« J’aime un arbre plus qu’un homme ; les bois, les arbres, les rochers donnent la réponse que l’homme attend. » (Beethoven)
Selon ses contemporains, Beethoven n’aimait rien tant que s’imprégner des beautés de la nature. Son valet Michael Krenn se souvient qu’il pouvait arpenter les prés de l’aube à la nuit tombée, « carnet de notes à la main, gesticulant, complètement transporté par l’inspiration ». Deux siècles plus tard, la dégradation flagrante de notre planète nous oblige plus que jamais à ouvrir les yeux et poser des gestes. Qui mieux que Beethoven pour nous le rappeler? Kent Nagano a donc conçu ce programme comme un contrepoint aux propos de l’écologiste David Suzuki. L’accélération de la pulsation de la Huitième Symphonie et la densité du langage contrapuntique de la Grande Fugue dupliqueront le sentiment d’urgence. La répétition des motifs de la « Pastorale » deviendra quant à elle le miroir de celle des éléments de la nature, nous rappelant, comme le souligne la Déclaration d’interdépendance que « nous sommes les pluies et les océans qui coulent dans nos veines. Nous sommes le souffle des forêts et les plantes de la mer. »
Ludwig van Beethoven
Né à Bonn, baptisé le 17 décembre 1770
Mort à Vienne le 26 mars 1827
Symphonie no 8 en fa majeur, opus 93
Un peu négligée par rapport aux imposantes Septième et Neuvième symphonies, la Huitième se révèle pourtant une œuvre originale, débordant d’un humour contagieux, qualifiée par Beethoven lui-même de « déboutonnée » (aufgeknöpft), volontiers dionysiaque. « Je suis, a-t-il après tout dit, le Bacchus qui broie le vin délicieux pour l’humanité. C’est moi qui donne aux hommes la divine frénésie de l’esprit. »
Audacieuse, libre, elle comprend par exemple des incursions en 2/4 au milieu d’un premier mouvement qui se décline en ¾. Le deuxième opte volontiers pour un registre plus ingénu, « comme la chanson de deux enfants cueillant des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps », le remarquait Berlioz. Un menuet à la Haydn, lumineux, rythmiquement ambigu, remplace le scherzo à trois temps privilégiés jusque-là par Beethoven. Le finale dégage une effervescence certaine, comme un fleuve submergeant tout sur son passage.
Große Fuge (Grande Fugue), opus 133
D’abord composée comme sixième et dernier mouvement du Quatuor opus 130, détachée pour être publiée séparément en 1827, la Grosse Fuge est considérée par les spécialistes comme l’apex de l’écriture pour cordes de Beethoven. « Ce n'est pas de l'art que de faire une fugue : j'en ai fait par douzaines, à l'époque de mes études. Mais l'imagination réclame aussi ses droits ; et aujourd'hui, il faut qu'un autre esprit, véritablement poétique, entre dans la forme antique », confiait-il au violoniste Holz.
Visionnaire, monumentale, profondément expressive, en plusieurs segments tributaires à la fois de la forme sonate, du style fugué (avec deux sujets différents) et de la variation, la Grosse Fuge ne devait pas connaître la gloire instantanée. Considérée trop virtuose pour les exécutants de l’époque, elle avait même été qualifiée d’« horreur indéchiffrable » par Louis Spohr. « Les bœufs ! Les ânes! Oui, ces friandises! ILS se les font resservir encore une fois! Pourquoi pas plutôt la fugue? Elle seule aurait dû être rejouée », avait déclaré le compositeur après la première du quatuor, alors que les deuxième et quatrième mouvements avaient été applaudis et bissés. Il faudra attendre le 20e siècle et Stravinski, pourtant pas toujours tendre envers le maître de Bonn, pour y voir « une œuvre immortelle et à jamais contemporaine ». L’œuvre a notamment été citée par Alfred Schinttke dans son Troisième Quatuor à cordes et a inspiré à Mark Doty un poème en 1995. De nombreux arrangements orchestraux en ont été réalisés, dont celui de xxx , entendu ici.
Symphonie no 6 en fa majeur, opus 68, « Pastorale »
Au lieu de dresser un portrait réaliste de scènes champêtres, Beethoven cherche dans sa Sixième Symphonie, créée en 1808 (en même temps que la Cinquième), à en extraire la quintessence. « Symphonie Pastorale, ou souvenir de la vie champêtre (plutôt expression de la sensation que peinture) », inscrit-il d’ailleurs sur la page-titre.
Le premier mouvement inspire les images suivantes à Hector Berlioz : « Les pâtres commencent à circuler dans les champs, avec leur allure nonchalante, leurs pipeaux qu’on entend au loin et tout près; de ravissantes phrases vous caressent délicieusement comme la brise parfumée du matin; des vols ou plutôt des essaims d’oiseaux babillards passent en bruissant sur votre tête, et de temps en temps l’atmosphère semble chargée de vapeurs; de grands nuages viennent cacher le soleil, puis tout à coup ils se dissipent et laissent tomber d’aplomb sur les champs et les bois des torrents d’une éblouissante lumière. »
Anton Schindler raconte que, lors d’une promenade avec Beethoven dans la vallée d’Heiligenstadt, celui-ci « s’asseyant sur le gazon et s’adossant à un ormeau, me demanda si, parmi les chants des oiseaux, j’entendais celui du loriot. Tout était silencieux. Il reprit alors : “Ici j’ai écrit la ‘Scène au bord du ruisseau’, et là-haut les cailles, les loriots, les rossignols et les coucous, l’ont composée avant moi.” »
Un orage met bientôt un terme à la « Joyeuse assemblée de paysans », aux sonorités populaires. « Écoutez, écoutez ces rafales de vent chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, explique Berlioz, le sifflement aigu des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point d’éclater; l’ouragan s’approche, grossit; un immense trait chromatique, parti des hauteurs de l’instrumentation, vient fouiller jusqu’aux dernières profondeurs de l’orchestre, y accroche les basses, les entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui renverse tout sur son passage. »
La Symphonie s’achève dans la joie et la sérénité, les images bucoliques du premier mouvement étant de nouveau conjurées dans cet hymne de gratitude envers la nature.
OSM 27 et 28 avril
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