jeudi 12 avril 2012

Vues d’Afrique et le CSA : un partenariat qui allait de soi

Le Festival Vues d’Afrique dévoilait avant-hier la programmation de sa 28e édition, qui se tiendra au Cinéma Impérial le 27 avril et au Cinéma Excentris du 28 avril au 6 mai. Plus important festival de cinéma africain et créole au Canada, connaissant un rayonnement à l’international grâce à des événements satellites, Vues d’Afrique propose cette année une centaine de films (longs et courts métrages), signés par des réalisateurs de 39 pays (dont 26 situés en Afrique et dans les pays créoles).  Si les cinéphiles connaissent bien ce festival inspiré, on ne réalise pas nécessairement que l’organisation offre également tout au long de l’année des programmes jeunesse : ateliers d’initiation à la danse traditionnelle, aux percussions et aux contes, fabrication de masques africains, ainsi que le concours de création audiovisuelle 100H Chrono, qui permet aux jeunes de disposer d’une formation rapide en vidéo de réaliser un court métrage avec thème et durée imposés.

Le directeur du développement international Michel Twigg a tout de suite compris la pertinence de s’associer à un tel organisme. « Nous avons plusieurs projets en Afrique, mais leur diffusion n’était pas nécessairement évidente », souligne-t-il.  Ainsi, le 3 mai prochain, les festivaliers pourront découvrir Nidisouka Rawaa (Souvenez-vous d’eux), un film de Mélanie O’Bomsawin, qui revient sur un projet de collaboration internationale d’élèves du Collège au Sénégal, effectué en collaboration avec Mer et Monde. « Tout projet lié à l’Afrique pourrait éventuellement être associé au Festival », avance Michel Twigg.
Le partenariat prendra plusieurs formes : présentation de films proposés par Vues d’Afrique aux élèves du Collège, présence en salle lors du Festival, participation à divers concours de création, expositions itinérantes, reportages pouvant être réalisés par les cinéastes en herbe; les possibilités semblent aussi multiples que les visages de l’Afrique et de la Caraïbe. Ainsi,  deux professeurs du Collège participeront au Festival en tant que jurés : Gilles Tremblay  (sélection internationale documentaire) et Martin Bouchard (Afrique Connexion). Quant à eux, les élèves en arts médiatiques sous la direction d’Alya Trad ont réalisé des publicités pour le Festival, tandis que ceux de Marie-Pier Viens ont couvert les expositions liées à l’Afrique.

« Le Festival démontre l’ouverture du Québec sur le monde et l’Afrique en particulier et se veut un véritable carrefour de connaissances et de cultures africaines », a expliqué le cinéaste Daniel Bertolino  (à qui l’on doit notamment le film autour du 150e anniversaire du Collège) lors de la conférence de presse. « C’est plus qu’un regard; c’est plutôt une écoute pour apprendre les valeurs. Cela nous apprend énormément sur nous-mêmes et sur l’avenir. »

«  En trouvant d’autres angles pour intégrer l’international dans le quotidien de nos élèves, Nous espérons mettre en œuvre un mouvement que d’autres écoles suivront », précise M. Twigg. Il admet rêver qu’un festival du même genre voie le jour en Afrique, auquel pourraient participer les élèves d’ici.


e-publication Collège Sainte-Anne de Lachine

Vietnam : approfondir les liens

Du 28 février au 15 mars, neufs élèves du groupe CORBEAU et Martin Chevalier, animateur vie spirituelle et engagement communautaire, ont pu dire une fois de plus : « Bonjour, Vietnam! » Si, au cours des mois précédents, tous s’étaient préparés pour une mission au Sénégal, la situation politique instable et la tenue d’une élection le 26 février ont malheureusement changé la donne. En moins de trois semaines, de nouveaux plans ont été élaborés et le groupe a ainsi pu retrouver, grâce à la collaboration de l’organisme Terre des Hommes Canada, les 600 orphelins de Kontum (capitale de la province de Kon Tum, située à l’intérieur des terres, dans les hauts plateaux du centre) pris en charge par les Sœurs de Saint Vincent de Paul. « C’est fabuleux de pouvoir voir les enfants grandir, même si nous ne les avons vus que trois semaines chaque fois », explique M. Chevalier, à son troisième voyage dans la région. « Cela permet de comprendre un peu mieux comment les gens là-bas perçoivent nos interventions, mais surtout d’approfondir les liens avec les religieuses et les enfants. »

