Les
membres de Granhøj Dans ont sans doute ressenti quelques papillons dans
l’estomac juste avant de présenter ce spectacle inclassable, articulé autour
des mots et chansons de Leonard Cohen, à deux kilomètres tout au plus de sa
résidence montréalaise. Comment néanmoins qualifier ce que nous avons vu de
danse, quand chaque geste est bloqué, suspendu, concentré, grâce à ce que le
chorégraphe Palle Granhøj désigne sous le nom de « technique d’obstruction »? En
même temps, existe-t-il façon plus adéquate de représenter le désir réprimé,
les amours déchues, le déchirement inhérent aux ruptures, magnifiquement
exprimés par la poésie de Cohen, qu’à travers une série de mouvements
contraints? Comment oublier cette danseuse, blottie dans une boîte, carcan et
cocon à la fois, qui tente de transcender sa douleur, prolongement du sens
premier des paroles de Light as a Breeze?
Comment ne pas être troublé par la relecture de You
Have Loved Enough
dans laquelle la chanteuse et danseuse essaie de se défaire de l’emprise de son
amant, qui l’emprisonne de son corps nu? Comment ne pas percevoir la nostalgie
de Palle Granjøj, vêtu tout au plus d’une paire de jeans, reprenant un solo
conçu originalement pour son ami disparu sur Dance me to the End of Love?
Tous
croient connaître l’univers de Leonard Cohen, mais Granhøj parvient à le
détourner à son profit ici, allant jusqu’à « corriger » certains passages ou signer
le texte de Famous Blue Raincoat, lu
sur sa trame musicale, de « Sincerely, PJ ». (Ce spectacle soulignait après
tout le 20e anniversaire de la compagnie.) Les mots du barde deviennent
moteurs de cet objet hybride, entre théâtre expérimental, cabaret décalé,
concert hommage, soirée de poésie et performance. On passe de l’hilarité à
l’inconfort. Quand ces crânes de plastique sortent à répétition d’une boîte
noire, polichinelles beckettiens, sur I’m
Your Man, on ne peut réprimer un fou rire. Lorsque ces mêmes crânes se
retrouvent propulsés, pêle-mêle, sur la scène, on ne peut éviter que ne remontent
à la surface quelques images de charniers. On se laisse parfois porter par les
dons ce conteur de Cohen, tandis qu’à d’autres moments, on s’abandonne à la
puissance de sa musique, magnifiquement retransmise, grâce à des arrangements
décapés, qui ne tombent jamais dans le rose bonbon. Quel bonheur par exemple d’entendre
Cohen habillé d’accents flamenco, alors que sept guitaristes et l’altiste – qui
se sert de son instrument comme d’une guitare – s’approprient avec un plaisir
évident une ballade qui perd d’un seul coup toute noirceur!
Simple
filet enveloppant les corps, éblouissement total quand le projecteur darde la
foule, les éclairages jouent d’ailleurs ici un rôle essentiel, clin d’œil sans
doute à cette faille dans tout objet, toute émotion, qui permet à la lumière de
jaillir. On découvrira alors un barocco,
perle irrégulière, aux imperfections apparentes, joyau qui déconcerte par
moments, mais saura rejoindre ceux prêts à être déstabilisés.