jeudi 8 avril 2010

Patrick Senécal: littérature extrême

Il ne ressemble en rien aux personnages de ses romans, troubles, taciturnes, dangereux. De tempérament impulsif, doté d’un humour souvent corrosif, le sourire contagieux, Patrick Senécal  n’aime rien autant que de profiter de l’instant présent et, qui sait, peut-être le pervertir un jour ou l’autre dans l’un de ses livres. Depuis trois ans, l’auteur encensé, qui a abandonné sa carrière de professeur de littérature au collégial pour se consacrer exclusivement à l’écriture, prend néanmoins le temps de donner une trentaine de conférences, dont celles qui s’inscrivaient dans le cadre de la semaine des langues initiée par le Collège Sainte-Anne en mars. « De tous les métiers artistiques, l’écriture est le plus solitaire et, en plus, on ne peut jamais voir la réaction des gens, explique-t-il. Puisque mon écriture s’inscrit dans le réel, quel meilleur contact avec le réel que de fréquenter des jeunes! »

Comment expliquer l’engouement des adolescents qui se laissent happer par son univers souvent glauque? « Je n’écris pas pour les ados, justifie-t-il d’entrée de jeu; ils me lisent, c’est différent. Les adolescents sont encore très proches de l’enfance et ils aiment se faire raconter des histoires. “Fais-moi décoller”, voici ce qu’ils attendent d’un auteur. Ils n’ont pas besoin de se justifier d’aimer les histoires. » Patrick Senécal y voit aussi peut-être une forme de catharsis, une façon d’expulser la violence et la colère parfois ressenties lors de cette période charnière.

Une évidence demeure : le lecteur, même réticent, devient captif de ces histoires aux mille rebondissements et chaque année, le CSA se laisse renverser par la vague Senécal. « Le vocabulaire est accessible, le livre se lit rapidement et c’est facile d’entrer dans l’histoire», m’a expliqué un jeune homme, visiblement surpris d’avoir été conquis. Si, il y a quelques années, les professeurs s’insurgeaient que les élèves soient plongés dans l’un ou l’autre des titres de Senécal plutôt que d’écouter leur cours, plusieurs ont succombé depuis aux attraits parfois vénéneux de ces récits. Caroline Hétu, professeur de français, admet volontiers devant sa classe être « fan finie ». Si elle n’hésite pas à qualifier Le passager de « livre bonbon », elle demeure visiblement ravie que le charme opère suffisamment pour que, au lendemain de la rencontre, les jeunes se précipitent en librairie pour poursuivre leur découverte de l’auteur. « Pour un écrivain, la récompense suprême est de savoir qu’on a donné le goût de lire à quelqu’un », soutient Patrick Senécal.

S’il a plongé dans les thrillers de Stephen King dès l’adolescence, le romancier voue un amour entier à Émile Zola, Victor Hugo, Albert Camus et Romain Gary. Il se dit également jaloux de la façon dont Dennis Lehane et Daniel Pennac réussissent à allier trame narrative explosive et prose impeccable. « Je ne suis pas un styliste, je suis toujours  dans l’action. Cela ne veut pas dire que je n’essaie pas d’écrire le mieux possible toutefois. Avec l’expérience, on maîtrise mieux le style, le ton, la langue. »

Patrick Senécal refuse le statu quo et l’immobilisme. Impliqué dans mille et un projets, dont l’écriture de scénarios, de nouvelles, de livres pour enfants, l’homme ne s’arrête jamais bien longtemps pour souffler. « Il est facile de s’installer dans un confort, dans la tranquillité, la facilité, une certaine complaisance. Le déséquilibre est créatif. » On n’en doute pas une seconde.


La Clé, mai 2010

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