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vendredi 19 avril 2013

Quai no 5 : collection en partance



Tristan Malavoy-Racine se définirait sans doute comme un homme-orchestre. Chroniqueur littéraire et rédacteur en chef de Voir, auteur (on lui doit trois recueils de poésie), parolier, musicien, cet infatigable globe-trotter a eu envie cette fois de privilégier un voyage intérieur, à travers les mots des autres, en devenant directeur chez XYZ d’une toute nouvelle collection consacrée aux découvertes littéraires, lancée officiellement en septembre prochain.
Musique et littérature s’inscrivaient au cœur même de la carte blanche que lui avait confiée le Festival international de littérature en 2007. Celle-ci avait alors juxtaposé huit univers, notamment ceux de Yann Perreau, Stéphanie Lapointe, Mara Tremblay et de la poète Renée Gagnon, Prix Émile-Nelligan 2006. Quai no 5, titre du spectacle, devient celui de la collection et prolongera d’une certaine façon cette volonté de rendre floues les frontières entre les genres, tout en privilégiant des voix fortes, uniques, qui refusent de se fondre dans la masse. « Quai no 5 évoque bien sûr l’idée du voyage, explique Tristan Malavoy en entrevue, aussi bien les départs que les retours. » Le nom se veut également un clin d’œil au cinquième art, celui de la littérature et de la poésie. « C’est un cadeau inouï que l’on m’a fait. Je souhaitais disposer de plus de temps pour des projets personnels, mais voulais aussi tâter de l’édition. On m’offre un terrain de jeu fabuleux, une belle liberté. »
Quai no 5 s’érigera un titre à la fois, à raison de quatre ou cinq publications par année. Son directeur se fait une joie de pouvoir côtoyer au quotidien les jeunes auteurs d’ici : « Ce que j’aime le plus, c’est fréquenter une nouvelle voix. » Déjà, des manuscrits s’accumulent sur son bureau et il espère susciter d’autres marques d’intérêt, une fois que la collection aura pris son envol. « Cela relève de l’acte de foi d’envoyer un manuscrit! » Malavoy souhaite mettre au monde des livres, mais aussi des auteurs, en misant sur les médias alternatifs, les réseaux sociaux et en établissant des liens rapprochés avec les libraires. « Il faut faire vivre livres et auteurs sur le long terme », souligne-t-il. Souvent invité à animer des causeries, il considère ces dernières des cadres propices à une rencontre réelle avec l’auteur : « Peu importe combien de personnes y assistent, elles en conserveront assurément un souvenir marquant. »
Après avoir articulé une pensée critique et révisé un nombre incalculable de textes lors de ses années passées au Voir, Tristan Malavoy peut cerner les caractéristiques des auteurs avec lesquels il aura envie de travailler. « J’aime une langue musicale, qui évite les détours inutiles, affirme-t-il. Depuis quelques années, nous sommes malheureusement souvent dans des registres fonctionnels et nous nous privons de tonalités qui dérangent. Je souhaite encourager les écritures trempées. La littérature demeure une célébration de la différence; c’est une erreur de chercher à l’aseptiser. Nous avons besoin d’être ensorcelés. » Il se fait une joie de retravailler en profondeur avec les auteurs : « Très souvent, la solution, l’auteur la porte en lui. Il suffit de l’aider à la percevoir » Il ne croit pas au mythe du primoromancier refusant systématiquement les modifications. Il suffit souvent d’un court temps d’arrêt pour permettre au texte de se développer autrement : « Quand on pointe une faiblesse, l’auteur vient bien sûr la corriger. Les mots restent une matière malléable. »
La collection disposera d’une relative indépendance par rapport aux autres sous la bannière XYZ, s’en dissociant même au niveau graphique. Les couvertures seront signées David Drummond, dont le travail a notamment été salué par l’American Institute of Graphics Arts et l’American Association of University Presses Cover and Jackets Competition. Le logo, dévoilé lors du Salon du livre de Québec, permettra déjà d’établir une signature, qui se prête à de multiples lectures, convoquant aussi bien l’ancien que le nouveau, le Paris des années folles que le Québec aujourd’hui. Quai no 5 souhaite également faire découvrir certaines personnalités œuvrant dans des domaines artistiques connexes autrement. « Je veux que soient convoquées d’autres formes d’art, par exemple, faire une large place à la musique et aux arts visuels. Cette tangente se dégagera dans les prochaines années. » Une belle invitation au voyage…

vendredi 12 octobre 2012

La Recrue a cinq ans!

