Ma mi, ma réson de vivre,
Quand tu trouveras ces feuillets déposés sur ton instrument, j’arpenterai les corridors de Saint Thomas entre deux répétitions. Je sais combien, ces jours-ci, tu te sens alourdie par ce nouvel être que tu portes et que j’aime déjà de tout mon être. Même si tu penses que j’y suis aveugle, je collectionne les petits gestes d’amour que tu poses au quotidien : la préparation des repas et la tenue de la maison, la tendresse que tu témoignes à nos enfants, la façon dont tu leur transmets les rudiments de la théorie musicale, ton rire qui s’unit aux leurs lors des séances de jeux. Je reconnais aussi l’étincelle qui passe dans ton regard lorsque tu réussis à voler quelques instants pour t’asseoir à l’instrument, seule face à ta musique, que ta voix s’élève sotto voce, dans la nuit largement entamée.
Tu te rappelles l’autre soir, je t’ai joué le début d’un Andante, inspiré par une page de Marcello entendue au café, devenue mienne, devenue tienne? Ton soprano cristallin a enlacé le chant de la main droite dès la deuxième phrase, avec une passion à peine contenue qui m’a d’un seul coup replongé quatorze ans en arrière, ce jour où tu m’as dit « oui », que tu as tourné le dos à mon passé pour te concentrer sur notre avenir. Les volutes que j’ai inscrites dans ces quelques pages, elles te représentent toutes : l’arc de tes sourcils, l’ourlé de tes lèvres, la délicatesse de ton oreille, la cambrure de tes reins, l’arrondi voluptueux de tes seins, le creux de ton dos, tordu par le poids de l’enfant à naître, le délié de ton cou, encore si somptueux, le galbe de tes hanches, la plénitude de ton ventre, la grâce qui habite en tout temps tes doigts, tes poignets. Sous ces courbes, tes courbes, j’ai noté une pulsation, en main gauche, battement constant de mon cœur, de mon corps, quand je te contemple ou, entre deux cours, deux cantates, mes pensées volent vers toi.
Je le devine, je le perçois, je ne te consacre pas suffisamment de temps, l’esprit alourdi par ces obligations à remplir, semaine après semaine, mois après mois, année après année. Tu as accepté, en t’offrant pour la première fois, cette nuit-là, la place qu’occupaient la musique, la foi, dans mon existence. Je ne t’ai jamais remerciée pour cette abnégation, cette sollicitude, la solitude créatrice à laquelle tu renonçais pour que je puisse vivre la mienne. Je ne t’ai jamais avoué que personne ne m’avait jamais touché comme tu avais su le faire, lire en moi comme en une partition, devenir contresujet d’une fugue à deux voix qui jamais ne s’achèvera, même quand j’aurai fermé les yeux pour toujours.
Pour toutes les fois où je ne t’ai pas dit « Je t’aime », approprie-toi une de ces phrases, fais-la danser, comme si tu te coulais dans mes bras, le temps de quelques pas esquissés dans le silence, dans la confiance. Pour toutes les fois où j’aurais voulu te chuchoter « J’ai besoin de toi », ancre tes doigts dans les doubles tierces, car elles représentent notre périple, note à note, main dans la main, cœur contre cœur. Pour toutes les fois où tu as suscité le jaillissement l’étincelle créatrice en moi sans le savoir, en solfiant une ligne, en corrigeant le doigté de Wilhelm Friedemann, de Carl Philip Emmanuel, en essuyant une larme en pensant à tous nos petits disparus bien-aimés, j’inscris « Merci » entre deux cadences, deux respirations. Cet Andante, il t’appartient, comme je t’appartiens, aujourd’hui comme hier, comme demain, pour l’éternité.
Ton Johann Sebastian
lundi 16 janvier 2012
dimanche 15 janvier 2012
La recrue janvier
Les premiers ouvrages de fiction semblent se porter à merveille
au Québec. Pas une semaine ne se passe sans qu’un éditeur annonce la
sortie d’un premier roman, d’un recueil de nouvelles. Réaction à
l’essoufflement perceptible de la littérature de l’Hexagone? Volonté
d’ajouter sa voix à la contrepointe métissée qu’est devenue notre scène
littéraire? De plus –enfin! –, les titres s’exportent plutôt bien. Ils
garnissent certes les étagères de la Librairie du Québec à Paris, mais
aussi celles de diverses librairies, des grandes surfaces aux commerces
de quartier.
Le Festival du premier roman de Chambéry transmettait récemment sa liste officielle de présélection. Sur les 85 livres retenus, qui proviennent aussi bien de France ou de Belgique que de l’Afghanistan et de la Lybie, on retrouve cinq titres québécois (dont quatre ont été couverts par La Recrue du mois) : Je voudrais qu’on m’efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Kuessipan de Naomi Fontaine, La réparation de Katia Gagnon, Thure de Thierry Leuzy et Vents salés de Joanne Rochette. Pendant une semaine, la ville de Savoie vit au rythme du premier roman, des lecteurs fervents se déplaçant en grand nombre pour prendre part à l’un ou l’autre des événements proposés. Ainsi, Olivia Tapiero, prix Robert-Cliche 2008, notre recrue en janvier 2010, comptait parmi les invités de l’édition 2011 du festival. Elle est revenue emballée par son expérience, ayant participé à des tables rondes, rencontré des jeunes des écoles de la région et échangé avec des écrivains italiens, allemands et francophones.
