« Je rêve d'une collaboration qui parviendrait à être si
totale que, souvent, le poète pensât en musicien et le musicien en poète, pour
que l'œuvre issue de cette union ne soit pas le hasardeux résultat d'une série
d'approximations et de concessions, mais l'harmonieuse synthèse des deux
aspects d'une même pensée. » (Arthur Honegger)
Arthur Honegger
Né au Havre le 10 mars 1892
Mort à Paris le 27 novembre 1955
Jeanne d’Arc au bûcher
Membre du Groupe des Six, le compositeur suisse Arthur
Honegger peut de prime abord sembler difficile à cerner tant son œuvre se
révèle multiple. Fasciné par la transformation de la société dans laquelle il
vivait, il a aussi bien composé pour le théâtre, la radio, le cinéma (il a
notamment collaboré avec Abel Gance), que pour la salle de concert. Toute sa
vie, il se sentira à la fois porté par les influences germanique (Beethoven,
Bach, Reger) et française (Debussy, Schmitt), sans oublier Stravinski, à qui il
consacrera d’ailleurs un essai en 1939.
Il connaîtra d’abord le succès avec Le Roi David en 1921 (pièce de René Morax qu’il transformera en
oratorio en 1924), mais entrera de plain-pied dans la célébrité en 1923 avec Pacific 231, dédié à la locomotive à vapeur
éponyme. Il faudrait ajouter également la tragédie musicale Antigone (sur un livret de Cocteau) et
bien évidemment Jeanne d’Arc au bûcher,
entendu aujourd’hui.
Au fil des ans, Honegger avait accepté à plusieurs reprises
des commandes, notamment d’Ida Rubinstein, ex-danseuse des Ballets russes
(inspiratrice d’un certain Boléro).
Dans la deuxième moitié des années 1920, il avait ainsi composé à son
invitation la musique de scène de L’impératrice
aux rochers de Saint-Georges de Bouhélier et de Phaedre de Gabriele d’Annunzio, un ballet sur des orchestrations de
Bach et le mélodrame Amphion en
collaboration avec le poète Paul Valéry. Le succès se fait attendre cependant
et, déçu, Honegger écrira un article, « Pour prendre congé », qui commence en
ces termes : « Ce qui est décourageant pour le musicien, c'est la
certitude que son œuvre ne sera pas entendue et comprise selon ce qu'il a conçu
et tenté d'exprimer. » Il y annonce son retrait, au moins temporaire : « Il
y a tout un monde nouveau qui veut prendre conscience de lui-même, se chercher,
se définir, s'exalter dans des formes esthétiques nouvelles. C'est à lui qu'est
désormais limitée ma passion. Je préfère l'échec dans cette tentative à la
paresse satisfaite des formes consacrées et des habitudes acquises. »
Ida Rubinstein agira de nouveau comme fée-marraine, quand
elle mettra Honegger en contact avec Paul Claudel, afin de narrer en musique
l’histoire de Jeanne d’Arc, tâche qui occupera le compositeur pour la majeure
partie de l’année 1935. Dans Je suis
compositeur, Honegger souligne que les indications de Claudel étaient d’une
précision limpide : « Il suffit d’écouter Claudel lire et relire son
texte. Il le fait avec une telle force plastique, que tout le relief musical
s’en dégage, clair et précis, pour quiconque possède un peu d’imagination
musicale. […] L’apport de Claudel a été si grand que je ne me reconnais pas
comme l’auteur véritable, mais comme un simple collaborateur. »
Ce « collaborateur » saura tout de même imaginer un ensemble
possédant un caractère unique, à la fois orchestral, soliste et choral. On
retrouve aussi bien dans cet oratorio des rôles parlés (Jeanne d’Arc et son
confesseur le frère Dominique) que des rôles chantés (Marguerite et Catherine), un chœur mixte, un chœur
d’enfants, un orchestre augmenté qui comprend notamment trois clarinettes de
tonalités différentes, trois saxophones, quatre trombones, deux pianos, un
célesta et la présence des Ondes Martenot.
L’œuvre devant en principe être présentée dès la composition
achevée, mais les représentations se verront constamment ajournées et le projet
initial abandonné. L’oratorio finira par être créé à Bâle en mai 1938, sous la
direction de Paul Sacher, avec Ida Rubinstein dans le rôle de Jeanne. Ce n’est
qu’en 1950 qu’elle entrera à l’Opéra de Paris et sera donnée dans une
quarantaine de villes.