On se souvient toujours de la première fois… Il y a cinq ans exactement, le 15 octobre 2007, La Recrue du mois naissait.  Carole Beaudoin, qui tenait alors un blogue consacré à la littérature québécoise, avait contacté quelques collègues qui « lisaient québécois », avec cette idée folle de mettre en lumière les premières parutions d’ici. Quatre d’entre nous se joindraient sur le champ à l’aventure : Catherine Voyer-Léger (qui a par la suite assumé la rédaction en chef du webzine de janvier à août 2011), Julie Gravel-Richard (auteure d’un premier roman salué en 2008, Enthéos, qui vient de publier Soleil en tête, son carnet entrepris après qu’on lui ait annoncé qu’elle était atteinte d’une tumeur au cerveau), Venise Landry (qui fait encore partie des rédacteurs) et moi-même. Depuis, d’autres enthousiastes de la nouvelle littérature québécoise – tous bénévoles, soulignons-le – se sont intégrés à l’équipe, certains sur une base régulière, d’autres épisodique, ont poursuivi leur route. Après tout, les passions doivent être partagées!

Quand je suis montée à bord de ce train, je l’ai fait les yeux ouverts, les doigts croisés peut-être (pour reprendre le titre du roman de notre Recrue ce mois-ci, Jocelyn Lanouette), mais sans me projeter dans un avenir plus ou moins lointain. Après tout, comme le rappelle un proverbe gitan, « Ce n’est pas la destination, mais la route qui compte. »

mercredi 12 septembre 2012

Édito septembre 2012 La Recrue



La rentrée semble tout balayer sur son passage depuis quelques semaines et on perçoit un souffle certain de renouveau. Nouveaux livres qui envahissent les tablettes des libraires, nouveaux auteurs qui tentent de se faire une place, nouvelles voix à découvrir. Votre webzine préféré lui aussi a cédé à l’envie de se redéfinir, de repousser de nouvelles frontières, de vous proposer une approche toujours plus inclusive, participative.

Si la lecture demeure par nature un geste solitaire, le partage de la littérature ne devrait en aucun cas l’être. Vous aurez peut-être noté une effervescence sur notre page Facebook et sur Twitter. Adoptez-nous, parlez-en à vos amis, dialoguez avec nous. Au moment où vous lirez ces lignes, nous serons plongés dans la préparation notre numéro 5e anniversaire. N’hésitez pas à nous laisser savoir quels premiers romans québécois des cinq dernières années ont changé votre vie. Vous ne pouvez vous résoudre en n’en nommer qu’un seul? Tant mieux! 

Et si les mots pouvaient prendre vie? Dès ce mois-ci, cela devient possible. Sur notre site, vous pourrez entendre la voix de notre Recrue, non pas seulement de façon symbolique, alors que vous dévorerez son livre, mais tangible, grâce à la magie de fichiers audio. Daniel Grenier, qui signe l’inclassable recueil de moments (impossible de tenter de qualifier ces savoureux instantanés de simples nouvelles) Malgré tout, on rit à Saint-Henri, nous lira deux extraits aux couleurs complémentaires (à découvrir ici).

Et si la littérature émergente se voyait offrir une tribune radiophonique, une fois par mois? Je rêve? Pourtant… Dès mardi prochain, 18 septembre, 9 h 05, La Recrue du mois s'associe avec Actualités littéraires sur les ondes CKCU-FM 93,1, émission hebdomadaire produite par Hans G. Ruprecht. Vous aurez la possibilité de nous écouter en direct ou en baladodiffusion, où que vous soyez. Pour ce coup d’envoi, j’ai le plaisir de m’entretenir avec trois nouvellistes : Daniel Grenier, Karine Rosso, auteure d’Histoires sans Dieu, recrue avril 2012 (qui lit un extrait de sa nouvelle « La statue de sel » ici), et Stéphanie Pelletier, qui lançait en août Quand les guêpes se taisent, qui deviendra notre Recrue de décembre.