Le genre de la nouvelle est trop souvent boudé et c’est pourquoi nous vous proposons comme Recrue ce mois-ci L’amour au cinéma. « Avec ce recueil de nouvelles, Eveline Mailhot plonge dans l’intime sans s’embarrasser de cynisme, ni d’idées préconçues », avance notre collaboratrice Caroline Paquette. Je vous invite également à lire les réponses de l’auteure à notre questionnaire, des plus éclairantes. Elle y écrit notamment : « Même si je considère le foisonnement des langues dans une communauté comme une richesse incroyable, je pense que bien connaître sa langue est la première étape pour développer une pensée claire et indépendante, pour se situer dans sa société et, justement, pour mieux s’ouvrir aux autres cultures. »
Pour les longues soirées, nous vous proposons un large spectre de repêchages, des Caprices du sport, roman fragmenté dans lequel hockey, baseball et littérature font bon ménage, à En région arctique et ailleurs, dans lequel Nord du Québec et quête d’un amour impossible se juxtaposent.
Nous souhaitons également la bienvenue à Nicholas Dawson, auteur d’un premier recueil de poésie en 2010, La déposition des chemins, qui propose un regard de l’intérieur sur La victoire jamais obtenue de François Godin. Hélène Rioux revient quant à elle sur son premier livre, Suite pour un visage, paru en 1970, et le parcours qui l’a menée à sa tétralogie entamée en 2007, dont le troisième volet, Nuits blanches et jours de gloire, vient tout juste d’être lancé.
Le Festival du premier roman de Chambéry transmettait récemment sa liste officielle de présélection. Sur les 85 livres retenus, qui proviennent aussi bien de France ou de Belgique que de l’Afghanistan et de la Lybie, on retrouve cinq titres québécois (dont quatre ont été couverts par La Recrue du mois) : Je voudrais qu’on m’efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Kuessipan de Naomi Fontaine, La réparation de Katia Gagnon, Thure de Thierry Leuzy et Vents salés de Joanne Rochette. Pendant une semaine, la ville de Savoie vit au rythme du premier roman, des lecteurs fervents se déplaçant en grand nombre pour prendre part à l’un ou l’autre des événements proposés. Ainsi, Olivia Tapiero, prix Robert-Cliche 2008, notre recrue en janvier 2010, comptait parmi les invités de l’édition 2011 du festival. Elle est revenue emballée par son expérience, ayant participé à des tables rondes, rencontré des jeunes des écoles de la région et échangé avec des écrivains italiens, allemands et francophones.
Le genre de la nouvelle est trop souvent boudé et c’est pourquoi nous vous proposons comme Recrue ce mois-ci L’amour au cinéma. « Avec ce recueil de nouvelles, Eveline Mailhot plonge dans l’intime sans s’embarrasser de cynisme, ni d’idées préconçues », avance notre collaboratrice Caroline Paquette. Je vous invite également à lire les réponses de l’auteure à notre questionnaire, des plus éclairantes. Elle y écrit notamment : « Même si je considère le foisonnement des langues dans une communauté comme une richesse incroyable, je pense que bien connaître sa langue est la première étape pour développer une pensée claire et indépendante, pour se situer dans sa société et, justement, pour mieux s’ouvrir aux autres cultures. »
Pour les longues soirées, nous vous proposons un large spectre de repêchages, des Caprices du sport, roman fragmenté dans lequel hockey, baseball et littérature font bon ménage, à En région arctique et ailleurs, dans lequel Nord du Québec et quête d’un amour impossible se juxtaposent.
Nous souhaitons également la bienvenue à Nicholas Dawson, auteur d’un premier recueil de poésie en 2010, La déposition des chemins, qui propose un regard de l’intérieur sur La victoire jamais obtenue de François Godin. Hélène Rioux revient quant à elle sur son premier livre, Suite pour un visage, paru en 1970, et le parcours qui l’a menée à sa tétralogie entamée en 2007, dont le troisième volet, Nuits blanches et jours de gloire, vient tout juste d’être lancé.
mardi 10 janvier 2012
Le Québec et la France: paysages réunis
« Ma mère m’a transmis deux langages : la langue française et la musique. » (Fernand Ouellette)
« L’écrivain devant la musique est devant un langage qui lui échappe et […] qui n’a rien à voir avec celui qu’il utilise. […] Nous qui ne sommes pas musiciens, nous en percevons de loin les contours. Nous pouvons y aborder, mais ce sera pour nous promener sur le rivage, éternels touristes en marge de la jungle. » (Jean-Éthier Blais)
Régis Campo
Né en 1968 à Marseille
« Portrait » et « Seul et seule », pour baryton, célesta et quatuor à cordes, extrait du cycle Les Chants amoureux (création et commande OSM)
Disciple d’Edison Denisov et Henri Dutilleux, Régis Campo a déjà composé une centaine d’œuvres (musique de concert, opéra, trames sonores), créées dans une trentaine de pays, saluées à plusieurs reprises. Il a notamment reçu le prix Gaudeamus pour Commedia en 1996, a été récompensé au concours Dutilleux la même année pour son quintette de cuivres Exsulatate jubilate, et on lui a attribué les prix Hervé Dugardin de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (organisme qui lui accordera en 2005 le Prix des jeunes compositeurs) et Pierre Cardin de l’Académie des Beaux-arts en 1999.