Il en parle comme d’un voyage dans lequel les élèves ont dû s’investir, qui a favorisé connaissance et croissance personnelles. Trois fins de semaine préparatoires ont d’abord permis aux participants de remettre en question la notion de développement, de comprendre comment fonctionnent les structures économiques mondiales, tout en raffermissant leurs aptitudes en leadership. « Cela permet de comprendre quelles sont nos valeurs et comment se construit notre identité. »

Les jeunes ont vécu quelques chocs culturels, notamment lors de leur visite au marché traditionnel hebdomadaire, qui permet aux habitants de vendre tissus et animaux, pas toujours traités avec les égards occidentaux. Plusieurs sont devenus végétariens en deuxième segment de périple. Ils ont également visité un village de lépreux, qui accueille aussi bien les malades que leurs familles, tous ceux touchés de près ou de loin par la maladie étant ostracisés. Les élèves ont également pu remettre la somme de 1 500 $, amassée par la jeune COOP, aux religieuses, qui l’investiront dans leur projet éducatif.

 Plusieurs ont également été bouleversés par le constat du mode de consommation qui est souvent le nôtre. Après avoir connu le dénuement dans lequel vivent les orphelins, la croisière sur la baie d’Along à Hanoï, pourtant en rien luxueuse, a pris une tout autre couleur.

e-publication Collège Sainte-Anne de Lachine

DéfiMonde en Bolivie : quatre semaines de volontariat durable

Avez-vous croisé un groupe de 22 jeunes allumés, t-shirts éclatants, le sourire contagieux, sacs à dos débordant de toutous en peluche, à l’aéroport Pierre-Elliot Trudeau, le 17 février dernier? C’était la cohorte 2007-2012 DéfiMonde qui s’envolait vers la Bolivie, afin de vivre un mois de dépaysement complet, une expérience de partage des plus exaltantes, mais surtout un rapprochement entre deux cultures.
Encadrés par l’organisme Horizon Cosmopolite, les élèves ont partagé leur temps entre cours d’espagnol (le matin) et activités de bénévolat (l’après-midi). La première semaine, ils ont par exemple œuvré auprès d’handicapés physiques et mentaux de la capitale, Sucre (prononcé Soukré), ainsi que dans des orphelinats, dans lesquels habitent les jeunes autochtones de la rue.

Après sept heures sur des routes difficiles, le groupe a passé deux semaines dans le village d’Elvior , centre névralgique qui accueille les enfants des vallées avoisinantes. Ils ont nettoyé et désherbé le terrain du pensionnat pour adolescentes, dans un état lamentable, pour pouvoir y planter ensuite un potager. Ils ont retapé une ancienne clinique, refait le plancher près des lavabos, visité une garderie, une école primaire, en plus de proposer aux villageois une journée de sensibilisation, « récupérons notre rivière », afin de les impliquer plus directement dans le processus de nettoyage des berges et des cours d’eau. Ils ont également planté des arbres autour du terrain de soccer, organisé des olympiades, un talent show et une danse, événements très populaires. Tout un programme!

Quelques ajustements culturels ont dû être acceptés. Par exemple, lors de la semaine du carnaval, tous se sont fait lancer les traditionnels petits ballons de caoutchouc remplis d’eau. Après les ballounes, les roches, le lancer d’un projectile en direction de quelqu’un démontrant l’intérêt, un geste entièrement dénué de violence pour les habitants. « J’ai rassuré les élèves en leur disant que je n’avais pas reçu de roches, que je n’intéressais donc personne », a expliqué en riant Xavier Rochon, professeur qui les accompagnait. Côté hygiène, il a fallu aussi admettre que l’eau, même une fois bouillie, restait brune, et que les puces de lit faisaient malheureusement partie du quotidien.

