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jeudi 1 novembre 2012

D'hier et d'aujourd'hui: le Moulin à musique a 30 ans



Le Moulin à Musique a célébré son 30e anniversaire sans tambour ni trompette. Après tout, pourquoi s’arrêter à dresser des bilans quand les projets continuent d’habiter sa directrice artistique Marie-Hélène da Silva, dont Tête de violon ![1], dix-huitième spectacle de la compagnie, ou cette rêveri sur les papillons (titre non connu pour l'instant) qui fera la part belle au marimba et au xylophone ? « Les artistes de la scène sont des passeurs, des allumeurs de réverbères et des initiateurs », rappelle-t-elle.
Née dans une famille qui croyait en la nécessité d’articuler l’éducation autour de la musique et du théâtre, Marie-Hélène da Silva n’a pas hésité longtemps avant de consacrer sa vie à ses deux passions. Régisseuse dès l’adolescence, elle décide avec deux amis, Jean-Luc Éthier et Denise Bellemare, de fonder une compagnie qui rejoindra le jeune public autrement, à travers des spectacles musicaux théâtralisés, mettant en lumière répertoire traditionnel aussi bien que musique contemporaine.
Dès les débuts de la compagnie, la scénographie sera privilégiée, choix artistique qui deviendra au fil des productions la marque de commerce du Moulin. Les premiers jalons sont posés : Chansons et musiques de notre enfance (1980), Chaperon rouge et Cie (1982), À portée de la main (1984), la Goutte (1986), Les boîtes ne sont pas toutes carrées (1989) et Un violon sur l’épaule (1989), qui permet aux jeunes de 7 à 12 ans de découvrir le confident de Marie-Hélène da Silva. « Le rythme est endiablé, les points abordés variés. On dirait qu’elle s’amuse à nous poser des colles, sans insister, sans répéter ; elle avance légèrement dans son sujet en touchant à tout, pour nous donner faim d’apprendre, de savoir, de jouer peut-être », soulignait d’ailleurs Guylaine Massoutre dans Jeu 74, en mars 1995. Deux ans plus tard, le Conseil québécois de la musique décerne un prix Opus à la production, qui partira ensuite en tournée en Belgique.
L’équipe décide alors d’incorporer le répertoire contemporain aux trames de ses spectacles, avec Il était deux fois (1998), mais surtout la Maîtresse rouge (2000), premier jalon d’une collaboration avec Véronique Lacroix, directrice artistique de l’Ensemble contemporain de Montréal qui intègre spatialisation musicale et médiation culturelle. On confie un rôle actif au jeune public. Avec la complicité des professeurs (qui gardent secrète la tenue du concert), les enfants s’approprient le thème d’Alain Dauphinais. Quand le quatuor à cordes fait résonner la mélodie dans les corridors, la magie s’installe d’un seul coup, les élèves se révélant en mesure d’offrir une écoute plus attentive de ces variations déstructurées.
Écrite et mise en scène par Joël da Silva, l’Aube (2001, pour les 4 à 8 ans)[2] approche de façon onirique, à travers un jeu poétique et physique, l’univers des sons, qu’ils soient mots, musique ou rythmes. La prémisse simple – le déménagement d’une enfant – laisse le champ libre à l’élaboration de paysages sonores volontairement fragmentés. Une approche bruitiste prévaut d’abord, les boîtes renfermant les possessions de la famille permettant une initiation au rythme, les trois interprètes accentuant la pulsation, qui passe de quatre temps par mesure à trois puis à deux. À la recherche de ses repères, Sophie ouvre ensuite des cartons, ce qui favorise un jeu d’atmosphères, tantôt lyriques, tantôt purement ludiques, au grand plaisir des écoliers présents. Le piano se dévoile alors (littéralement), avant d’être propulsé malgré lui dans un voyage au fond des mers dont il sortira bien sûr indemne : « Il faut sauver le piano, lui donner de l’air, un air. » Cela permettra notamment un étonnant contrepoint de rythmes et de mots, articulé autour du son f, faim, Sophie et faute servant de sujets à une fugue déjantée. « D’habitude, j’écris avec des mots. Des mots qui, lorsqu’ils sont prononcés sur une scène de théâtre, deviennent des sons, de la musique. J’ai d’abord écrit avec des sons et des notes de musique qui, lorsqu’ils résonnent sur scène, suggèrent tout plein de mots, sans jamais les dire pourtant », résume l’auteur. L’histoire ne possède qu’une importance relative, l’instrument lui-même servant de catalyseur, à travers quelques œuvres-clés du répertoire, signées Bach, Chopin, Satie, Bartók ou Messiaen, sans oublier une délirante relecture pour piano à quatre-mains de Ballade en traîneau (alors que Sophie déballe la boîte de décorations de Noël). Marie-Hélène da Silva admet avoir un faible pour cette production, qui lui permet de se retrouver entre amis : « L’Aube reste pour moi quelque chose de très beau, de ténu, de doux, un peu hypnotique, hypnotisant, surréaliste, tout en délicatesse, qui transmet cette candeur envers le nouveau. »
