vendredi 19 avril 2013

Grains de sable : Théâtre d’opération



Le Canada a déployé ses premiers soldats en Afghanistan à l’automne 2001, malgré les réserves de plusieurs analystes et l’opprobre de l’opinion publique. Des dizaines de morts canadiennes ont ponctué le conflit, autant de rappels de la nature létale de l’opération. Et puis, dans les énumérations statistiques, on oublie trop souvent les blessés, lourds ou légers, ainsi que les séquelles que tous porteront, autant de cicatrices non apparentes, mais présentes. Peut-on revenir indemne de l’Afghanistan? Warwick il y a quelques semaines posait la question de façon assez frontale. Grains de sable de Milena Buziak propose  cette fois une approche peut-être plus indirecte, un cadre plus dépouillé, en apparence plus clinique (ne parle-t-on pas de théâtre documentaire?), mais qui néanmoins fait mouche.

Ici, pas de détour dramaturgique, de liberté littéraire. L’auteure et metteure en scène s’appuie sur les témoignages d’un colonel, d’un adjudant et d’un caporal, de leurs épouses, recueillis au cours de 20 heures d’entrevues. Mots, intonations, silences, hésitations, scories syntaxiques : par respect, par volonté de transmettre sans filtre, Buziak a choisi de conserver la langue, le fil de pensées des intervenants. En agençant les phrases, tantôt les apposant, tantôt les opposant, elle propose une lecture polyphonique, qui refuse de prendre position, de tomber dans le prêche. « La vérité est parfois contradictoire », dit-elle elle-même, avant de s’assoir en retrait, calepin et stylo à portée de main, dans l’ombre de ce qui se joue sur scène.

On en apprendra sur certaines stratégies de déploiement, mais surtout sur l’impuissance qui habite les militaires quand ils perdent un compagnon d’armes (« T’es pas préparé à vider la chambre de ton chum. »), leur difficulté à réintégrer un quotidien qui n’exclut pas toujours la violence (« Je me réveille ici, mais j’suis encore là-bas. »), le sentiment de fierté ambigüe (« Je suis fier d’être revenu en un seul morceau. »), le yo-yo émotionnel de leurs épouses, parfois soulagées de vivre en solo, souvent inquiètes de devoir annoncer un jour à leurs enfants le décès de cet homme qu’ils connaissent souvent si peu, leurs embarras à instiller le respect du métier du père quand d’autres considèrent ce dernier comme un meurtrier.

La distribution sans faiblesse (Kathleen Aubert, Jean Belzil-Gascon, Jean-Guy Bouchard, Alexis Gareau, Isabelle Miquelon et Isabelle Montpetit) permet aux différentes voix de s’élever, de se répondre, de se superposer en strates. On s’attache aux personnages, qui se racontent, se questionnent, apprivoisent la blessure au cœur même de leur vie, continuent d’avancer, de s’aimer malgré tout. On aurait souhaité que le propos puisse être développé de façon encore plus étoffée et organique (50 minutes pour faire le tour de cette épineuse question, c’est bien peu), mais saluons néanmoins l’efficacité des déplacements de chaises (qu’on réassocie comme autant de formations de combat peut-être) et le choix de déverser en apex de la pièce du sable, rappel des premiers échanges (les femmes expliquant que les fines particules s’immiscent partout, même dans l’odeur de leur homme), mais geste qui nous permet aussi de comprendre viscéralement toute la difficulté de combattre dans de telles conditions.

Alameda, le boulevard où marche l’homme libre : en quête d’identité



Après un stage en parfumerie de dix mois, Patricio prend l’avion pour rentrer à la maison, ou du moins à Montréal, terre d’accueil, port d’attache, point d’ancrage. Ayant fui le coup d’état de Pinochet avec sa famille quand il était enfant, est-il d’ici ou de là-bas? Alors que ses parents, maintenant à la retraite, s’apprêtent à retrouver un Chili autre, pourra-t-il accepter de reprendre l’entreprise familiale, service de messagerie qui permet aux immigrés d’envoyer denrées et argent à leurs proches restés au pays, mais surtout se veut un pont entre l’autrefois et le maintenant?