Le périple s’est conclu par la visite de la mine de Potosi (qui produit essentiellement de l’étain aujourd’hui), ville fourmillante qui, aux 16e et 17e siècles, fournissait l’Europe en argent. Les jeunes sont revenus le cœur un peu gros, avec des souvenirs plein la tête. Si plusieurs ont évoqué les paysages magnifiques, tous ont apprécié l’ambiance qui régnait au village, où tout le monde connaît tout le monde.


e-publication Collège Sainte-Anne de Lachine

Édito La Recrue avril


« Je suis née à Montréal, mais comme mes deux parents sont immigrants, c’est réellement à travers la littérature québécoise que j’ai pu partager une mémoire collective avec le Québec. Si je me sens québécoise aujourd’hui, c’est entre autres parce que j’ai lu Ringuet, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais ou Victor-Lévy Beaulieu. Encore aujourd’hui, c’est à travers la lecture des romans de Lise Tremblay ou de Nelly Arcan que je sens que je comprends ma société. » Voilà la réponse vibrante de notre Recrue du mois Karine Rosso à la toujours pertinente question : « Quelle place la littérature québécoise occupe-t-elle dans votre vie de lectrice? » Avec Histoires sans Dieu, un premier recueil de nouvelles atypique, qui propose des relectures de certains passages de la Bible, elle a su faire une rare unanimité auprès de nos collaborateurs. Que notre souvenir des textes sacrés desquels elle s’est inspirée soit précis ou indistinct importe peu ici ; le plaisir reste entier. Après tout, en se plongeant dans un livre, ne recherche-t-on pas  simplement à oublier notre quotidien ou sinon à le percevoir autrement? « Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires et non de faire un exercice de style, précise-t-elle ailleurs. Je crois qu’il existe un réel danger de glisser vers une gymnastique langagière prétentieuse ou même d'ériger un mur entre soi et le lecteur quand on est plus préoccupé par la forme que par le fond. Le style est évidemment très important pour moi, mais il doit servir le propos.  »

Nous vous proposons aussi six autres titres, autant de regards différents sur le monde qui nous entoure. Impasse tente de redéfinir les frontières entre le visible et l’invisible alors que Partir de rien joue de façon concertée la carte du flou. Vers le bleu évoque quant à lui aussi bien le « bleu du ciel, le bleu de certains objets qui lui sont chers, le bleu du bonheur  » comme l’explique notre collaboratrice Christine Champagne, délicate juxtaposition aux poèmes de Rouges de Jean-François Leblanc. Comme nous le rappelle l’auteur : « La poésie est un cœur qui existe à l’épicentre du monde. » En dix temps, Intimités et autres objets fragiles  « sonde les méandres de notre relation au monde, à tout ce qui nous attache et nous laisse » pour reprendre les mots de Claudio Pinto. Il ne faudrait pas oublier l’atypique Wigrum, tant visuellement que dans son propos, « terrain de jeu, lieu de tous les possibles » comme le résume Caroline Paquette. La nouvelle littérature québécoise n’aura peut-être jamais paru  aussi multiple… et c’est tant mieux!

mardi 10 avril 2012

Voyage d’exploration en Chine

La dynamique coordonnatrice pédagogique de l'Académie Sport et Art Élite Diane Langlois ne s’en cache pas : elle adore voyager. Quand la direction du Collège Sainte-Anne  de Lachine lui a proposé un voyage exploratoire avec deux élèves de quatrième secondaire, histoire de préparer le terrain pour le grand voyage que feront une trentaine d’élèves de DéfiMonde l’année prochaine, elle n’a donc pas hésité une seule seconde, surtout ayant déjà foulé le sol chinois à deux reprises avec Christine Bruneau! Cette fois, la donne était différente : approfondir les liens avec trois écoles partenaires, visiter deux nouvelles écoles qui pourraient accueillir les élèves de Ste-Anne et esquisser les grandes lignes d’un programme qui  alliera apprentissage et découvertes culturelles.

Première escale de ce périple de 17 jours : Shanghai et son High School Affiliated to Fudan University, campus composé de trois pavillons, dont un, international, pouvant accueillir 300 élèves. L’important décalage horaire a été maté en dortoir et les journées ont passé à la vitesse de l’éclair entre acclimatation, visite des lieux, échange avec les professeurs et la direction sur les cours qui pourront être offerts aux élèves.
Prochain arrêt : la Hangzhou Foreign Language School, complexe beaucoup plus imposant avec ses 3000 élèves, 300 professeurs, 200 employés, 26 terrains de basketball, 2 terrains de soccer… et plus de 100 000 livres de bibliothèque, répartis sur 3 étages (un pour les titres en mandarin, le deuxième pour ceux en langues étrangères, le dernier pour les professeurs). De plus, l’école fait pousser ses légumes et élève poules, cochons et canards. Côté apprentissage, plusieurs professeurs ayant déjà enseigné à l’étranger, les élèves pourront y être aisément évalués en pratique orale, écriture et compréhension.

