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vendredi 19 avril 2013

Dance me to the end of on/off love: les mots de Cohen comme toile



Les membres de Granhøj Dans ont sans doute ressenti quelques papillons dans l’estomac juste avant de présenter ce spectacle inclassable, articulé autour des mots et chansons de Leonard Cohen, à deux kilomètres tout au plus de sa résidence montréalaise. Comment néanmoins qualifier ce que nous avons vu de danse, quand chaque geste est bloqué, suspendu, concentré, grâce à ce que le chorégraphe Palle Granhøj désigne sous le nom de « technique d’obstruction »? En même temps, existe-t-il façon plus adéquate de représenter le désir réprimé, les amours déchues, le déchirement inhérent aux ruptures, magnifiquement exprimés par la poésie de Cohen, qu’à travers une série de mouvements contraints? Comment oublier cette danseuse, blottie dans une boîte, carcan et cocon à la fois, qui tente de transcender sa douleur, prolongement du sens premier des paroles de Light as a Breeze? Comment ne pas être troublé par la relecture de You Have Loved Enough dans laquelle la chanteuse et danseuse essaie de se défaire de l’emprise de son amant, qui l’emprisonne de son corps nu? Comment ne pas percevoir la nostalgie de Palle Granjøj, vêtu tout au plus d’une paire de jeans, reprenant un solo conçu originalement pour son ami disparu sur Dance me to the End of Love?

Tous croient connaître l’univers de Leonard Cohen, mais Granhøj parvient à le détourner à son profit ici, allant jusqu’à « corriger » certains passages ou signer le texte de Famous Blue Raincoat, lu sur sa trame musicale, de « Sincerely, PJ ». (Ce spectacle soulignait après tout le 20e anniversaire de la compagnie.) Les mots du barde deviennent moteurs de cet objet hybride, entre théâtre expérimental, cabaret décalé, concert hommage, soirée de poésie et performance. On passe de l’hilarité à l’inconfort. Quand ces crânes de plastique sortent à répétition d’une boîte noire, polichinelles beckettiens, sur I’m Your Man, on ne peut réprimer un fou rire. Lorsque ces mêmes crânes se retrouvent propulsés, pêle-mêle, sur la scène, on ne peut éviter que ne remontent à la surface quelques images de charniers. On se laisse parfois porter par les dons ce conteur de Cohen, tandis qu’à d’autres moments, on s’abandonne à la puissance de sa musique, magnifiquement retransmise, grâce à des arrangements décapés, qui ne tombent jamais dans le rose bonbon. Quel bonheur par exemple d’entendre Cohen habillé d’accents flamenco, alors que sept guitaristes et l’altiste – qui se sert de son instrument comme d’une guitare – s’approprient avec un plaisir évident une ballade qui perd d’un seul coup toute noirceur!

Simple filet enveloppant les corps, éblouissement total quand le projecteur darde la foule, les éclairages jouent d’ailleurs ici un rôle essentiel, clin d’œil sans doute à cette faille dans tout objet, toute émotion, qui permet à la lumière de jaillir. On découvrira alors un barocco, perle irrégulière, aux imperfections apparentes, joyau qui déconcerte par moments, mais saura rejoindre ceux prêts à être déstabilisés.

Humanity Project : we are one



Les puristes s’insurgeront, s’attarderont sans doute au fait que Humanity Project de Paula de Vasconcelos n’est pas assez théâtralisé, que la danse n’y joue pas toujours le premier rôle, que la musique qui le soutient échappe parfois à l’entendement, oscillant du minimaliste au tonitruant. Ceux-là n’auront pas compris le côté profondément humain de l’aventure, cette transposition à la scène de la dichotomie même de notre existence, cette valse-hésitation que nous dansons constamment avec l’autre, les autres, qui parfois nous étouffent et nous annihilent, gommant toute velléité de s’affranchir de la masse, mais à d’autres moments nous portent moralement ou littéralement, comme le propose la chorégraphe, lors de moments particulièrement réjouissants. 

D’entrée de jeu, Paula de Vasconcelos nous fait comprendre qu’ici, aucun participant ne se diluera dans la masse, que le groupe peut vaincre uniquement parce qu’il est la somme des individus – et des individualités – qui le composent. Certains sont blonds, d’autres grands et minces, aux cheveux frisés, deux arborent fièrement leur ventre de femme qui porte la vie. Des adolescents côtoient un vieil homme encore allègre (et certains soirs une petite fille). Partout, des touches de couleur vive, des regards francs qui n’hésitent pas à dévisager le public. Une trentaine de ceux qui prennent possession de la scène de la Cinquième Salle sont des non-professionnels ayant choisi de s’investir pendant un an dans le projet, soucieux de participer à l’érection de cet édifice qui adopte chaque soir une morphologie unique. Six d’entre eux brûlent les planches au quotidien. Si, au début, on tente de les dissocier, notant un geste à la portée plus large, des pieds mieux pointés, on finit rapidement par abdiquer. Le propos est autre. On parle plutôt de marche vers l’avant, de relations qui se nouent, d’amitiés qui se sédimentent, d’amours qui se déploient ou se disloquent, de courants contraires qui nous font ployer, du poids que l’autre peut exercer sur nous, de la nécessité d’être vu, compris.

La musique d’Owen Belton, tantôt simple habillage atmosphérique, tantôt folle exubérance, suggère plus qu’elle impose, mais on y reconnaît ici et là certains motifs. Paula de Vasconcelos joue elle aussi le jeu des rappels, comme un compositeur qui énonce une dernière fois ses thèmes lors de la réexposition d’une forme sonate. On sent aussi un véritable travail pictural. Sculptées par les éclairages de Stéphane Ménigot, certaines images font réfléchir, la plupart émeuvent : ces « photos » de groupes prises dans le cadre  des trois portes qui finissent par s’ouvrir sur le mur bleu à l’arrière (signé Paul-Antoine Taillefer et Joshua Lamb), ces corps qui s’imbriquent l’un dans l’autre, ce couple seul au milieu de la foule, l’aîné qu’on n’intègre plus au quotidien de la cité, ce trio d’hommes, la force se révélant toujours au service de la tendresse. Le mystère de la vie qui bat, en toute impunité. Le reste au fond n’a que bien peu d’importance.

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