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samedi 15 octobre 2011

Les bras de Bernstein

Avec ce premier recueil, Philippe Drouin nous propose de plonger dans l’univers de trois enfants qui, même s’ils ne le réalisent pas encore, deviendront poètes. Des années plus tard, on ne les connaîtra que par un simple patronyme – Höderlin, Rimbaud, Supervielle – mais ils en sont encore à apprivoiser le verbe, le rythme, guidés par leur première muse peut-être, celle qui les accompagne lors de leurs premiers pas, leur professeure. « La maîtresse ramène la clarté et les lilas. Elle monte le grand escalier menant à la classe. J’entends chaque ménage de sa respiration, le son frais de son cœur qui échappe à la pluie. Le désir est le premier instrument du poème. » (p. 28)
Même s’il aborde ici trois univers bien différents, Philippe Drouin nous offre un recueil unifié par une même pulsation, un souffle musical. Les images se répondent, comme des leitmotive, d’une section du triptyque à l’autre : les fleurs et leurs parfums, les cuivres qui transmettent tantôt sons, tantôt textures, ces femmes légèrement éthérées qui permettent aux mots d’éclore, mais aussi une réflexion également sur l’écriture elle-même. « Le poète libère les métaphores / Dans les marges de son cahier /Afin d’empêcher l’esclavage / Des verbes vivre et mourir » (p. 51) Je pourrais citer aussi : « Depuis septembre, je rêve de me soumettre au parfum des mots, j’enregistre sur une feuille des séismes réguliers, de forte magnitude. Le poème est si vaste que je deviens son ombre. J’écris pour qu’on ne me célèbre plus. » (p. 60)

On referme ce recueil, à l’esthétique minimaliste mais d’une réelle densité, avec une seule envie : s’y replonger aussitôt.
La Recrue du mois

Patrice Lessard, Le sermon aux poissons

La voie de la facilité n’est certes pas celle choisie par Patrice Lessard avec ce premier roman touffu, dans lequel le lecteur doit accepter de se perdre, oublier les repères syntaxiques usuels,  se plier autrement à la musique des mots,  se laisser porter par le côté aléatoire et éphémère des rencontres. Si l’on a fréquenté un tant soit peu l’univers de Saramago, on acceptera sans doute plus facilement le lâcher-prise, le rythme imposé, la non-linéarité du propos. L’auteur lui-même fera quelques clins d’œil directs au géant portugais de la littérature (ainsi qu’à Pessoa) dans son récit. « On ne le voit pas, dit Antoine, on ne peut pas dire qu’on le voit, ce mort n’a pas de visage pour nous. C’est vrai, mais ça ne veut pas dire que nous n’avons pas d’yeux, conclut Clara. On se serait cru dans un roman de Saramago. » (p. 15)

Lessard propose au lecteur une quête protéiforme. En cherchant son téléphone perdu, Antoine tente de se forger une nouvelle identité mais aussi de retrouver le souvenir de Clara, retournée à Montréal, celle qu’il tente de susciter dans le regard, dans le corps de toutes les femmes qu’il croise, qu’il se rappelle avoir aimées, une nuit, un mois, une année. « Qu’est-ce tu fois là? demanda-t-elle, J’ai perdu un truc, répondit-il, elle dit, Ta femme? Il la trouva vraiment vache de le lui rappeler, il dit, Oui, c’est ça, ça me fait beaucoup de peine, toutes les autres femmes sont désormais pour moi totalement insignifiantes » (p. 115)

Pendant qu’Antoine se perd dans les dédales de Lisbonne, il croise nombre de personnages plus ou moins étranges  qui, eux aussi, tentent d’extraire un certain sens de leur vie, prêchant (parfois presque dans le désert, compte tenu de l’incompréhension de leurs semblables) pour convaincre les autres que leur vie vaut la peine d’être vécue puisqu’elle peut être narrée, qu’elle s’inscrit dans une certaine continuité, fut-ce cette dernière imprégnée de pans d’ombre. « Depuis que je vis à Lisbonne, je parle beaucoup moins qu’avant, le silence m’est devenu une espèce d’idéal dans ce monde où tout le monde crie. Pour fuir l’aveuglement, pour trouver des réponses (qui le plus souvent n’existent pas) au marasme de leur vie, les gens sermonnent, cherchent à convaincre leurs semblables qu’ils ont raison, peut-être pour se convaincre eux-mêmes, et nous les suivons trop souvent en oubliant qu’en ne voient pas plus clair que nous. » (p. 259)

Lessard signe ici un premier roman audacieux et exigeant qui ne laissera pas le lecteur indifférent. Dans cette ère de relatif conformisme, on ne peut que saluer le geste et avoir hâte de découvrir comment il réussira à se redéfinir en tant qu’auteur dans un prochain ouvrage.