Kent Nagano entretient des liens rapprochés avec le compositeur et a dirigé la création de Lumen en septembre 2001 avec le Berkeley Symphony Orchestra et de la Première Symphonie, créée en avril 2003 par les mêmes interprètes. Le 20 février 2008, l’Orchestre symphonique de Montréal présentait quant à lui la première de son orchestration de Sports et divertissements d’Erik Satie.
Les deux pièces entendues aujourd’hui en première mondiale s’inscrivent dans le cycle Les chants amoureux, pour baryton et orchestre, qui sera complété notamment par des mises en musique de pages de Claude Vivier et Pierre Ronsard. « Portrait », d’abord porté par un ostinato qui dessine un accord de mi majeur, s’attarde à un texte d’Hector de Saint-Denys Garneau (dont on célèbre en 2012 le centenaire de naissance). « Seul et seule » reprend quant à lui un court poème de Gaston Miron (1928-1996), figure emblématique qui croyait que « le poème est transcendance ». Jacques Brault lui rendait hommage en 1966 en ces termes : « Qui parmi nous ne connaît pas Gaston Miron? Cet homme répandu comme une légende, animateur et agitateur de première force, dont le visage se confond presque avec le visage de notre société... »
Clermont Pépin
Né à Saint-Georges de Beauce le 15 mai 1926
Mort à Montréal le 2 septembre 2006
Suite : Trio no 1
« Le vaisseau d'or » (d’après le poème d’Emile Nelligan)
« Spleen » (d’après le poème de Paul Verlaine)
« Ronde villageoise de l'Oiseau-phénix »
La vie de Clermont Pépin relève parfois du conte de fées. Il n’a que 12 ans quand Wilfrid Pelletier le présente comme compositeur et chef d’orchestre à une Matinée jeunesse, avant de proposer son orchestration d’un menuet du garçon. L’année suivante, au Palais Montcalm, Robert Talbot dirige la création de sa symphonie. Il travaillera ensuite à Montréal avec Claude Champagne, puis avec Philadelphie avec Rosario Scalero et au Conservatoire royal de musique de Toronto avec Arnold Walter. Lauréat du Prix d’Europe en 1949, il s’installe à Paris de 1949 à 1955 et y étudie la composition avec Arthur Honegger et André Jolivet, en plus de suivre les cours d'analyse d'Olivier Messiaen. De retour à Montréal, il devient professeur de composition au Conservatoire de musique de Montréal (de 1955 à 1964), avant d’accéder à la direction de l’établissement (de 1967 à 1973).
Commande des Jeunesses musicales du Canada, Suite : Trio no 1 a été écrit en 1958. Le premier mouvement prolonge l’esprit du mythique Vaisseau d’or de Nelligan, le deuxième du Spleen de Verlaine, alors que le dernier se veut une relecture de l’introduction de son ballet L’Oiseau phénix, d’après une légende canadienne recueillie par Marius Barbeau.
Gabriel Fauré
Né à Pamiers le 12 mai 1845
Mort à Paris le 4 novembre 1924
Quatuor no 1 pour piano et cordes en do mineur, opus 15
Allegro molto moderato
Scherzo (allegro vivo)
Adagio
Allegro molto
En France, au 19e siècle, il reste difficile pour un compositeur de connaître le succès en produisant des œuvres instrumentales, le public parisien vouant un amour inconditionnel à l’opéra, particulièrement italien. La mise sur pied, en 1871, de la Société nationale de musique allait enfin changer la donne et c’est dans le cadre de cette série de concerts, le 14 février 1880, que le Quatuor no 1 pour piano et cordes sera créé, le compositeur tenant la partie de piano.
Étalée de 1876 à 1879 (le finale devait cependant être entièrement réécrit à la suite de la première), la composition du quatuor s’était révélée difficile, le compositeur ayant rompu ses fiançailles avec Marianne Viardot, fille de la célèbre cantatrice, en octobre 1877. S’il demeure parfois dangereux d’établir des liens trop rapprochés entre biographie et création, l’auditeur pourra néanmoins percevoir cette œuvre au romantisme enflammé et son douloureusement sublime Adagio, comme un prolongement musical des déchirements ayant accompagné sa naissance.
Musique de chambre avec les musiciens de l'OSM, 24 janvier 2012
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