On reprend l’avion, direction Jinan et sa No. 2 Middle School Affiliated to Shandong Normal University School, un établissement de 2000 élèves, regroupés dans des classes de 50 à 60. Les voyageurs ont été accueillis par trois familles différentes, ce qui a certes permis de mettre en pratique les bases de mandarin de chacun. Les élèves pourraient y offrir l’année prochaine des cours d’anglais et évoquer quelques temps forts de l’histoire du Canada.  Lors du séjour, William a profité de l’occasion pour donner un cours de français d’une quarantaine de minutes aux élèves chinois, qui ont beaucoup apprécié. 

Le voyage se termine à Beijing, histoire d’établir avec deux autres écoles – la Beijing Foreign Language School Attached to Beijing University of International Studies (première école de langues étrangères en Chine, qui offre pour l’instant des cours d’allemand, d’espagnol, de japonais et de coréen) et la Beijing Yucai School  –,  mais surtout d’intégrer à l’horaire des activités culturelles, impérativement accessibles en transport en commun. Cité interdite, place Tiananmen, Grande Muraille à Badaling, le Pearl Market, le Temple du Ciel, où les citoyens se retrouvent pour faire de l’exercice, du tai-chi, de la danse ou pour jouer à l’aki, au badminton ou au ping-pong; autant de lieux à s’approprier. Huí jiàn! (À bientôt!)

e-publication du Collège Sainte-Anne de Lachine

lundi 2 avril 2012

Tableaux d'Espagne

Peut-on réussir à capter l’essence de l’Espagne, berceau du flamenco, en quelques gestes musicaux? Plusieurs compositeurs ont tenté d’extraire un son, une couleur, un souffle, de ce terreau fertile. Nous entendrons ici des œuvres de Bizet et Ravel, certainement deux maîtres du genre, ainsi que l’une des pages les plus célèbres de Falla. Arc, pour violon et orchestre, de la compositrice canadienne Alexina Louie, complète le programme.

Georges Bizet
Né à Paris le 25 octobre 1838
Mort à Bougival le 3 juin 1875

Carmen, suite no 1

Si Carmen est peut-être devenu l’opéra le plus populaire de tous les temps, sa création le 3 mars 1875 à l’Opéra-comique de Paris devait se révéler un véritable four. « Le cœur de M. Bizet, blasé par l’école de la dissonance et de la recherche, a besoin de se refaire une virginité. Cet opéra n’est ni scénique, ni dramatique. Ce n’est pas avec des détails d’orchestre, qu’on peut exprimer musicalement les fureurs et les caprices de Mlle Carmen. Nourri des succulences harmoniques des chercheurs de la musique de l’avenir, Bizet s’est échauffé l’âme à ce qui régime qui tue le cœur », note ainsi Oscar Comettant dans Le Siècle. Quelques mois plus tard pourtant, en octobre, la production présentée à Vienne renversera complètement la vapeur et propulsera l’opéra vers la stratosphère. Le compositeur avait malheureusement succombé à des complications cardiaques en juin, à l’âge de 37 ans.

« Bizet, musicien solaire s’il en est, laisse ici s’épanouir un extraordinaire génie de la mélodie, soutenue par une orchestration magistrale où s’entrelacent les modulations les plus audacieuses », explique le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus dans C’est un fait, Carmen est devenue un mythe. « Mais, surtout, nous sommes, avec Carmen, en présence de l’archétype de ce qui caractérise l’esprit et le style si particulier de la musique française : clarté, sonorités limpides, élégance diaphane, suggestion, articulation, lisibilité qui préfigurent d’une certaine manière Massenet et Debussy. »

La suite no 1, assemblée après la mort du son auteur, reprend trois temps forts de l’opéra. L’« Aragonaise » (quatrième acte) accompagne les foules venues assister à la corrida, l’« intermezzo » (troisième acte) offre un instant en suspension, alors que la « Séguedille » (premier acte) permet à Carmen d’exprimer sa philosophie de vie.