La Recrue du mois

mercredi 10 juin 2009

La vie musicale à Trois-Rivières, 1920-1960

Quand on évoque aujourd’hui la vie musicale trifluvienne, plusieurs images surgissent spontanément : l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières, les multiples manécanteries, le nom de certains musiciens de la région reconnus sur les scènes nationale ou internationale. Pourtant, avant 1960, la diffusion de la musique classique reposait essentiellement sur les efforts de fervents amateurs qui, bénévolement, à travers fanfares, chorales, œuvraient dans l’ombre. Dans cet ouvrage particulièrement fouillé, mais néanmoins présenté dans un style accessible, enrichi d’une iconographie parfois émouvante, Amélie Mainville retrace le climat si particulier de ces 40 ans pendant lesquelles Trois-Rivières est passée de ville boudée par les grands artistes à lieu à la vitalité certaine. On découvre la petite histoire, souvent fascinante, de la démocratisation de l’accès à la musique classique, qui implique une éducation du public, et qui mènera à l’éclosion d’une nouvelle dynamique, grâce à des pionniers tels J.-Antonio Thompson (qui met sur pied une série de concerts commentés), Anaïs Allard-Rousseau ou Gilles Lefebvre (fondateurs du mouvement des Jeunesses Musicales du Canada). Une page méconnue de notre passé musical à s’approprier d’emblée!

La Scena musicale, juillet-août 2009

mardi 30 décembre 2008

Musique! Moebius. Écritures/Littérature, no 117 (numéro printemps 2008)

La littérature a de tout temps influencé la musique classique. Peut-on tenter l’association inverse? C’est ce que ce numéro de la revue littéraire Moebius cherche à établir ici. D’entrée de jeu, on nous propose de jouer à l’avocat du diable, Philippe Gervais et Bertrand Laverdure traçant le portrait de ce que représente aujourd’hui la musique dite de concert. Le sujet est ensuite abordé tour à tour de façon presque tendre (les souvenirs de Claude Vaillancourt ou de Gilles Marcotte), plus pointue (le compositeur Antoine Ouellette qui tente de cerner le genre) ou assez virulente. Michel Gonneville nous livre ici un pamphlet des plus inspirés, écrit peu après l’annonce du départ de Georges Nicholson d’Espace musique. Côté fiction, la musique classique sert de matériau à quelques nouvelles assez bien menées. Une mention spéciale sera faite ici à la plume habile de Stanley Péan dans Neume me quitte pas, le ton légèrement décalé de Simon Paquet dans Un cas classique ou l’intensité saisissante de Susanne Jacob dans Adagio / Lapidation. Karina Cahill propose quant à elle Suite de mouvements en concert, une nouvelle toute en finesse dont le parcours narratif est astucieusement inspiré par des pages de Rameau. Hans-Jurgen Greif retrouve un univers qu’il connaît bien, celui de l’opéra, dans la douce-amère La reine Cendrillon. Un recueil intéressant, multiforme, comme la musique qui l’a inspiré.

La Scena Musicale, octobre 2008

samedi 6 décembre 2008

Collection « Pour la musique »

Les éditions Jean-Paul Gisserot proposent une très belle collection, dirigée par Rémy Stricker, « Pour la musique ». Ces livres d'une centaine de pages chacun proposent des biographies de compositeurs abordées sous l'angle des œuvres musicales plutôt que les habituelles anecdotes de ce type de publications. On peut lire pour le moment des biographies de Beethoven, Berlioz, Brahms, Chopin, Debussy, Gershwin, Haydn, Liszt, Mozart, Ravel, Schumann, Tchaïkovski, Verdi et Weber. Le minimum de vocabulaire spécialisé nécessaire pour apprécier les ouvrages est en annexe, où l'on retrouve également une chronologie comparée (qui inclut les œuvres d'autres compositeurs), une bibliographie, des choix d'enregistrements des œuvres maîtresses et le catalogue des principales œuvres du musicien.

La Scena Musicale, juillet-août 2002

Jean FASSINA. Lettre à un jeune pianiste.

