Le Moulin à Musique a célébré
son 30e anniversaire sans tambour ni trompette. Après tout, pourquoi
s’arrêter à dresser des bilans quand les projets continuent d’habiter sa
directrice artistique Marie-Hélène da Silva, dont Tête de violon ![1],
dix-huitième spectacle de la compagnie, ou cette rêveri sur les papillons (titre non connu pour l'instant) qui
fera la part belle au marimba et au xylophone ? « Les artistes de la
scène sont des passeurs, des allumeurs de réverbères et des initiateurs »,
rappelle-t-elle.
Née dans une famille qui croyait
en la nécessité d’articuler l’éducation autour de la musique et du théâtre,
Marie-Hélène da Silva n’a pas hésité longtemps avant de consacrer sa vie à ses
deux passions. Régisseuse dès l’adolescence, elle décide avec deux amis,
Jean-Luc Éthier et Denise Bellemare, de fonder une compagnie qui rejoindra le
jeune public autrement, à travers des spectacles musicaux théâtralisés, mettant
en lumière répertoire traditionnel aussi bien que
musique contemporaine.
Dès les débuts de la compagnie,
la scénographie sera privilégiée, choix artistique qui deviendra au fil des
productions la marque de commerce du Moulin. Les premiers jalons sont
posés : Chansons et musiques de
notre enfance (1980), Chaperon rouge
et Cie (1982), À portée de la main (1984), la
Goutte (1986), Les boîtes ne sont pas
toutes carrées (1989) et Un violon
sur l’épaule (1989), qui permet aux jeunes de 7 à 12 ans de découvrir le
confident de Marie-Hélène da Silva. « Le rythme est endiablé, les points
abordés variés. On dirait qu’elle s’amuse à nous poser des colles, sans
insister, sans répéter ; elle avance légèrement dans son sujet en touchant
à tout, pour nous donner faim d’apprendre, de savoir, de jouer
peut-être », soulignait d’ailleurs Guylaine Massoutre dans Jeu 74, en mars 1995. Deux ans plus
tard, le Conseil québécois de la musique décerne un prix Opus à la production,
qui partira ensuite en tournée en Belgique.
L’équipe décide alors
d’incorporer le répertoire contemporain aux trames de ses spectacles, avec Il était deux fois (1998), mais surtout la Maîtresse rouge (2000), premier
jalon d’une collaboration avec Véronique Lacroix, directrice artistique de l’Ensemble
contemporain de Montréal
qui intègre spatialisation musicale et médiation culturelle. On confie un rôle
actif au jeune public. Avec la complicité des professeurs (qui gardent secrète
la tenue du concert), les enfants s’approprient le thème d’Alain Dauphinais.
Quand le quatuor à cordes fait résonner la mélodie dans les corridors, la magie
s’installe d’un seul coup, les élèves se révélant en mesure d’offrir une écoute
plus attentive de ces variations déstructurées.
Écrite et mise en scène par Joël
da Silva, l’Aube (2001, pour les 4 à
8 ans)[2]
approche de façon onirique, à travers un jeu poétique et physique, l’univers
des sons, qu’ils soient mots, musique ou rythmes. La prémisse simple – le
déménagement d’une enfant – laisse le champ libre à l’élaboration de paysages
sonores volontairement fragmentés. Une approche bruitiste prévaut d’abord, les
boîtes renfermant les possessions de la famille permettant une initiation au
rythme, les trois interprètes accentuant la pulsation, qui passe de quatre
temps par mesure à trois puis à deux. À la recherche de ses repères, Sophie
ouvre ensuite des cartons, ce qui favorise un jeu d’atmosphères, tantôt
lyriques, tantôt purement ludiques, au grand plaisir des écoliers présents. Le
piano se dévoile alors (littéralement), avant d’être propulsé malgré lui dans
un voyage au fond des mers dont il sortira bien sûr indemne : « Il
faut sauver le piano, lui donner de l’air, un air. » Cela permettra
notamment un étonnant contrepoint de rythmes et de mots, articulé autour du son
f, faim, Sophie et faute
servant de sujets à une fugue déjantée. « D’habitude, j’écris avec des
mots. Des mots qui, lorsqu’ils sont prononcés sur une scène de théâtre,
deviennent des sons, de la musique. J’ai d’abord écrit avec des sons et des
notes de musique qui, lorsqu’ils résonnent sur scène, suggèrent tout plein de
mots, sans jamais les dire pourtant », résume l’auteur. L’histoire ne
possède qu’une importance relative, l’instrument lui-même servant de
catalyseur, à travers quelques œuvres-clés du répertoire, signées Bach, Chopin,
Satie, Bartók ou Messiaen, sans oublier une délirante relecture pour piano à quatre-mains
de Ballade en traîneau (alors que
Sophie déballe la boîte de décorations de Noël). Marie-Hélène da Silva admet avoir
un faible pour cette production, qui lui permet de se retrouver entre
amis : « L’Aube reste pour
moi quelque chose de très beau, de ténu, de doux, un peu hypnotique,
hypnotisant, surréaliste, tout en délicatesse, qui transmet cette candeur
envers le nouveau. »
Les deux derniers nés de la
compagnie, Gros Paul (2011)[3]
et Tête de violon ! (2012) abordent des univers diamétralement opposés.
