Sergueï Rachmaninov
Né à Oneg, près de Novgorod le 1er avril
1873
Mort à Beverly Hills le 28 mars 1943
Même s’il a grandi dans une famille pour laquelle
le maintien d’une tradition musicale demeure un geste à intégrer au quotidien
(son grand-père paternel, fils de violoncelliste, aurait lui-même pris des
cours de piano avec John Field, qui devait porter le genre du nocturne à un
sommet), Rachmaninov se sentira écartelé toute sa vie entre ses diverses
identités. Le pianiste adulé passe un certain nombre de mois sur la route
chaque année, défendant aussi bien ses œuvres que celles des grands romantiques
et de ses contemporains (dont Scriabine), signe des autographes, des cartes à
son effigie, repousse les limites de la virtuosité jusqu’à ce que ses doigts
répondent à peine. Mari et père de famille attentionnés, il mène aussi une
carrière parallèle de chef d’orchestre et de compositeur, le succès planétaire
de ses célèbres Prélude en do dièse
mineur et Deuxième Concerto pour piano ne suffisant pas à rayer de
sa mémoire les critiques acerbes des tenants de la modernité. Pourtant, tant dans la façon dont il s’est approprié les
couleurs orchestrales et les a transcendées en une écriture pianistique dense, que
celle avec laquelle il a sublimé la technique de l’instrument, il a fait
basculer irrévocablement le langage musical.
Les quinze premières années du 20e
siècle – période pendant laquelle les deux œuvres au programme ce soir ont été
composées – demeurent les plus heureuses de sa vie. Rachmaninov passera
notamment ses étés dans la propriété des Satine (le compositeur épousera
d’ailleurs sa cousine Natalia en 1902), refuge qui lui permet d’écrire et de se
reposer de ses multiples concerts. Pendant cette période, on le retrouve
également chef d’orchestre au Théâtre Bolchoï de 1904 à 1906, à Dresde (où il
composera sa Deuxième Symphonie et l’opéra
Monna Vanna), puis entamera en 1909
une première tournée aux États-Unis, où il connaîtra un grand succès, notamment
grâce à son Troisième Concerto.
Le déclenchement de la Première Guerre mondiale et
la Révolution d’octobre brouilleront les cartes, forçant Rachmaninov à
l’exil. Il s’installera aux États-Unis, où il rencontrera Vladimir Horowitz,
qui avait choisi le Troisième Concerto
comme épreuve de sortie du Conservatoire et le décrit comme le dieu musical de
son enfance. « Il s'est jeté sur la musique comme un tigre affamé. Avec son
audace, sa bravoure, son intensité, il l'a dévorée tout cru », soulignerait le
compositeur. Il considèrera Horowitz comme le pianiste ayant le mieux saisi les
subtilités de son langage et l’amitié des deux hommes se poursuivra jusqu’à la
mort de Rachmaninov, en 1943.
Convaincu de la nécessité de demeurer le serviteur
d’une architecture supérieure, Rachmaninov tentera toute sa vie d’atteindre
économie de moyens et simplicité d’expression. Il expliquait à la poétesse
Mariette Shaginyan que chaque pièce devait être façonnée autour de son point culminant :
« Toute la masse sonore doit être mesurée, la profondeur et la puissance de
chaque son doivent être rendues avec un degré suprême de pureté et de
progression et ce sommet s’accomplit dans un geste du plus haut naturel
apparent, même si, en fait, son accomplissement est le plus grand art. »
Concerto
pour piano no 3 en ré mineur, opus 30
Créé le 28 novembre 1909 à New York par le
compositeur sous la direction de Walter Damrosch, le Troisième Concerto pour piano (familièrement surnommé « le Rach 3
») est si redoutable que Rachmaninov lui-même ne pouvait offrir de rappel au
public après son exécution, comme le rappelle un article du New York Herald : « Monsieur
Rachmaninov fut rappelé plusieurs fois par le public qui insista pour qu'il
rejoue, mais il leva les mains dans un geste signifiant qu'il était d'accord
pour rejouer, mais que c'étaient ses doigts qui ne l'étaient pas. Ceci fit
beaucoup rire le public qui, à ce moment-là seulement, le laissa partir !