Après une relativement brève carrière de concertiste (de 1961 à 1975), Jean Fassina s'est totalement consacré à l'enseignement, formant des pianistes de haut niveau à l'Académie de Saluzzo à Turin et donnant de nombreux cours de maître partout dans le monde. Il a regroupé dans ce livre certains préceptes qu'il désire partager. Il aborde la qualité du son (incluant la tenue au piano, la détente musculaire, l'articulation, le toucher, le poids et l'énergie), l'interprétation, le rythme, le son lui-même (l'échelle sonore, la construction de la phrase, le crescendo, l'écoute oblique, les arpèges, les accords, les traits rapides, la pédale), le style, l'acquisition de la technique (position de main, legato, staccato, transfert de poids, passage du pouce, double notes, trilles) et la très importante méthode de travail. Dans un style clair et accessible, il insiste sur l'éducation de l'oreille, qui doit servir de guide, et sur l'importance de transcender la technique pour en arriver à une meilleure interprétation. À recommander aux pianistes de tous niveaux !

La Scena Musicale, juillet-août 2002

samedi 29 novembre 2008

Peter F. Ostwald.Glenn Gould. Extase et tragédie d'un génie.

Ce livre très touffu propose une approche différente de celle adoptée par les autres biographes de Glenn Gould. Ostwald propose, dès les premières lignes, un périple qui n'a rien à voir avec le voyeurisme et rend Gould profondément touchant. Psychiatre et violoniste doué, Ostwald explique les étapes qui ont mené à l'édification du mythe Glenn Gould. Il évoque l'enfance passée sous l'emprise d'une mère musicienne qui voulait transformer à tout prix cet unique enfant en un être exceptionnel, le profond attachement que Gould éprouvait pour les animaux, la précocité exceptionnelle du pianiste, la relation alambiquée entretenue avec son professeur Alberto Guerrero (qui lui a transmis la fluidité du jeu et l'assise basse à l'instrument), l'ambiguïté de ses sentiments pour son père (qui a conçu la seule chaise que le pianiste ait jamais utilisée), le cabotinage et l'égoïsme, la douceur de cocon du studio d'enregistrement, mais aussi les affres de Gould le compositeur qui souhaitait, plus que tout autre chose, atteindre l'immortalité. Le ton, vivant, oscille entre l'information factuelle, les interviews avec ceux qui ont côtoyé le pianiste, les descriptions musicales et l'évaluation de l'état psychologique de Gould. On déplorera peut-être certains coq-à-l'âne et le refus de se prononcer sur les maux qui ont ultimement détruit la santé mentale du pianiste. Comme toujours avec Actes Sud, on a droit à une présentation somptueuse et à une mise en page des plus soignées.

La Scena Musicale, vol. 9 no 1

Un pianiste et son temps. Paul LOYONNET (1889-1988). Souvenirs réunis et présentés par Pierre Giraud.

Paul Loyonnet reste un pédagogue et un conférencier respecté par une certaine génération de pianistes canadiens, en partie grâce à ses livres sur les sonates de Beethoven et à celui titré Les gestes et la pensée du pianiste. Le pianiste français, d'abord connu comme virtuose (on évalue à 2000 ses enregistrements réalisés entre 1918 et 1932 !), s'était établi à Montréal en 1954, après une retraite volontaire d'une vingtaine d'années. Ce recueil de souvenirs nous permet de découvrir un autre côté de ce spécialiste du « jeu perlé ». Celui qui a joué et connu Saint-Saëns, Fauré, Debussy et Ravel, a noté dans des carnets les grandes étapes mais, surtout, les rencontres marquantes de sa vie dans un ton vivant, très personnel mais lucide (il sait rire de ses travers avec humilité). Loyonnet raconte ses années au Conservatoire, trace un portrait des salons mondains du début du XXe siècle qu'il a fréquentés grâce à son mécène Léo Sachs, raconte des souvenirs de tournée, parle des œuvres qu'il a interprétées et qui l'ont touché. Pourtant, plus que la peinture d'une époque en pleine ébullition sur le plan créatif (souvent fascinante), c'est la découverte de l'homme derrière l'artiste qui rend la lecture de cet ouvrage si envoûtante.

La Scena Musicale, vol. 9 no 4

Brigitte LABBÉ et Michel PUECH. Mozart.