Alexina Louie
Née à Vancouver le 30 juillet 1949
Habite actuellement à Toronto

Arc

Née dans une famille canadienne d’origine chinoise de deuxième génération, Alexina Louie possède un style musical très personnel, alliant sonorités de l’Orient, de l’Occident et influences diverses, acquises au fil de ses études en piano, composition et histoire de la musique, tant à l’Université de la Colombie-Britannique qu’à l’Université de la Californie à San Diego.

Ses œuvres ont été interprétées par orchestres, ensembles de musique contemporaine, chambristes et solistes canadiens en vue. L’OSM a notamment joué The Ringing Earth en 1989 lors de l’Assemblée générale des Nations Unies et, plus récemment, Take the Dog Sled, pour petit ensemble et chants gutturaux inuit, lors de la tournée au Nunavik.

Elle a reçu de nombreux prix et distinctions, dont des Juno dans la catégorie « meilleure composition classique » pour Songs of Paradise (1988) et Shattered Night, Shivering Stars (2000), le premier Prix de musique de concert de la SOCAN à titre de compositeur le plus souvent joué au cours de l’année (en 1990 et 1992) et le Prix national de musique Joan Chalmers (1994).

Commandé par le violoniste Corey Cerovsek, qui l’a créé en 1992 avec l’Okanagan Symphony, Arc suit la forme du concerto classique en trois mouvements (rapide-lent-rapide). Mme Louie explique en ces termes le titre : « En électricité, on définit l’arc comme la bande d’étincelles très lumineuses qui se forme entre deux électrodes rapprochées, lorsqu’un courant électrique les relie entre elles, à la manière d’un pont incandescent . » Cette incandescence est transmise par la grande virtuosité de la partie soliste. L’œuvre est dédiée à la deuxième fille de la compositrice, Jade, née un mois après son achèvement.

Maurice Ravel
Né à Ciboure (Pyrénées-Atlantiques) le 7 mars 1875
Mort à Paris le 28 décembre 1937

Rapsodie espagnole


Né tout près de la frontière espagnole d’une mère basque, Ravel est revenu à plusieurs reprises au cours de sa carrière à la palette ibérique. Dédiée à son professeur de piano Charles Wilfrid de Bériot, la Rapsodie espagnole a d’abord été écrite pour deux pianos, puis rapidement orchestrée. Elle sera créée le 5 mars 1908 par l’Orchestre des Concerts Colonne, avec un succès mitigé, mais devait séduire Manuel de Falla.

Composée d’un prélude et trois danses, la Rapsodie espagnole reprend l’architecture de la suite baroque et confirme les dons exceptionnels d’orchestrateur du compositeur. Le critique américain Lawrence Gilman avance : « Ravel a déversé sa boîte de peinture dans l’orchestre pour peindre cette œuvre […] un tohu-bohu fantastique et éclatant, un pot-pourri de coloris magnifiques et délicats, d’humeurs grotesques, d’arabesques ingénieuses et enchanteresses . »

Manuel de Falla
Né à Cadix le 23 novembre 1876
Mort à Alta Gracia(Argentine) le 14 novembre 1946

Le Tricorne, suites nos 1 et 2

« La musique de Falla n'est pas une personne facile. Elle ne divulgue pas volontiers son secret aux profanes. Non pas qu'elle soit hermétique ou trop orgueilleuse, et qu'elle dédaigne le charme ordinaire qui facilite les conquêtes. Mais le style, la langue, l'aspect et la matière de cette musique sont d'un choix tel qu'on peut bien n'y rien voir d'abord.

Il faut vivre dans son intimité pour pénétrer le secret de son économie. Il faut la fréquenter assidûment. Dès lors, on comprend les lois rigoureuses de cet art puissant, riche, somptueux, qui ne déteste rien tant que la facilité des prodigues qui ne savent pas choisir. » Voilà en quels termes Léo-Pol Morin évoque l’univers de Falla dans Musique en 1946.

