Toute musique sublime les émotions, mais peu savent toucher le public autant que Tchaïkovski. Comme le mentionnait le chef d’orchestre Leopold Stokowski : « Sa musique vient directement du cœur et est une expression spontanée de ses émotions les plus intimes. Elle est aussi sincère que si elle avait été écrite avec son sang. » Comme il l’expliquera lui-même en 1878 à sa mécène madame von Meck, le compositeur « exprime dans sa musique ses sentiments de joie, de souffrance, bref, il épanche son âme à la manière d’un poète lyrique ».Sous la direction de Valery Gergiev, l’Orchestre du Théâtre Mariinsky propose ici une incursion dans la psyché de Tchaïkovski, en offrant ses première et dernière symphonies. De « Rêves d’hiver », le compositeur dira en 1883 : « Même si, à plusieurs niveaux, celle-ci était très immature, elle possède fondamentalement plus de substance et est meilleure que n’importe laquelle de mes œuvres plus mûres. » De même, il déclarera ultérieurement être « plus satisfait que de toutes ses autres œuvres » de sa « Pathétique », véritable testament musical.
Piotr Ilitch Tchaïkovski
Né à Votkinsk le 7 mai 1840
Mort à Saint-Pétersbourg le 18 novembre 1893
Symphonie no 1, « Rêves d’hiver », en sol mineur, opus 13
Rêve d’un voyage d’hiver. Allegro tranquillo
Pays désolé, pays brumeux. Adagio cantabile, ma non tanto
Scherzo. Allegro scherzando giocoso
Finale. Andante lugubre – Allegro moderato
Amorcée en mars 1866, la Première Symphonie de Tchaïkovski ne sera pourtant entendue dans son intégralité qu’en février 1868. Démoralisé par une critique acerbe de César Cui dénigrant la cantate qu’il avait déposée comme pièce finale de ses études de composition au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, Tchaïkovski se met à douter, poussant la machine créatrice à son maximum, de jour comme de nuit. Insomnies, maux de tête que son imagination fébrile transforme en congestions cérébrales, le jeune compositeur ne pense pas pouvoir compléter l’œuvre. Le médecin, le déclarant à un doigt de la folie, ordonne un repos complet.
Une fois remis, il propose une version qu’il croit cohérente à ses anciens professeurs Anton Rubinstein et Nikolai Zaremba quelques jours avant Noël. Non entièrement convaincus par les changements apportés, ils acceptent néanmoins que l’adagio et le scherzo soient interprétés le 23 février 1867 à Saint-Pétersbourg. La réponse du public reste des plus mitigées. Nikolai, frère d’Anton, donnera de nouveau le scherzo le 22 décembre à Moscou. Malgré une réception là aussi plus que tiède, il dirige l’intégrale de la symphonie le 15 février 1868. Elle remporte cette fois un grand succès, mais le compositeur devra attendre 15 ans avant de réentendre l’œuvre, dans une version révisée.
Tchaïkovski admettra plus tard que de devoir se plier aux règles assez rigides de la forme sonate avait toujours semblé l’une de ses bêtes noires. Impossible selon lui d’adopter une forme qui convaincrait ses anciens professeurs sans y sacrifier la facilité avec laquelle il pouvait élaborer des mélodies. Avec sa Symphonie « Rêves d’hiver » (surnom donné par Tchaïkovski lui-même), il devrait donc apprendre à contourner les règles, mais, comme le fait remarquer le musicologue David Brown, « la première partie du premier mouvement suffit pour anéantir la légende éculée d’un Tchaïkovski dépourvu de toute aptitude symphonique réelle. »
« Rêve d’un voyage d’hiver » s’articule autour d’un premier thème, lyrique mais allant, exposé d’abord aux flûtes et aux bassons, et une mélodie élégiaque à la clarinette.
L’Adagio cantabile ma non tanto propose une série de subtiles variations, contemplation sereine de paysages hivernaux.
Le scherzo, qui aurait pu être tiré du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, se veut une relecture d’un mouvement de sonate pour piano écrite lors de ses années d’étude, le trio se trouvant ici remplacé par une valse lente.
Des chants russes traditionnels deviennent aussi bien matériau introductif que deuxième thème du finale.
Symphonie no 6, « Pathétique », en si mineur, opus 74
Adagio – Allegro non troppo
Allegro con grazia
Allegro molto vivace
Finale. Adagio lamentoso
Tchaïkovski écrit en février 1893 à son neveu Vladimir Davydov qu’il travaille à une nouvelle symphonie, qui comporte un programme « profondément subjectif » mais qui ne serait pas divulgué afin que les auditeurs se l’approprient. « Le travail avance si vite qu’en moins de quatre jours j’eus écrit le premier mouvement, et j’entrevois déjà clairement les autres. La moitié du troisième mouvement est prête également. Du point de vue de la forme il y aura beaucoup de choses nouvelles, le finale notamment ne sera plus un bruyant allegro mais un long adagio. »
Dernière œuvre du compositeur russe, dédiée à son neveu, la Symphonie « Pathétique » est créée le 16 octobre 1893 à Saint-Pétersbourg, sous la direction de Tchaïkovski. L’œuvre sera présentée de nouveau en décembre 1893, à Moscou, quelques semaines à peine après sa mort.
Si « pathétique » possède une certaine connotation péjorative en français, il est important de souligner qu’en russe, patetichskya fait plutôt référence à quelque chose de passionné, d’émotionnel et de douloureux.
Le premier mouvement s’amorce par le chant du basson solo, accompagné par les cordes. Ce motif cède la place à une mélodie romantique qui a mené plusieurs commentateurs à y voir l’expression musicale de la passion amoureuse, émois bientôt balayés par un passage agité. La bataille entre les deux thèmes se poursuit tout au long de ces pages.
L’Allegro con grazia, une séduisante valse tronquée en 5/4, apporte une bouffée de fraîcheur à l’œuvre.
Le troisième mouvement, fougueux et passionné, tourne autour de deux thèmes, l’un aux bois, nerveux et agité, l’autre aux cuivres, « solennellement jubilatoire » selon le compositeur, une marche majestueuse qui finit par triompher.
Le finale nous replonge dans l’univers tourmenté du mouvement initial. Le premier thème, déchirant, est confié aux deux sections de violons qui se l’échangent. Dans la partie centrale, un nouveau thème, même si en majeur, est teinté d’un douloureux renoncement, avant de mener à un climax lancinant qui plane au-dessus d’un roulement de tambour fortissimo. La coda est introduite par un pesant chœur de cuivres avant que le deuxième thème ne réapparaisse pour finalement s’éteindre doucement, dans une grande tristesse. Selon l’auteur Simon Karlinski, qui aurait tenu cette information par tradition orale de Modeste Tchaïkovski, ce mouvement aurait pensé comme une élégie pour l’un des amants disparus de Tchaïkovski.
Programme présenté par l'Orchestre du Mariinsky le 22 octobre prochain.