Bien sûr, nous n’avons pas touché à vos chroniques préférées. Côté repêchage, vous pourrez  ainsi retrouver un premier roman fantastique, Les Maudits d’Edith Kabuya, La chatière de Véronique Drouin, Méfiez-vous des poètes de Michel Arseneault, Un Parisien au pays des pingouins de Stéphane Ledien et Des chagrins pour rien d’Odette Marot, commenté par Hélène Ferland, recrue février 2011, qui se joint à notre équipe de rédacteurs. J’en profite pour lui souhaiter la plus chaleureuse des bienvenues et à tous, une excellente rentrée littéraire!

vendredi 10 août 2012

Édito La Recrue août 2012


Depuis l’habile Je suis un écrivain japonais de Dany Laferrière, une vague nippone semble doucement déferler sur le Québec, comme en témoignent par exemple Les cheveux mouillés de Patrick Nicol, la popularité de nombre de recueils de haïkus ou encore de Tsukushi d’Aki Shimazaki (émigrée au Canada depuis 1981, qui publie en français depuis 1999). Est-ce parce que l’esprit triomphe sur la matière, que les émotions ne sont qu’effleurées, que le raffinement n’exclut pas une certaine cruauté, toujours parfaitement maîtrisée? François Gilbert, notre Recrue ce mois-ci, qui a campé son premier roman entre Chine et Japon, le perçoit différemment. « L'écriture d'un roman est une façon détournée de me poser la question de l'identité, et d'y apporter une réponse, explique-t-il en réponse à notre questionnaire. Écrire c'est précisément partir à la rencontre de ce qui ne pourrait être révélé autrement que par l'écriture. Ce qui toujours, chez moi, la stimule, c'est l'envie de connaître mon univers secret. Tout ce qu'il y a en moi de “pas réglé ” crée une présence, un autre, qui sera le fondement de l'écriture. L'acte de création y puisera son énergie et tout le processus s'organisera autour de ce centre, à commencer par la composition du personnage. Ce dernier servira de forme à la présence, pour qu'elle semble totalement extérieure à moi, pour que j'arrive à l'approcher, à entendre sa voix distincte. »

Pour le lecteur, comment ce travail sur le soi qui devient autre – ou serait-ce plutôt l’autre qui devient soi? – se transmet-il? Tous l’ont reçu avec un même enthousiasme. « Coma est un récit d'une incroyable beauté, par un auteur à surveiller absolument », avance Rachel Bergeron. « Le résultat est un roman magistral qui possède une maturité d’écriture qu’on trouve en général chez les écrivains qui ont quelques titres derrière eux; un roman qui devrait se trouver dans la liste des meilleurs premiers romans, voire romans tout court, de l’année 2012 à l’heure des bilans », entérine Christine Champagne.

Trois autres déclinaisons du voyage vous sont proposées en complément. First Class de Myriam Bouchard tente de faire rimer dépaysement et ressourcement, dans une Inde loin des lieux communs. Détour par First Avenue de Myrtelle Devilmé, qui se déroule entre Port-au-Prince et New York, mêle Histoire, politique et amour. Dans la catégorie « hors-Québec », Rémy-Paulin Twahirwa a lu Le sillage de l’oubli de Bruce Machart, une grande saga à l’américaine, mais dans laquelle la culture tchèque joue un rôle essentiel.

Autant de périples qui sauront vous inspirer, en ces ultimes semaines d’été…

jeudi 12 juillet 2012

Édito Recrue juillet 2012

Peut-on, en tant que lecteur, s’attacher à un personnage en apparence antipathique? Peut-on accepter alors de le suivre dans les méandres de sa psyché, se complaire dans une certaine noirceur sans avoir l’impression de s’y dissoudre? En opposition avec la douceur et la nonchalance généralement associées au mois de juillet, nous avons choisi de plonger pour vous dans des zones troubles, grises, presque noires. Sacha, le narrateur de Charlotte before Christ d’Alexandre Soublière, notre Recrue ce mois-ci, élevé dans un milieu aisé, revenu de tout, consommateur de substances illicites, de pornographie, se demande qu’à être apprivoisé, à travers une série d’instantanés qui laissent parfois le lecteur perplexe, mais le plus souvent témoin consentant. « On apprécie généralement l’écriture crue, violente, métissée, qui donne du rythme au roman. Certains s’y reconnaîtront peut-être, mais il y a un pas avant de tenir des propos sociologisants, desquels se distancie de toute façon Alexandre Soublière », relève Caroline Paquette.