Ami de Debussy, Dukas, Albéniz, Stravinski et Ravel, Manuel de Falla côtoie également Diaghilev, fondateur des Ballets russes, lors de son séjour parisien prolongé. (Il devait y passer une semaine; il y demeura sept ans.) En 1916, ce dernier propose au compositeur espagnol de s’inspirer d’épisodes du Sombrero de tres picos de Pedro de Alarcón. Une première ébauche est complétée l’année suivante; Diaghilev et le chorégraphe Léonide Massine comprennent tout de suite que de Falla a capté l’essence du grand spectacle qu’ils souhaitent monter. Le compositeur retravaille cette première version pour en tirer un ballet en deux parties, qui suit l’argument de la novella picaresque presque pas à pas. Créé le 22 juillet 1919, il allie admirablement classicisme, modernisme et saveur espagnole, tant dans la musique, la chorégraphie que les décors, rideau de scène et costumes, signés Picasso.

Le livret narre les mésaventures rocambolesques d’un vieux corregidor (l’homme au tricorne) qui, épris d’une jolie meunière, se ridicule abondamment, au grand plaisir de la belle et de son époux, d’abord jaloux puis complice. Les deux suites reprennent l’ordre des tableaux dansés.


(OSM, 27 avril)

Récital Kissin

« Dans la sonate, forme essentiellement dramatique, sont réunies d’une part la dimension émotionnelle et la représentation vivante d’un drame scénique accompli et d’autre part la concision d’une courte nouvelle », explique le musicologue et compositeur britannique Sir Donald Francis Tovey. Quelle meilleure façon de voyager dans l’histoire du piano que de proposer un triptyque de sonates ayant marqué leur époque, signées par des compositeurs aux personnalités fortes, ayant repoussé les limites du genre.

Ludwig van Beethoven
Né à Bonn le 16 décembre 1770
Mort à Vienne le 26 mars 1827

Sonate pour piano en do dièse mineur, « Quasi una fantasia », opus 27 no 2

Charnière entre les époques classique et romantique, Beethoven marque de son sceau tout ce qu’il touche. Il possède un don incontestable pour développer avec brio le plus petit motif (très souvent, un accord, comme ici, tant dans le premier mouvement, succession d’accords brisés, que dans le dernier, motifs arpégés couvrant tout le piano), privilégie une certaine impétuosité mélodique et des changements abrupts de textures, s’affranchissant des formes établies (proposant par exemple un hybride entre sonate et fantaisie) pour les transformer en véhicule d’expression du soi.  « Du foyer de l’enthousiasme, je laisse échapper la mélodie, haletant, je la rejoins : elle s’envole de nouveau, elle disparait, elle plonge dans un chaos d’émotions diverses, écrit-il. Je l’étreins encore, je la saisis; plein de ravissement, je l’étreins avec délire; rien ne plus m’en séparer. Je la multiplie alors par les modulations et, enfin, je triomphe de la première idée musicale. »

Dédiée à la comtesse Giulietta Guicciardi, dont il aurait alors été amoureux, la Sonate pour piano no 14 a été composée en 1801, alors que Beethoven prenait conscience de sa surdité naissante. Dès sa création, elle devait connaître un succès fulgurant, tant critique que public, l’Allgemeine Musikalische Zeitung n’hésitant pas à parler d’une « fantaisie d'une unité parfaite, inspirée par un sentiment nu, profond et intime, taillé d'un seul bloc de marbre ».

Le surnom « clair de lune » lui a été attribué en 1832 par le poète Ludwig Rellstab, qui voyait en son célèbre premier mouvement une « barque au clair de lune sur le Lac des Quatre-Cantons ». Certains ont plutôt évoqué une marche funèbre (établissant des parallèles avec le motif de la mort du commandeur dans Don Giovanni de Mozart, également en do dièse mineur), Czerny parlant quant à lui d’« une scène nocturne, dans laquelle une voici fantomatique plaintive résonne au loin  ».    
Après le scherzo, « une fleur entre deux gouffres  » selon Liszt, le finale, qui aurait servi d’inspiration à la Fantaisie-Impromptu de Chopin, se veut, pour reprendre les termes du musicologue Charles Rosen, « une représentation d’émotion la plus débridée. Même aujourd’hui, 200 ans plus tard, sa férocité est stupéfiante . »

Samuel Barber
Né à West Chester (Pennsylvanie) le 9 mars 1910
Mort à New York le 23 janvier 1981

Sonate en mi bémol mineur, opus 26

Écrite en 1949 pour le 25e anniversaire de la League of Composers, la Sonate de Barber exploite aussi bien palette sonore que registre de l’instrument, se révélant un véritable défi pour le pianiste, tant au niveau de la virtuosité que de l’endurance.

