ses bien-aimés cigares. Complainte pour une saison sans baseball. » Hammer & Chisel sont deux amis entrepreneurs du compositeur qui effectuent de menus travaux sur sa propriété.  « Hammer est un radical vieillissant des années 60, Chisel garde ses opinions politiques pour lui. Je les entends débattre quand ils martèlent, détourent et mesurent. » Cette version de John’s Book of Alledged Dances se clôt sur « Standchen », une sérénade tantôt en trois, tantôt en quatre temps. « Les violons et l’alto proposent un hoquet entrelacé de motifs staccato alors que le violoncelle pompe un contre-rythme.  Un hommage aux finales extatiques en 12/8 signés Beethoven ou Schubert. »

Datée de l’année suivante (1995), Road Movies, pour violon et piano, l’une des rares œuvres de musique de chambre d’Adams, s’est révélée un véritable coup de cœur d’Angèle Dubeau. « Dans les années 1970 et 1980, ma musique traitait principalement de masses sonores ainsi que de la puissance physique et émotionnelle de larges pans d’harmonie consonante.  Ces gestes musicaux n’avaient pas grand-chose à voir avec la musique de chambre et son morcellement démocratique des rôles, sa transparence et sa délicatesse des timbres. De plus, le défi d’écrire mélodiquement, geste réclamé par-dessus tout par la musique de chambre, demandait encore à être résolu. »  


Rappelant la toccate dans ses mouvements rapides, la pièce requiert des interprètes finesse, engagement, sens de la répartie et intégration méticuleuse du rythme swing (un retard conscient des deuxième et quatrième notes de chaque groupe).  « Le premier mouvement est un tour de voiture sur une route déjà connue, précise le compositeur. Le matériel circule en une séquence de rappels qui suggère la forme rondo. Le deuxième mouvement est une simple méditation basée sur plusieurs motifs courts, où le violoniste doit  accorder la corde de sol de son instrument une seconde majeure plus bas. Une figure solitaire sur fond de paysage désertique. Le troisième mouvement est pour véhicules à quatre roues motrices uniquement, une énorme machine à mouvement perpétuel appelée “40 % Swing ”. […]  Relaxez, et laissez-nous le plaisir de vous conduire. » 


Notes pour le prochain album de la violoniste Angèle Dubeau, sous étiquette Analekta

lundi 13 décembre 2010

Viser l'excellence

En tant que membre de la cohorte 2008 du programme DéfiMonde, Natasha Caminsky avait opté pour projet intégrateur visant la sensibilisation de la population du petit village de La Cerveceria, à San Pedro, en République dominicaine, à la cause environnementale. « Mon voyage et le projet intégrateur sont sans doute les souvenirs qui m’ont le plus marquée, explique-t-elle.  L’indépendance et la responsabilité que j’ai développées sont des preuves quotidiennes qui me rappellent l’importance de ce que j’ai acquis en tant qu’étudiante DéfiMonde.  »

Sa conscientisation environnementale a continué de l’habiter pendant ses études collégiales. Elle a également été à la tête de la campagne de sensibilisation Locks of Love (qui offre aux enfants défavorisés en traitement médical des prothèses capillaires), s’est méritée nombre de bourses de mérite, en plus d’agir en tant capitaine de l’équipe d’aviron pendant deux ans.

Elle pratique d’ailleurs toujours ce sport à l’Université Western et souhaite se spécialiser en génétique. « Le campus est magnifique et l’école possède une équipe d’aviron extraordinaire.  Faire partie de cette équipe d’aviron a grandement contribué à l’expérience positive vécue jusqu’ici.  De plus, Western est la seule université offrant un programme d’internat payé en sciences.  L’année prochaine, je pourrai profiter d’un stage en industrie, l’année suivante, compléter un internat de 8 à 16 mois, puis terminer ma dernière année d’études. » 

Elle souhaite poursuivre des études de deuxième cycle en médecine et vise également un doctorat. « Je trouve la quantité de travail très exigeante.  Lorsque nous nous entrainions chaque fin de semaine, j’avais encore moins de temps à consacrer à mon travail.  Mon indépendance et ma débrouillardise développées au Collège me servent chaque jour.  J’ai appris comment bien étudier et me préparer pour des examens ou des projets.  Les travaux de recherche accompagnés de présentations orales (particulièrement en biologie) me donnent aujourd’hui un grand avantage sur les autres étudiants.  Je me retrouve, même deux ans plus tard, presque trop préparée pour les rapports de laboratoire universitaires – merci monsieur Nadeau! » 


Site Internet Collège Sainte-Anne de Lachine