De façon parallèle, le héros – l’antihéros plutôt – de Tous les corps naissent étrangers, titre lu par deux collaborateurs, semble posséder tous les atouts pour devenir celui qu’on aime détester. « Hugo Léger nous offre globalement un premier roman qui va droit à l’essentiel, souligne Rémy-Paulin. Il ne tombe pas dans le moralisme larmoyant que ce sujet peut parfois provoquer. Ceci s’explique surtout par l’antipathie et l’égo surdimensionné de son personnage. » Christine confirme cette impression : « Cela dit, le premier roman d’Hugo Léger se dévore d’une traite. Même si on n’arrive pas à s’attacher à l’antipathique Jean-Jacques, ce que ne cherche pas nécessairement l’auteur. » Pourtant, tous deux n’ont ressenti aucune réticence à s’approprier un univers où ne brille que bien peu de lumière.

Les cavaleurs de Fernand J. Hould, grands séducteurs devant l’éternel, auraient pu, eux aussi, devenir antipathiques. C’était sans compter la plume alerte de cet octogénaire, qui a plutôt choisi de rendre un hommage aux formes et à l’esprit des femmes. Deux livres atypiques et un recueil de poésie complètent nos choix de lecture pour ce mois de farniente : Rue Saint-Olivier d’André Carrier, un roman déstructuré qui exige un lâcher-prise du lecteur, Quelque chose comme une odeur de printemps d’Annie-Claude Thériault, qui opte pour le ton de la chronique, mais ose aborder le thème de la schizophrénie, et Les dieux divisibles d’Odile-Marie Tremblay, volontiers impressionniste. Et si, comme si cette dernière l’affirme, toute vie n’était qu’une hypothèse, que les questions suppléaient aux réponses?

lundi 18 juin 2012

La Recrue - juin 2012


Alors que plusieurs songent à prendre la route, pour un weekend prolongé, quelques semaines, tout l’été, nous vous proposons une série de voyages, aussi bien réels qu’intérieurs. Notre recrue du mois, Sur la 132 se veut un roman d’atmosphères, de personnages, une histoire de délocalisation volontaire, de fuite, de découverte. Certains de nos collaborateurs ont apprécié le dépaysement, d’autres ont eu l’impression de crouler sous l’avalanche de détails. On ne pourra certes pas accuser Gabriel Anctil d’avoir misé sur la tiédeur ou d’avoir une fois pour toutes mis fin à l’éternelle opposition entre grandes villes et région. Il propose plutôt un Québec, son Québec. « L’écriture est essentielle dans ma vie, explique d’ailleurs l’auteur  dans le questionnaire. Elle me permet surtout de m’élever au-dessus de la routine et du quotidien, qui peuvent être terriblement abrutissants par moment. Elle me permet aussi de créer un monde, des personnages et de mettre sur papier ma vision particulière du Québec, de notre époque et de la vie en général. »

Premier titre de la nouvelle collection Lycanthrope qui ravira les amateurs de gothique et de fantastique, Transtaïga nous fait découvrir autrement les 666 km de route entre la Baie-James et le réservoir Caniapiscau. « Meurtre, sang, folie, suspense, surprise, tout y est et se tient dans ce petit livre qui se dévore », soutient notre collaboratrice Mylène Durand. Vous préférerez peut-être la Californie de Jonathan, Adam et George, protagonistes de Dans l’ordre ou le désordre d’Anne Thériault. Un bonheur inattendu de Marella Caracciolo Chia (notre suggestion « hors Québec »), une histoire d’amour d’une autre époque, vous amènera sur les bords du Lac Majeur. Pendant ce temps, Lee, l’antihéros de T’es con, point de Doug Harris, privilégiera les substances licites et illicites pour s’évader, dans un « formidable roman d’ambiance, où il ne passe rien d’autre que la vie avec ses hauts et ses bas » explique Christine Champagne. Les amateurs de poésie apprécieront sans aucun doute la découverte d’un univers aux contours volontairement flous. « D’une crevasse à l’autre / avons-nous / habité ces lieux? » interroge Mélina Bernier dans Amour debout. Et si, au fond, nous n’étions que de passage? La littérature ne relève-t-elle pas par nature du voyage?