Les deux derniers nés de la compagnie, Gros Paul (2011)[3] et Tête de violon ! (2012) abordent des univers diamétralement opposés. Ubuesque à plus d’un niveau, le premier (pour les 8 à 12 ans) se veut à la fois comme une charge contre la consommation à outrance et une fable écologique, un charmant poupon devenant Gros Paul, être vil et cupide, incapable de résister à l’appel de la surenchère, dévorant littéralement tout sur son passage, objets, terres, cours d’eau, humains. « Je veux et j’exige le plus grand des festins. Monte jusqu’à ma bouche et je vais te susurrer les moindres détails de l’imposant banquet qui me comblerait », explique-t-il à son serviteur Noirot. Remplie d’effets (glissandos, basse slap traitée de façon rythmique plutôt que mélodique, percussions servant à réguler le débit du comédien, clusters, quintes ouvertes, distorsions de références tonales, explosions), la musique de Michel Gonneville soutient le texte d’Anne-Marie Olivier sans jamais l’envahir. On regrette presque par moments que sa puissance ne fasse d’elle un deuxième narrateur, qui ponctuerait ou détournerait certains propos ; l’équipe de création a peut-être craint que le langage de Gonneville ne vienne froisser les oreilles des plus vieux (et frileux). Pierre-Étienne Rouillard campe un Gros Paul immense, particulièrement expressif, et intègre avec une facilité désarmante les intonations des rôles secondaires dans un souffle narratif distinct, qui jamais ne confond l’auditeur. Habillés par des éclairages soignés, plusieurs choix de mise en scène adroits ponctuent le propos : utilisation de parapluies qui deviennent personnages (le ministre étant par exemple représenté par un long parapluie noir dont l’ombre grandit au fur et à mesure) ou transmettent un effet hypnotisant ; gant rouge qui se mue en pomme ou foulards qui sortiront des poches, rappelant le classique numéro de magicien.
Tête de violon ! (pour les 3 à 8 ans) aborde quant à lui l’instrument de façon instinctive, « comme si on le découvrait pour la première fois, a précisé Joël da Silva lors d’une première représentation. Cela se veut une suite de petits moments de vie, sans paroles, sans intrigues, une immense page blanche qui laisse toute la place au violon et à l’humain ». Dans un décor presque entièrement immaculé, la « joueuse d’idées » et interprète Marie-Hélène da Silva, dont la coiffure rappelle la volute de l’instrument, en explore les possibilités (ce dernier se transformera même en planche de karaté). L’archet se mue en épée, en balancier, tout le corps finissant par prendre le relais (comme celui des enfants) avant que ne s’esquissent les premières mesures de l’Humoreske de Dvořák. Si certains segments relèvent du registre clownesque, d’autres abordent des univers troubles, comme cette trame accompagnant la Danse macabre de Saint-Saëns qui évoque les appels de sirènes de zones de guerre (sous-texte qui échappera sans doute au public cible, mais émouvra leurs accompagnateurs), ou tendres, alors que da Silva joue de façon verticale sur un violon couché, la succession de notes se fondant éventuellement en une délicate interprétation d’Ani couni chaouani, entonnée spontanément par les petits. Si la narration fragmentée ne rebute pas, la charge poétique du propos demande sans doute à être recentrée, concentrée, universalisée. La directrice artistique du Moulin à musique ne cache d’ailleurs pas que ce spectacle sans paroles, coproduit avec les Jeunesses Musicales du Canada, pourrait devenir une clé pour ouvrir enfin des portes sur la scène internationale.
Si elle n’évoque pas encore l’heure de la retraite, Marie-Hélène da Silva aimerait néanmoins que la compagnie possède une vie propre, indépendante de la sienne. En trois décennies, dix-huit productions, dont huit étaient présentées au cours de la dernière saison, se sont succédé. Autant de témoins ou, pour reprendre le titre d’une production récente, de pierres blanches.