Marcelo Arroyo signe avec Alameda, le boulevard où l’homme marche libre, une première pièce dans laquelle l’autofiction joue un rôle déterminant et devient catharsis. « L’exil, ça déchire. » À travers les odeurs, celles des fleurs poussant dans le jardin de sa grand-mère, des lys qui évoquent aussi bien l’amour, la mort que le passage des saisons, de la valise de cuir de son père dans laquelle il se blottissait enfant, il cherche sa voie. « Si je tue la nostalgie, je tue une partie de moi-même. » À travers les trois langues devenues siennes, il peine parfois à trouver sa voix. Le français lui permet d’articuler sa pensée et de se fondre dans son environnement d’accueil, l’anglais de rire et de râler, mais l’espagnol reste privé, « pour la famille ».  

Le choix d’un alter ego maîtrisant la parfumerie, qui s’est imposé lors d’improvisations préparatoires, se révèle une image pertinente de l’immigration. Ne parle-t-on pas de note de tête, de cœur, de fond? L’accord cherche malheureusement à se fixer. L’idée d’opposer deux jumeaux complémentaires, qui dialoguent le plus souvent à travers un paravent qui devient miroir dressé dès les premiers instants du spectacle, reste séduisante. Patricio (Victor Andres Trelles Turgeon, à la physicalité moins exacerbée qu’au grand écran dans Le torrent) a besoin de son double PM (personnage par moments d’une arrogance crasse, à d’autres voix de la raison, incarné par Marc-André Leclair, plus convaincant dans le registre intérieur) pour prendre enfin une décision. Celle de plonger le spectateur dans un cabaret psychédélique, dans lequel Lo et La, représentations du passé et du présent, s’éclatent de façon presque vulgaire, la tête encapuchonnée comme des religieuses sorties d’un cauchemar éveillé, m’a semblé trop caricaturale pour avoir une quelconque portée dramaturgique, surtout quand on peine à comprendre les tirades, en français ou en espagnol. Pourtant, quand les deux mêmes actrices, Marie-Sophie Roy et Lynne Cooper, deviennent hôtesses de l’air, le texte ne dérape aucunement. Les personnages de Faye, chef de cabine revenue de tout depuis les attentats du 11-Septembre – date également du coup d’état chilien, aucun hasard ici –, qui ne peut envisager une traversée que sous influence de l’alcool et Celia, une autre expatriée chilienne, qui cherche désespérément à rejoindre Patricio à travers leur langue maternelle, possèdent une belle densité. Elles permettent de démontrer aussi que, au fond, nous sommes peut-être bien la somme de nos rencontres. Le parallèle entre La Alameda, surnom de l’Avenida del Libertador Bernardo O’Higgins, principale artère de Santiago du Chili, et le boulevard Saint-Laurent, hommage sans doute senti à la « colonne vertébrale » de Montréal, est établi un peu tard pour qu’on ne perçoive pas son côté plaqué. Maintenant que l’auteur semble avoir accepté que le concept d’identité puisse parfois se révéler flou, nous restons curieux de découvrir à quel sujet il se consacrera ensuite.
 

Les hivers de grâce : la belle saison



En hommage au 150e anniversaire du décès du philosophe américain Henry David Thoreau, Denis Lavalou a plongé dans l’univers de l’auteur en articulant une série de lectures théâtralisées autour des saisons. Dans Les hivers de grâce, il nous fait découvrir le transcendantaliste à Walden Pound, lieu d’un calme exceptionnel, en marge aujourd’hui encore de cette civilisation échevelée devenue la nôtre. Le penseur s’y est installé dans une modeste cabane pendant deux ans, y réfléchissant aussi bien à l’écologie, au développement durable, qu’à la nécessité de choisir la désobéissance civile pour faire évoluer les choses, autant de sujets brûlants d’actualité, un an après le Printemps érable, alors que notre société refuse toujours de voir plus loin que les manifestations. 