dimanche 20 mai 2012

La Recrue - mai 2012

Loin de la structure narrative linéaire, point de salut? Bien sûr que non, comme le démontrent plusieurs des ouvrages présentés dans notre édition courante de La Recrue du mois. En osant aborder l’écriture à quatre mains, déjà, nos deux auteurs « recrues » s’avançaient en terrain miné. Ils vont beaucoup plus loin, en choisissant de transposer de l’oral à l’écrit 37 secrets,  bribes transmises  par des inconnus, que quelques chanceux ont pu découvrir sous leur forme théâtralisée, au détour d’une rue, à Québec en 2009.
En parcourant ces pages, certaines délicatement ciselées, d’autres d’une banalité pourtant émouvante, j’ai réalisé, une fois encore, combien nous vivions dans des univers en apparence parallèles,  qui toutefois se percutent au hasard des rencontres.  « Je rêve d’être Modigliani. Je rêve d’être Musset. D’être Feydeau. Je rêve d’être Baudelaire. D’être Rimbaud », confie le narrateur de « Modigliani ». Peut-être, mais en restant incarné dans le 21e siècle, pleinement conscient que la littérature demeure un langage vibrant, en évolution, qui a besoin de puiser dans le sol qui l’entoure pour se nourrir, se renouveler, dire autrement, pousser le lecteur à la réflexion. L’écriture ne se veut-elle pas au fond un partage; de soi, de l’autre, de l’imaginaire? « Et j’écris comme je tombe amoureuse : en secret.  En cachette », admet elle-même Véronique Côté dans ses réponses à notre questionnaire.  « Je me dévoile toujours énormément quand j’écris », répond Steve Gagnon en écho.

Comme Côté et Gagnon, Denise  Boucher vient du théâtre et ose signer, à presque 80 ans, un premier ouvrage de fiction « drôle, attendrissant, pas du tout politiquement correct » avance Christine Champagne, Au beau milieu, la fin. La théâtralité est inscrite aussi au cœur même du deuxième roman de Jean-François Caron (notre recrue d’octobre 2010), Rose brouillard, le film. Dans La romance des ogres, Stéphane Choquette propose lui aussi une narration fragmentée, entre réel et rêve, passé et présent, qui intègre de plus avec succès correspondance et fable. Souvenirs tronqués et libertés de style sont également au menu dans Mémoires d’une enfant manquée et L’épingle à chapeau, alors que nos deux autres repêchages abordent les univers diamétralement opposés du hockey (Sainte Flanelle, gagnez pour nous!) et des jeux de pouvoir universitaires (Quand j’en aurai fini avec toi, titre en triste écho au conflit étudiant qui perdure).
Moyen idéal pour fragmenter le vécu en parcelles, la poésie continue de nous rejoindre. Le dormeur accompagné de son ombre blanche de Jean-François Bernier « déconcerte et se lit à petites doses, question de se laisser glisser dans ces rêves et des les épurer pour n’en laisser qu’une voix », souligne notre chroniqueur Nicolas Dawson. Une voix parmi les autres…

jeudi 12 avril 2012

Édito La Recrue avril


« Je suis née à Montréal, mais comme mes deux parents sont immigrants, c’est réellement à travers la littérature québécoise que j’ai pu partager une mémoire collective avec le Québec. Si je me sens québécoise aujourd’hui, c’est entre autres parce que j’ai lu Ringuet, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais ou Victor-Lévy Beaulieu. Encore aujourd’hui, c’est à travers la lecture des romans de Lise Tremblay ou de Nelly Arcan que je sens que je comprends ma société. » Voilà la réponse vibrante de notre Recrue du mois Karine Rosso à la toujours pertinente question : « Quelle place la littérature québécoise occupe-t-elle dans votre vie de lectrice? » Avec Histoires sans Dieu, un premier recueil de nouvelles atypique, qui propose des relectures de certains passages de la Bible, elle a su faire une rare unanimité auprès de nos collaborateurs. Que notre souvenir des textes sacrés desquels elle s’est inspirée soit précis ou indistinct importe peu ici ; le plaisir reste entier. Après tout, en se plongeant dans un livre, ne recherche-t-on pas  simplement à oublier notre quotidien ou sinon à le percevoir autrement? « Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires et non de faire un exercice de style, précise-t-elle ailleurs. Je crois qu’il existe un réel danger de glisser vers une gymnastique langagière prétentieuse ou même d'ériger un mur entre soi et le lecteur quand on est plus préoccupé par la forme que par le fond. Le style est évidemment très important pour moi, mais il doit servir le propos.  »