Ubuesque à plus d’un niveau, le premier (pour les 8 à 12 ans) se veut à la fois
comme une charge contre la consommation à outrance et une fable écologique, un charmant
poupon devenant Gros Paul, être vil et cupide, incapable de résister à l’appel
de la surenchère, dévorant littéralement tout sur son passage, objets, terres,
cours d’eau, humains. « Je veux et j’exige le plus grand des festins.
Monte jusqu’à ma bouche et je vais te susurrer les moindres détails de
l’imposant banquet qui me comblerait », explique-t-il à son serviteur
Noirot. Remplie d’effets (glissandos, basse slap
traitée de façon rythmique plutôt que mélodique, percussions servant à
réguler le débit du comédien, clusters,
quintes ouvertes, distorsions de références tonales, explosions), la musique de
Michel Gonneville soutient le texte d’Anne-Marie Olivier sans jamais l’envahir.
On regrette presque par moments que sa puissance ne fasse d’elle un deuxième
narrateur, qui ponctuerait ou détournerait certains propos ; l’équipe de
création a peut-être craint que le langage de Gonneville ne vienne froisser les
oreilles des plus vieux (et frileux). Pierre-Étienne Rouillard campe un Gros
Paul immense, particulièrement expressif, et intègre avec une facilité
désarmante les intonations des rôles secondaires dans un souffle narratif
distinct, qui jamais ne confond l’auditeur. Habillés par des éclairages
soignés, plusieurs choix de mise en scène adroits ponctuent le propos :
utilisation de parapluies qui deviennent personnages (le ministre étant par
exemple représenté par un long parapluie noir dont l’ombre grandit au fur et à
mesure) ou transmettent un effet hypnotisant ; gant rouge qui se mue en
pomme ou foulards qui sortiront des poches, rappelant le classique numéro de
magicien.
Tête de violon ! (pour les 3 à 8 ans) aborde quant à lui
l’instrument de façon instinctive, « comme si on le découvrait pour la
première fois, a précisé Joël da Silva lors d’une première représentation. Cela
se veut une suite de petits moments de vie, sans paroles, sans intrigues, une
immense page blanche qui laisse toute la place au violon et à l’humain ».
Dans un décor presque entièrement immaculé, la « joueuse d’idées » et
interprète Marie-Hélène da Silva, dont la coiffure rappelle la volute de
l’instrument, en explore les possibilités (ce dernier se transformera même en
planche de karaté). L’archet se mue en épée, en balancier, tout le corps finissant par prendre le relais
(comme celui des enfants) avant que ne s’esquissent les premières mesures de l’Humoreske de Dvořák. Si certains
segments relèvent du registre clownesque, d’autres abordent des univers
troubles, comme cette trame accompagnant la Danse
macabre de Saint-Saëns qui évoque les appels de sirènes de zones de guerre
(sous-texte qui échappera sans doute au public cible, mais émouvra leurs
accompagnateurs), ou tendres, alors que da Silva joue de façon verticale sur un
violon couché, la succession de notes se fondant éventuellement en une délicate
interprétation d’Ani couni chaouani,
entonnée spontanément par les petits. Si la narration fragmentée ne rebute pas,
la charge poétique du propos demande sans doute à être recentrée, concentrée,
universalisée. La directrice artistique du Moulin à musique ne cache d’ailleurs
pas que ce spectacle sans paroles, coproduit avec les Jeunesses Musicales du
Canada, pourrait devenir une clé pour ouvrir enfin des portes sur la scène internationale.
Si elle n’évoque pas encore
l’heure de la retraite, Marie-Hélène da Silva aimerait néanmoins que la
compagnie possède une vie propre, indépendante de la sienne. En trois
décennies, dix-huit productions, dont huit étaient présentées au cours de la
dernière saison, se sont succédé. Autant de témoins ou, pour reprendre le titre
d’une production récente, de pierres
blanches.
[1]. Texte
et mise en scène : Joël da Silva. Accessoires : Nancy Bussières.
Programmation : Benoît Brodeur. Avec Marie-Hélène da Silva. En
coproduction avec les Jeunesses Musicales du Canada.
[2]. Texte,
mise en scène et conception sonore : Joël da Silva. Scénographie et
costumes : Patrick Martel. Éclairages : André Rioux.
Chorégraphie : Hélène Langevin. Réalisation sonore : Jean-Luc Éthier.
Avec Marie-Hélène da Silva, Jean-Luc Éthier et Allan Sutton.
[3]. Texte :
Anne-Marie Olivier. Mise en scène : Michel-Maxime Legault. Musique :
Michel Gonneville. Direction musicale : Véronique Lacroix, ECM+.
Accessoires : Elen Ewing. Programmation Logic : Allan Sutton. Avec
Flavie Gagnon (violoniste), Nicolas Lessard (bassiste), Pierre-Étienne Rouillard
(conteur et chanteur) et Allan Sutton (claviériste).
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