Au début de la pièce, Jeanne est attachée au bûcher. Un
chien hurle dans la nuit, messager de l’enfer (long glissando sur quatre
octaves aux Ondes Martenot); un rossignol répond, signe d’espoir. Descendu du
ciel pour réparer l’injuste jugement, Frère Dominique se met à raconter la vie
de Jeanne, comme si elle défilait devant les yeux de la condamnée. Elle se verra d’abord livrée aux bêtes, à la
foule, puis, présentées en un ballet, les figures du jeu de cartes s’animeront
pour symboliser les marchandages dont Jeanne sera victime. Dans la nuit, des
cloches sonneront, sainte Catherine et sainte Marguerite lui prodigueront de
l’espoir. Tumultueux et divisé (le Nord, pays du blé et du pain, et le Midi,
pays du vin), le peuple se dirigera vers Reims pour assister au sacre du roi.
Jeanne reverra son enfance, proclamera sa foi ardente, et se retrouvera de
nouveau au bûcher, son supplice étant alors consommé.
Honegger conçoit un spectacle qui réunit les vertus de
l’oratorio et de l’opéra. Qu’elle soit
chantée ou parlée, chaque syllabe est employée en fonction de son potentiel
harmonique et rythmique, les règles de prosodie se trouvant transcendées par
des déplacements d’accents. Par exemple, dans « L’épée de Jeanne », le
compositeur réussit une fusion remarquable entre voix parlée et chantée, alors
que Jeanne et le Frère Dominique se remémorent le pays de l’enfance et que le
chœur entonne une douce mélopée, bouches fermées. Honegger s’y dépasse au
niveau de l’orchestration. Le timbre si
particulier des Ondes Martenot évoque Yblis, grondant au fond des enfers, mais
accompagne également Jeanne quand elle s’exclame que Dieu est le plus fort, se
mêlant aux saxophones dans la scène finale pour introduire le chœur : «
Louée soit notre sœur Jeanne qui est debout pour toujours comme une flamme. »
Elles servent aussi à représenter le feu qui brûle et la fumée qui étouffe, en
plus de remplacer les cloches, avec le célesta, les deux pianos et les
contrebasses ou encore imitent la voix de l’âne dans « Jeanne livrée aux bêtes
». Le spiritualisme d’Honegger lui inspirera nombre de moments bouleversants
pour l’auditeur, notamment cette sublime mélodie qui monte vers le ciel à la
fin de l’œuvre : « Personne n’a de plus grand amour que de donner sa vie
pour ceux qu’il aime! »
L’œuvre connaîtra dès sa création le succès, même si
certains reprocheront l’anachronisme flagrant à utiliser des rythmes et syncopes
de jazz. Le temps finira par faire son tri et il est intéressant de se pencher
sur la perception du critique allemand H.H. Stuckenschmidt en 1968 (30 ans
après la première donc), après une interprétation dirigée par Ernest Ansermet à
Hambourg : « Ni drame, ni opéra, ni ballet, ni mélodrame, elle réunit
pourtant en elle ces quatre genres. La musique utilise de très anciens chants
et danses populaires, à côté de formes polyphoniques, de morceaux symphoniques,
d’harmonies atonales et de sonorités d’ondes Martenot pour le hurlement du
chien infernal. S’élevant bien au-dessus de l’idée d’une unité extérieure de
style, Honegger suit la loi de l’expression et de la voix intérieure. Sans
doute, dans cette suite de tableaux durant près de cinq quarts d’heure les
hauts et les bas s’enchaînent de manière brutale. Dans les séquences où éclate
le drame on perçoit le pathos de Wagner, que Honegger a aimé, et la sûreté
d’effets du compositeur expérimenté de musique de film. Il y a des endroits, en
particulier dans les champs enfantins, où la frontière entre dramatisme et
sentimentalité est transcendée. Pourtant l’œuvre est du grand art exprimé par
des moyens simples. C’est le travail d’un musicien qui a le droit de se compter
au nombre des honnêtes gens… »
OSM 28, 30 mai et 1er juin