Nous vous proposons aussi six autres titres, autant de regards différents sur le monde qui nous entoure. Impasse tente de redéfinir les frontières entre le visible et l’invisible alors que Partir de rien joue de façon concertée la carte du flou. Vers le bleu évoque quant à lui aussi bien le « bleu du ciel, le bleu de certains objets qui lui sont chers, le bleu du bonheur  » comme l’explique notre collaboratrice Christine Champagne, délicate juxtaposition aux poèmes de Rouges de Jean-François Leblanc. Comme nous le rappelle l’auteur : « La poésie est un cœur qui existe à l’épicentre du monde. » En dix temps, Intimités et autres objets fragiles  « sonde les méandres de notre relation au monde, à tout ce qui nous attache et nous laisse » pour reprendre les mots de Claudio Pinto. Il ne faudrait pas oublier l’atypique Wigrum, tant visuellement que dans son propos, « terrain de jeu, lieu de tous les possibles » comme le résume Caroline Paquette. La nouvelle littérature québécoise n’aura peut-être jamais paru  aussi multiple… et c’est tant mieux!

lundi 12 mars 2012

Édito mars

Repartir à zéro. Parce que le cœur a été fatalement touché, que l’on croit pouvoir changer le monde, que l’on veut s’étourdir et oublier, que l’on ne sait plus qui l’on est. Le numéro courant de La Recrue du mois pourrait être perçu comme un éloge de la fuite.

Dans La saison froide de Catherine Lafrance, notre recrue, la narratrice tourne le dos à une relation amoureuse qui ne va nulle part en pleine canicule, pour s’installer à Yellowknife. « Si l’on est d’abord crispé, comme lecteur, face à la déprime ambiante du récit, à sa narratrice qui semble passer son séjour dans le Nord avec une perpétuelle gueule de bois, on finit par se détendre, et ressentir une sorte de dégel dans le climat aride, une acclimatation à l’image de celle que vit la narratrice dans le Grand Nord », explique Luba, nouvelle collaboratrice à qui je souhaite la bienvenue. Pourquoi aborder le Nord mythique?  L’auteure le connaît pour y avoir vécu, travaillé, tenté de comprendre les réalités qu’elle dépeint ici. Elle nous confie dans le questionnaire que le point de départ de l’écriture « peut être n'importe quoi; un mot qui résonne en nous d'une façon qui nous fait tiquer, une phrase, une situation, un personnage.  Peu importe la façon dont ça se manifeste, l'inspiration première, puisque c'est de cela dont il s'agit, est surtout un sentiment, une émotion.  »

Nous vous proposons également ce mois-ci un exercice de lecture comparée.  Jugeant le thème de la fuite trop fertile peut-être, nous avons offert à deux collaborateurs que tout pourrait séparer en apparence de se pencher sur Maté d’Isabelle Baez, premier roman qui traite de militantisme, de géopolitique, d’exploitation des ressources naturelles et des humains. Le premier est né au Rwanda, la seconde au Québec, mais tous deux ont choisi de consacrer un certain nombre d’années à l’étude de la littérature. Vous constaterez comme moi que le regard qu’ils portent sur le livre ne se veut pas en opposition, mais plutôt en complémentarité. Rémy –Paul se penche sur la justification d’un geste. « Pourtant, il ressort de ce voyage des doutes. En effet, l’auteure ne se propose pas de répondre à ce qui peut-être fait pour rendre justice. Elle ne célèbre pas un “jour de justification” où les révoltés deviendront les justes. D’autant plus que ses personnages ne semblent pas convaincus par leurs actions. Ils avancent dans le noir, les mains tendues, en espérant ne pas trop se blesser. » Caroline remarque quant à elle comment l’auteure a su marier la grande et la petite histoire. « Le contraste entre les enjeux altermondialistes et les drames personnels demeure malgré tout  passionnant : autant l’histoire se déploie, autant elle se referme sur l’intime. Maté, c’est surtout l’histoire d’une amitié, née dans un camp de vacances, dont il ne reste bientôt que le souvenir ou le fantasme, et qui ne résistera pas à la divergence des choix de vie. »

Un recueil de poésie, Le bruissement des possibles et trois romans de pure évasion complètent nos choix de lecture ce mois-ci : Madame Tout-le-monde, saga familiale et historique, ainsi que deux livres de chick lit ayant su convaincre leurs lectrices, le premier tome de La vie épicée de Charlotte Lavigne de Nathalie Roy (on imagine que le deuxième, lancé récemment, poursuivra sur une même veine) et Désirs, vertiges et autres folies d’Elisabeth Locas. François Désalliers revient quelques instants sur la publication de son premier roman, publié en 1999, Amour et pince-monseigneur, ode non pas à la fuite, mais plutôt à l'amour, à l'amitié et à la littérature.  Au fond, ne sont-ils pas synonymes?