La collection « De vie en vie » propose des biographies de grands personnages adaptées pour la jeunesse (à partir de 10 ans). Dans la collection, on retrouve déjà Einstein, Marco Polo, Bouddha, Martin Luther King et Néfertiti. Les auteurs tracent ici le portrait de l'enfant prodige le plus connu de toute l'histoire de la musique, avec un enthousiasme contagieux et une écriture bien ficelée mais toujours irréprochable. On le suit à travers ses périples de jeunesse, ses premiers succès, les révélations qu'il ressent devant la musique de certains compositeurs. Malgré ses prodigieuses habiletés, Mozart reste toujours profondément humain, ce qui permet aux enfants de rêver à son destin extraordinaire tout en gardant les deux pieds ancrés dans la réalité (les difficultés créatrices rencontrées par Mozart, la douleur des deuils, le manque d'argent). On glisse ici et là de l'information à caractère pédagogique (qui est Haydn, qu'est-ce qu'une sonate, un opéra, un quatuor) sans ralentir le rythme narratif. Des illustrations en deux couleurs, fort attrayantes, égaient le propos. En prime, si on fait défiler les pages du livre rapidement, elles s'animent et deviennent un flip book.

La Scena Musicale, vol. 9 no 4

Henri Troyat:: La Baronne et le musicien

Henri Troyat, de son vrai nom Lev Tarassov, n'en est pas à sa première biographie sur un thème russe. Après avoir consacré des écrits notamment à Dostoïevski, Pouchkine, Tolstoï, Catherine la Grande, Raspoutine et Alexandre 1er, l'Académicien aborde dans ce 101e livre le lien unique qui a uni la richissime baronne Nadejda von Meck et le torturé Tchaïkovski. Redoutable femme d'affaires qui a su faire prospérer la fortune familiale dans un climat politique instable, cette veuve, mère de onze enfants, révélait pourtant une sensibilité exacerbée à travers la musique. Elle aimait s'entourer de musiciens (Debussy a même donné des leçons à ses enfants), pratiquait elle-même le piano et a plongé, fascinée, dans l'univers musical de Tchaïkovski, qu'elle idolâtra pendant quatorze ans (avant de saisir la nature mercantile de leur relation). L'échange de lettres soutenu entre ces deux être atypiques révèle l'instabilité émotive de la femme de tête déchirée et les affres existentielles du compositeur. Henri Troyat a usé de sa très efficace plume (même si peu originale) pour reconstituer cette étrange liaison épistolaire qui, à l'heure d'Internet, reste terriblement pertinente. Les lettres originales y côtoient les paraphrases et les détails chronologiques, ce qui, paradoxalement, facilite et alourdit la lecture en même temps. L'écriture contient peu de temps morts, mais il devient parfois difficile de saisir la nuance entre la projection narrative de l'auteur et les documents d'archive.

La Scena Musicale, vol. 9 no 10

samedi 27 septembre 2008

Lang Lang avec David Ritz, Le piano absolu. L’éducation d’un prodige.

À 26 ans, Lang Lang est devenu l’une des plus grandes stars de la scène classique actuelle. Charismatique, médiatisé, véritable pont humain entre les cultures orientale et occidentale, le pianiste chinois continue de faire couler beaucoup d’encre, les articles dithyrambiques voisinant quasi quotidiennement les critiques lapidaires. Dans cette autobiographie, mise en forme par David Ritz (auteur qui s’est auparavant glissé dans les univers de Ray Charles, Smokey Robinson, Aretha Franklin et Marvin Gaye), Lang Lang jette un regard sur son parcours atypique.

Fils d’une mère trop peu présente, qui consacrera sa vie à travailler pour assurer la subsistance de la famille, et d’un père musicien devenu policier, Lang Lang manifeste rapidement des dons exceptionnels pour le piano. Ceux-ci fructifieront en partie grâce à ce père tyrannique qui abandonnera son travail pour le modeler en superstar, en le faisant travailler de façon obsessionnelle. Un seul but : devenir le numéro 1 de 36 millions de Chinois qui travaillent leur instrument. Pari insensé? La route de Lang Lang a été, quoi qu’on en pense, semée de quelques embuches avant qu’il n’obtienne à 15 ans son premier prix international, ne s’établisse aux États-Unis et poursuive une ascension phénoménale.

Lang Lang se livre avec une candeur charmante, dépourvue de tout misérabilisme. Le ton adopté par Ritz est précis, punch, les dialogues primant sur les descriptions. On déplorera à peine par moment la traduction très française (certaines tournures, quelques choix de termes dont « cachetons » plutôt que le gigs anglophone ou même le titre, grandiloquent, et qui n’a rien à voir avec l’original) et certaines maladresses dans la traduction des termes musicaux (une clé plutôt qu’une tonalité, le Rachmaninov 2 plutôt que le Deuxième de Rachmaninov). Au final, qu’on apprécie ou non le jeu de Lang Lang, on ne peut qu’être fasciné par un tel périple.

La Scena Musicale, octobre 2008