Même si ancrée en mi bémol mineur, elle n’établit la tonalité principale pour la première fois que dans les dernières pages de son mouvement initial. Le compositeur choisit plutôt de travailler de façon dodécaphonique, mais en privilégiant une reconnaissance des textures. Ainsi, les deux thèmes se veulent en opposition d’ambitus et de rythme, le premier s’érigeant sur des secondes mineures ascendantes et descendantes martelées, le second sur des motifs arpégés fluides.

Plus ancré dans la tonalité, le scherzo laisse l’auditeur bouche bée, son effervescence naturelle permettant de dissimuler alternance de rythmes binaires et ternaires et bitonalité, élément plus ludique que perturbateur.

L’Adagio mesto privilégie au contraire une introspection qui semble abolir toute notion concertée de durée. Qualifié par le biographe du compositeur Nathan Brodeur de « mouvement le plus tragique de tous ceux que Barber a écrits », il peut être considéré hommage au sens de l’architecture de Bach.

Le finale fugué a été intégré à la suggestion du mythique Vladimir Horowitz, premier pianiste à faire sienne l’œuvre, conscient qu’un mouvement flamboyant – mais non dépourvu de substance – séduirait le public.

Si Horowitz disait de son ami Barber qu’il demeurait « l’un des quelques rares compositeurs américains qui savent comment écrire pour le piano », ce dernier a admis avoir été influencé par le jeu du premier et les forces de l’école de piano russe : palette élargie des textures, rubatos subtils et puissance de la sonorité, autant de qualités transmises ce soir par Evgeny Kissin.

Frédéric Chopin
Né à Zelazowa-Wola, près de Varsovie le 1er mars 1810
Mort à Paris le 17 octobre 1849

Nocturne en la bémol majeur, opus 32 no 2
Sonate no 3 en si mineur, opus 58


S’il n’a pas inventé le nocturne (on le devrait plutôt à John Field), Chopin a porté la forme à un sommet. Le diptyque de l’opus 32, dédié à Camile de Billing, a été composé en 1837. Celui en la bémol majeur, mariage réussi entre chant et danse (il sera d’ailleurs orchestré dans le ballet Les Sylphides), propose une première section au souffle lyrique, soutenue par un accompagnement de valse tout en légèreté, qui se fond dans un passage plus rythmique. Le thème du début revient, de plus en plus orné, menant ce « poème musical » (comme l’appelait Gide) vers son dénouement. « Après avoir joué une immense quantité de notes et de notes, c’est la simplicité qui sort avec son charme, comme le dernier sceau de l’art, expliquait lui-même le compositeur. Quiconque veut arriver d’emblée à cela n’y parviendra jamais; on ne peut commencer par la fin. »

Première grande sonate romantique en si mineur, composée en 1844, la Troisième Sonate demeure l’une des œuvres les plus magistrales écrites pour piano. « Couleur, grâce, passion, rêverie; le compositeur, à l’apogée de ses dons, en est maître », affirme avec raison le musicologue Arthur Hedley. Liszt recopiera la partition en modifiant son finale, Brahms l’éditer a dans son Gesamtausgabe et Franz Brendel, pourtant très critique du travail de Chopin, en parlera comme « l’une des publications les plus importantes du temps présent » dans son Neue Zeitschrift für Musik en 1845.

Tributaire de la tradition allemande, la sonate possède néanmoins la grâce du bel canto italien et la délicatesse parisienne associée à nombre de pages de Chopin. De l’envoutant premier mouvement au flamboyant finale, « chevauchée d’un cavalier imaginaire, d’un Mazeppa de rêve, galopant vers l’horizon » (Alfred Cortot) en passant par un exubérant scherzo, « enjoué, charmant, léger comme une campanule agitée par une brise légère  » (James Huneker) et un largo douloureusement serein, elle aborde une multitude de registres émotionnels, nous rappelant hors de tout doute que la musique demeure un langage capable de tout exprimer.


Récital OSM 26 avril