Le petit Jean croissait et profitait à vue d’œil. Son intelligence semblait vive, ses talents multiples. Très tôt, il aborda la composition. « Depuis ma prime jeunesse, je suis atteint du virus de la composition. Faire quelque chose en partant de la feuille blanche, quelle ivresse ! Pouvoir sortir de sa prison personnelle, quel privilège ! Et le risque est nul : si le message est sans valeur, je ne serai plus là pour le constater... Et Dieu m'en consolera, s'il veut bien de moi... » En 1921, il publia sa première œuvre musicale, Pour Jacqueline et, du haut de ses neuf ans, promit solennellement de remplacer Saint-Saëns, passé de vie à trépas.
Un matin, le père du petit Jean, directeur du Conservatoire du Mans, reçut la lettre suivante : « Voici longtemps que je me reproche de n’avoir pas encore répondu à votre aimable lettre et à l’envoi fort intéressant du manuscrit de votre fils. Parmi les dons de cet enfant, je remarque surtout le plus fécond que puisse posséder un artiste, celui de la curiosité. Il ne faut pas étouffer dès à présent ces dons précieux, risquer de dessécher cette jeune sensibilité. … Et, dès maintenant, vous pouvez recommander à votre fils de s’armer de courage pour poursuivre la carrière “d’agrément” dans laquelle il s’est engagé. Maurice Ravel, 10 janvier 1923 » La voie semblait tracée, il ne restait plus qu’à la suivre.
Pour l’élever à un degré de science encore plus grand, on lui transmit les rudiments de la composition à Paris, à des lieues du Mans. « Mon professeur d'écriture, Nadia Boulanger, n'a jamais pu m'apprendre ni l'harmonie ni le contrepoint et encore moins la fugue. Pour maintenir son prestige, elle disait partout que je savais tout cela d'instinct. Je dois à la vérité de dire que, lorsque je compose, les plus belles théories sont la dernière chose à quoi je pense. Les autoroutes de la pensée m'intéressent moins que les sentiers forestiers. »
Toute sa vie durant, malicieusement, petit Jean refusa de devenir grand, préférant insuffler la fraîcheur oubliée de l’enfance à chacune de ses pages. Longuement, il s’est entraîné – après tout, « le goût est surtout affaire de courage ». Il fit fi des modes, ignora un public par trop versatile, accepta de jouer le rôle du marginal, se gaussa des critiques de ses contemporains qui décriaient sa rapidité d’écriture et ses inventions mélodiques ludiques. Fier, résolu, il refusa de sacrifier son indépendance d’esprit, de céder aux diktats de la musique sérielle qu’il combattit, vaillamment, jour après jour.
Avec Gargantua, Françaix choisit de revisiter l’œuvre de Rabelais, de l’adapter, de l’adopter, d’en extraire la quinte essence. « Je n’écris pas un livret pour le suivre, mais au contraire pour suivre ma musique qui va plus vite et plus loin que le texte. » Avant toute chose, il espérait transmettre les messages humanistes de
Dans L'Heure du Berger, frivole juste à souhait, Françaix joua plutôt la carte de la caricature en acceptant cette commande pour « rénover la musique de brasserie » – Berger étant le nom d’un célèbre apéritif anisé. « Mon Heure du Berger se passe chez le Maxim's de la belle époque, où l'évocation de la belle Otéro était bien de nature à créer de petits frémissements ecclésiastiques; quant à ma mise en boîte des Vieux Beaux, elle m'est aujourd'hui un rien cruelle, car ma beauté est très controversée, si mon âge ne l'est pas!
Pour les Petits Nerveux, ils évoquent les amis de Tristan Bernard, en gilets de sport rayés et pantalons knickers, pédalant à toute vitesse sur de rutilantes bicyclettes pour tenter d'éblouir des dames parfaitement blasées.
Maurice Ravel disait qu'il n'est pas de bonne musique de brasserie sans contrebasse. Pour lui obéir, j'ai donc adjoint une contrebasse au Quatuor Enesco, pour assurer l'exécution de L'Heure du Berger, et vous constaterez que ces messieurs, si sérieux dans Mozart et Beethoven, prendront un certain plaisir à s'encanailler. » Cette version pour cordes est enregistrée ici pour la toute première fois, toutes les versions existantes ayant été adaptées pour vents.
Les plaisirs évoqués dans les Quinze Portraits d’Auguste Renoir se veulent d’un tout autre ordre, l’insouciance se muant en une douce tendresse, teintée de fierté paternelle. En effet, avant d’être adaptés à la formation de l’orchestre à cordes, les Portraits furent d’abord composés pour piano à quatre mains et le compositeur s’est plu à les décliner à de nombreuses reprises en compagnie de sa fille, Claude. « C’est en contemplant les tableaux du peintre consacrés aux enfants que m’est venu l’idée de les traduire en musique. Ils sont émouvants de vérité, de candeur et de simplicité. C’est bien d’eux que quelqu’un a dit : “Malheur à qui scandalise ces petits ” »
Quant à
Toute sa vie, Françaix préféra à la gloire la satisfaction de rendre heureux avec sa musique, multiplia les incursions dans les différents genres. « À toi cher public averti, d’ouvrir tes oreilles et d’avoir le courage de penser : cette musique me plaît, ou me déplaît. Qu’il n’y ait entre ma musique et toi aucun intermédiaire plus ou moins intéressé à orienter tes conclusions. Souviens-toi que tu es composé d’êtres humains libres, et non de robots obéissants. Écrase de ton fondement puissant le snobisme, la mode et les envieux. »
Toutes les citations en italique sont de Françaix lui-même.
Disque Analekta Angèle Dubeau & La Pietà. Sortie: février 2009