Thoreau nous y est présenté sous trois visages : l’amoureux de la nature, l’homme en quête de spiritualité, tous deux contemplatifs par essence, et le penseur politique, qui s’emballe, se désole, n’hésite pas à haranguer. Jean-François Blanchard, Marcel Pomerlo et Denis Lavalou lui-même, chacun arborant une veste aux couleurs complémentaires dans les tons de terre, mais un même foulard vert forêt, qu’ils nouent et dénouent au gré des scènes, conversent, parfois en trio, parfois en duo. À d’autres moments, deux d’entre eux deviennent simples témoins des propos de l’autre. Trois parties indissociables d’un tout, trois déclinaisons d’une articulation de la pensée, trois échos d’un même instant qui se démultiplie, trois timbres distincts qui se superposent en un contrepoint souvent très musical. 

Les saisons se suivent, mais ne se ressemblent jamais entièrement, rythmées par l’évocation d’une nature en constante mutation, superbement prolongée par les éclairages toujours subtils de Stéphane Ménigot, les projections qui respirent pratiquement devant nos yeux de Frédéric Saint-Hilaire et une trame sonore efficace d’Éric Forget, qui intègre des plages atmosphériques de Goldmund et de John Cage (Un clin d’œil au « Thoreau » de la Concord Sonata de Charles Ives aurait d’ailleurs été intéressant ici.) et certains éléments organiques, notamment le souffle du vent. Au fil des scènes, Thoreau évoquera aussi bien les blessures d’amitié (après sa brouille avec Emerson), la douleur de perdre un être cher (Margaret Fuller, décédée lors du naufrage du bateau qui la ramenait en Amérique avec sa famille), ses démêlés avec la justice américaine (alors qu’il refuse de payer ses impôts pendant six ans), que la simple nécessité de dire, de transmettre. « Écris pendant que le feu brûle en toi. »
La scénographie de Cédric Lord, en apparence dépouillée, se lit comme un hommage presque révérend à Walden Pound, le plan incliné allant jusqu’à reprendre l’angle et la couleur du sable de la courte grève du lieu. Ceux qui fréquentent Thoreau (dont je suis) auront l’impression de voir s’incarner des pages aimées, accepteront sans hésiter la dilatation du temps proposée par Lavalou, entendront autrement le grain de cette voix si particulière, nécessaire. « Vendez vos habits, mais gardez vos pensées. » Souhaitons que d’autres y soient sensibles.

Humanity Project : we are one



Les puristes s’insurgeront, s’attarderont sans doute au fait que Humanity Project de Paula de Vasconcelos n’est pas assez théâtralisé, que la danse n’y joue pas toujours le premier rôle, que la musique qui le soutient échappe parfois à l’entendement, oscillant du minimaliste au tonitruant. Ceux-là n’auront pas compris le côté profondément humain de l’aventure, cette transposition à la scène de la dichotomie même de notre existence, cette valse-hésitation que nous dansons constamment avec l’autre, les autres, qui parfois nous étouffent et nous annihilent, gommant toute velléité de s’affranchir de la masse, mais à d’autres moments nous portent moralement ou littéralement, comme le propose la chorégraphe, lors de moments particulièrement réjouissants. 

D’entrée de jeu, Paula de Vasconcelos nous fait comprendre qu’ici, aucun participant ne se diluera dans la masse, que le groupe peut vaincre uniquement parce qu’il est la somme des individus – et des individualités – qui le composent. Certains sont blonds, d’autres grands et minces, aux cheveux frisés, deux arborent fièrement leur ventre de femme qui porte la vie. Des adolescents côtoient un vieil homme encore allègre (et certains soirs une petite fille). Partout, des touches de couleur vive, des regards francs qui n’hésitent pas à dévisager le public. Une trentaine de ceux qui prennent possession de la scène de la Cinquième Salle sont des non-professionnels ayant choisi de s’investir pendant un an dans le projet, soucieux de participer à l’érection de cet édifice qui adopte chaque soir une morphologie unique. Six d’entre eux brûlent les planches au quotidien. Si, au début, on tente de les dissocier, notant un geste à la portée plus large, des pieds mieux pointés, on finit rapidement par abdiquer. Le propos est autre. On parle plutôt de marche vers l’avant, de relations qui se nouent, d’amitiés qui se sédimentent, d’amours qui se déploient ou se disloquent, de courants contraires qui nous font ployer, du poids que l’autre peut exercer sur nous, de la nécessité d’être vu, compris.