[1]. Texte et mise en scène : Joël da Silva. Accessoires : Nancy Bussières. Programmation : Benoît Brodeur. Avec Marie-Hélène da Silva. En coproduction avec les Jeunesses Musicales du Canada.

[2]. Texte, mise en scène et conception sonore : Joël da Silva. Scénographie et costumes : Patrick Martel. Éclairages : André Rioux. Chorégraphie : Hélène Langevin. Réalisation sonore : Jean-Luc Éthier. Avec Marie-Hélène da Silva, Jean-Luc Éthier et Allan Sutton.

[3]. Texte : Anne-Marie Olivier. Mise en scène : Michel-Maxime Legault. Musique : Michel Gonneville. Direction musicale : Véronique Lacroix, ECM+. Accessoires : Elen Ewing. Programmation Logic : Allan Sutton. Avec Flavie Gagnon (violoniste), Nicolas Lessard (bassiste), Pierre-Étienne Rouillard (conteur et chanteur) et Allan Sutton (claviériste).

JEU 145

mardi 18 octobre 2011

Abolir la frontière entre musique contemporaine et création théâtrale

Ange noir/Black Angel
Texte et mise en scène : Jean-Frédéric Messier, d’après la pièce musicale Black Angels de George Crumb. Éclairages : Michel Beaulieu. Costumes : Sharon Scott. Avec Marcel Pomerlo (texte français), Stéphane Demers (texte anglais) et le Quatuor Bozzini (Clemens Merkel, Mira Benjamin, Stéphanie Bozzini et Isabelle Bozzini). Production de Momentum en collaboration avec le Quatuor Bozzini, présentée au Théâtre de Quat’Sous à l’occasion du OFFTA du 1er au 3 juin 2011.

Un soldat en mission à l'étranger se raconte. Il évoque ses peurs, son quotidien qui n'a rien de prévisible, la mort qui rôde, qui le rappelle à elle. Une fois passé de l’autre côté du miroir, troublé aussi bien par ce qu’il a ressenti que par ce qu’il découvre, il vit une expérience mystique qui le transformera à jamais, qui influera peut-être sur l'avenir de l'humanité. Et si, au fond, l’histoire de l’ange déchu, archétype qui inspire les créateurs depuis des siècles, se déclinait de cette façon, le diable ayant embrassé sa part sombre puisque, incapable de faire face au silence éternel, il a osé élever la voix, s’affirmer, s’extraire de la masse qui nous étouffe tous ?

Cette histoire, découpée en neuf fragments qui se répondent, se révèle à travers les mots de Jean-Frédéric Messier. Fait rare ici, ce texte se veut le prolongement direct de l’œuvre musicale du compositeur américain George Crumb, Black Angels, Thirteen Images from the Dark Land, In tempore belli pour quatuor à cordes électrique, parachevée le vendredi 13 mars 1970, écho distant mais puissant des horreurs de la Guerre du Vietnam. « Les choses se sont retrouvées sens dessus dessous, mentionnait lui-même le compositeur en 1990 dans une entrevue, dont j’extrais et traduis ce passage. Il y avait des choses terrifiantes dans l’air… elles se sont naturellement inscrites dans Black Angels. »

Cet électrochoc, indissociable des événements ayant entouré sa création, faisait déjà partie du répertoire du Quatuor Bozzini quand, en 2007, les musiciens ont souhaité étoffer sa portée (Black Angels totalisant 25 minutes), en y ajoutant un texte qui, plutôt que de commenter le geste musical, s’y intégrerait adroitement, les mots se tissant aux atmosphères sonores, les membres du quatuor devenant personnages secondaires d’un objet protéiforme. Si l’œuvre de Crumb demeure associée à une page sombre de l’histoire américaine, Jean-Frédéric Messier a opté pour la transmission d’un récit certes distinctif, mais duquel noms, pays et contextes précis seraient exclus, la résonance encore quasi omniprésente des conflits armés suffisant à porter l’intensité et l’universalité du propos. « Je me raconte mon histoire, explique le narrateur. Ça met un espace protecteur entre la réalité et moi et j’ai moins peur. »