» L’œuvre sera redonnée quelques semaines après la première, sous la
baguette de Gustav Mahler cette fois, et publiée l’année suivante. « À cette
époque, Gustav Mahler était le seul chef d’orchestre qui me semblait digne
d’être comparé à Nikisch [chef alors du célèbre orchestre du Gewandhaus de Dresde].
Il s’est consacré au [Troisième] Concerto jusqu’à ce que
l’accompagnement, qui est plutôt compliqué ait été répété à la perfection »,
expliquera Rachmaninov plus tard à son biographie Riesemann. L’œuvre ne
connaîtra véritablement son essor que lors du retour en Russie de l’artiste. «
Le nouveau concerto reflète les meilleures facettes de son pouvoir
créateur : sincérité, simplicité et clarté de la pensée musicale »,
soulignera d’ailleurs le journaliste Grigori Prokofiev.
Le premier mouvement s’articule
autour d’une mélodie d’une simplicité désarmante, jouée à l’octave, que
Rachmaninov développera ensuite en figures d’une rare complexité. « Le
premier thème de mon Troisième Concerto
n’est emprunté ni au chant populaire, ni à la musique d’église, explique-t-il.
Il s’est tout simplement “composé lui même” […] je ne pensais qu’à la
sonorité. Je voulais “chanter” la mélodie au piano. » Le deuxième thème
s’amorce à travers de légers échanges entre l’orchestre et le piano, qui
finissent par se fondre en un geste plus large, en majeur. Après un
développement mettant tour en tour en valeur la brillance de la toccate et la
profondeur de lourds accords, la première idée revient, avant que l’apogée ne
soit atteinte dans la cadence, d’une formidable difficulté. L’Intermezzo, une série de mélodies
librement assemblées, mène sans pause au finale, plusieurs rappels du premier
mouvement offrant une unité cyclique au concerto.
Symphonie no 2 en mi
mineur, opus 27
Dans une entrevue reproduite dans le Monthly
Musical Record en novembre 1934, Rachmaninov explique qu’un compositeur
doit posséder deux qualités essentielles : « Premièrement, c’est
l’imagination. Je ne veux pas affirmer par là que l’interprète n’a pas
d’imagination. Mais on peut considérer que le compositeur possède un talent
plus important, car avant de créer, il doit imaginer. Il imagine avec une telle
force que dans sa conscience se crée la future composition avant même qu’une
seule note ne soit écrite. [...] Le deuxième talent, plus important encore, qui
distingue le compositeur de tous les autres musiciens, c’est le sens aigu de la
couleur musicale. »
Cette maîtrise de l’orchestration sera portée à un
sommet avec la Deuxième Symphonie,
créée sous la direction du compositeur le 26 janvier 1908 à Saint-Pétersbourg,
mais composée à Dresde, où il s’était réfugié deux ans auparavant. Il dirigera
également la première moscovite et le jouera avec le Philadelphia Orchestra en
novembre 1909. Dans chaque cas, le public devait répondre avec enthousiasme à l’œuvre,
popularité demeurée constante jusqu’à aujourd’hui. « Malgré ses 34 ans, il est
l’une des figures les plus significatives du monde musical contemporain ;
véritable successeur de Tchaïkovski, il n’en a peut-être pas encore tout le
talent (il est trop tôt pour en parler), mais la concentration, la sincérité,
et la délicatesse. Successeur et non imitateur, car il a déjà sa propre
individualité », devait noter le critique musical Yuli Engel après avoir
entendu le concerto à Moscou.
Le matériel mélodique est principalement dérivé
d’une seule idée, énoncée dès les premières mesures qui, transformée de
multiples façons, hantera toute la symphonie, lui insufflant une cohérence
irrésistible. Le deuxième mouvement, un scherzo, construit sur le motif du Dies irae, comprend également un thème
lyrique, chaleureux et fluide, et un fugato virtuose. Page presque miraculeuse,
refusant pourtant tout sentimentalisme, l’Adagio
demeure l’un des sommets de l’œuvre de Rachmaninov. Le finale, qui contient
quelques petites cellules motiviques qui se grefferont par la suite au Troisième Concerto, nous fait passer par
une gamme complète d’émotions, du lyrisme expansif à l’effervescence la plus
lumineuse, avant de se conclure par un véritable feu d’artifice sonore.
Orchestre symphonique Royal (Maroc)
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