La musique d’Owen Belton, tantôt simple habillage atmosphérique, tantôt folle exubérance, suggère plus qu’elle impose, mais on y reconnaît ici et là certains motifs. Paula de Vasconcelos joue elle aussi le jeu des rappels, comme un compositeur qui énonce une dernière fois ses thèmes lors de la réexposition d’une forme sonate. On sent aussi un véritable travail pictural. Sculptées par les éclairages de Stéphane Ménigot, certaines images font réfléchir, la plupart émeuvent : ces « photos » de groupes prises dans le cadre  des trois portes qui finissent par s’ouvrir sur le mur bleu à l’arrière (signé Paul-Antoine Taillefer et Joshua Lamb), ces corps qui s’imbriquent l’un dans l’autre, ce couple seul au milieu de la foule, l’aîné qu’on n’intègre plus au quotidien de la cité, ce trio d’hommes, la force se révélant toujours au service de la tendresse. Le mystère de la vie qui bat, en toute impunité. Le reste au fond n’a que bien peu d’importance.

Site Internet JEU

Les bas-fonds : une proposition intéressante mais imparfaite



« L'auteur écrit une pièce, les acteurs en jouent une autre et le public en comprend une troisième », affirmait avec raison l’homme de théâtre Charles Baret. En écrivant en 1902 Les bas-fonds, Gorki pouvait-il même anticiper que, une cinquantaine d’années après, le légendaire Akira Kurosawa l’adapterait au cinéma sous le titre de Donzoko, et qu’un siècle plus tard, la pièce prendrait une résonance bien particulière, à Montréal, le metteur en scène René Miglaccio souhaitant susciter chez le spectateur une réflexion sur le thème de l’itinérance? Redécouvrir cette pièce à la fois sombre et lumineuse, sise dans la Russie prérévolutionnaire, pourtant d’une troublante actualité, dans les Ateliers Jean-Brillant avait quelque chose de fascinant. Les dialogues des comédiens se trouvaient de façon aléatoire ponctués par le rugissement des camions de déneigement sur les rues avoisinantes, étrange mise en abime des nuits passées dans les refuges, sans compter que les spectateurs transis par une humidité plutôt traîtresse en ce soir glacial de février n’avaient par moments d’autre choix que de se blottir dans les couvertures disposées sur les chaises. Prêts à vivre entièrement l’expérience, on aurait d’ailleurs souhaité que les extraits vidéo présentés en prélude et postlude, dans lesquels des itinérants montréalais se révèlent sans fards, soient intégrés à la trame narrative, comme ponctuation peut-être entre certaines scènes ou pour souligner un propos.

René Miglaccio et la jeune Compagnie de la Lettre 5 pratiquent un « réalisme expressionniste », approche inspirée par l’expressionnisme allemand et l’art japonais, dans laquelle le corps joue un rôle essentiel. À travers un jeu de masques (les acteurs maquillés de blanc) et une gestuelle chorégraphiée avec minutie, la pièce perdait toute référence aux temps et aux lieux (outre le maintien des noms des protagonistes). Si la prémisse paraissait séduisante, la réalisation se révèle nettement moins convaincante, en grande partie parce que les comédiens ne semblaient pas disposer d’un vocabulaire commun. Si Louise Boisvert incarnait avec brio le personnage central de Louka et que le jeu tantôt explosif, tantôt nuancé, de Jean-Charles Fonti en Pepel convainquait sans peine, la multiplicité des accents (Grégoire Cloutier passant notamment, peut-être consciemment, d’un français international soutenu à un québécois assumé), le manque de projection de certains, la surenchère des autres et le grésillement des haut-parleurs finissaient par distraire le spectateur, l’empêchant d’apprécier à sa juste valeur la proposition. On retiendra néanmoins le rouge vibrant du manteau du personnage de l’acteur et du drap recouvrant la couche de la mourante Anna, la division de l’espace en blocs (un éclairage plus ciblé nous aurait permis de mieux saisir les bagarres de rue transposées à la mezzanine), certains détails du décor rappelant le film de Kurosawa. Il faut néanmoins admettre que le spectacle offre un regard différent sur l’itinérance. Et si tous ces laissés pour compte croisés chaque jour n’étaient au fond que des personnages en quête d’un public?

Site Internet JEU