Le texte de Messier se coule dans la structure même de la partition de Crumb, en forme d’arche, les treize numéros s’ancrant sur les trois thrénodies qui soutiennent les mouvements de Black Angels, aux titres empruntés à la sonate pour piano les Adieux de Beethoven. « Départ » trace ainsi un portrait du quotidien du soldat, « Absence » évoque les instants précédant sa mort,  alors que « Retour » traite de son passage de l’« autre côté de la lumière blanche » et de son imparable chute. Les renvois à Lucifer et à l’au-delà ne sont aucunement fortuits, le compositeur ayant intégré à sa trame des références musicales multiples, dont le diabolus in musica (la quinte diminuée, considérée comme l’intervalle du triton), le trillo del diavolo (surnom d’un concerto pour violon de Tartini), des citations du Dies irae latin et de l’andante du quatuor la Jeune Fille et la Mort de Schubert.

Le dramaturge, qui a lui-même signé plusieurs musiques de scène pour Momentum, a su fort adroitement plonger dans la matière pour en extraire des fragments – des éclats plutôt – qui s’inscrivent comme un contrepoint d'un naturel saisissant à la partition tantôt d’une violence extrême, tantôt presque translucide de George Crumb. Les phrases se veulent ramassées, mais leur ponctuation volontairement musicale offre une respiration naturelle, aussi bien aux interprètes qu’au spectateur. La frontière entre texte et musique devient floue, mots et sons se fondant les uns dans les autres en un véritable dialogue épuré, silence « sculpté » que n’aurait pas renié John Cage. Les musiciens complices du Quatuor Bozzini, dans une forme éblouissante, prolongent ainsi le souffle de Marcel Pomerlo, l'horreur de la guerre se juxtaposant à plus d'une reprise au sublime.

Puisque la pièce était destinée à être interprétée en tournée, Jean-Frédéric Messier a d’abord signé une version anglaise du texte (défendue par Stéphane Demers lors d’une des représentations présentées au OFFTA), avant d’en tirer la version française que nous avons appréciée. Dans une volonté consciente de redéfinir les genres, les membres du Bozzini ont souhaité pousser l’expérience théâtrale encore plus loin en s’appropriant l’espace et en devenant des spectres qui se muent, selon les moments, en témoins impartiaux, participants (notamment dans la « Devil-Music », presque terrifiante) ou interlocuteurs, dans une mise en scène très proche parente de la chorégraphie, de Messier également, qui ajoute une densité au propos sans jamais donner l’impression d’être plaquée.

Sur un plateau entièrement dépouillé, habillé tout au plus de deux tam-tams suspendus, ou gongs (qui font partie de l’instrumentarium de Crumb avec les verres de cristal remplis d’eau, que les musiciens doivent faire résonner avec leurs archets), Marcel Pomerlo confère à la fois vulnérabilité et puissance au personnage, que ce dernier tente de comprendre ce qui lui arrive, de se raccrocher aux répétitions de gestes ou qu'il compte en allemand, en français, en russe, en hongrois, en japonais et en swahili, prolongement adroit de l'utilisation des nombres premiers 7 et 13, au cœur même du processus compositionnel de Crumb.

Si la scénographie se révèle minimaliste, saluons ici certains détournements réussis, dont ce manche de violon qui se transforme en fusil ou ces insectes suggérés qui semblent ronger le visage de Pomerlo, références directes aux premières et aux dernières sections, « Night of the Electric Insects ». Les éclairages de Michel Beaulieu, somptueux, se veulent contresujet éloquent à ce mariage entre musique et texte, ciselant par exemple un trou dans la tête du soldat quand celui-ci s’effondre, magnifiant aussi bien l’atmosphère étouffante de la  « Devil-Music » que la pureté éthérée de la « God-Music », et deviennent partie intégrante du récit.

Momentum et le Quatuor Bozzini réussissent ici ce qui aurait pu sembler impossible : proposer au spectateur 55 minutes hors du temps, qui bousculent autant qu’elles inspirent et qui réussissent à abolir les frontières entre deux genres qui se fréquentent trop peu souvent.


Numéro d'hiver de la revue Jeu