uichets fermés, pour un public qui découvrira une œuvre qui n’a jamais été interprétée, affirme le pianiste. Le Concerto de Québec était génial dans la mesure où il avait été composé par un petit bonhomme, mais la Rhapsodie est une œuvre romantique majeure. C’est la seule œuvre qu’il a vraiment pris le temps d’écrire. On dénote l’effort immédiatement à l’écoute. Écrite comme un long souffle, la Rhapsodie deviendra, je pense, un nouveau Deuxième Concerto de Rachmaninov. L’OSM, sans le savoir, est en train de donner une pérennité fabuleuse à Mathieu et, de cela, je serai éternellement reconnaissant. »La première de l’œuvre sera suivie du lancement d’un disque (enregistré « live »), de la complétion d’un ouvrage écrit par un historien et du tournage d’un film sur la vie du compositeur, auquel collaborent notamment la productrice Denise Robert (Les Invasions barbares, Les Voleurs d’enfance) et le scénariste Luc Dionne (Omerta, Bunker, Aurore). Après avoir posé ce jalon symbolique, Alain Lefèvre tirera sa révérence au compositeur – façon de parler, quand on connaît la fougue avec laquelle il a défendu ses œuvres jusqu’ici. « C’est un privilège d’avoir fait connaître Mathieu toutes ces années mais en même temps c’est lourd à porter », laisse-t-il tomber avec une certaine lassitude dans l’œil légèrement cerné mais pourtant encore brillant. Il tient à ce que les pianistes d’ici et d’ailleurs s’approprient enfin ce répertoire. Il soutient avoir reçu des milliers de courriels de jeunes pianistes du monde entier qui n’attendent que l’édition des œuvres concertantes pour les travailler. Il souhaiterait aussi que d’autres artistes canadiens, tels Louis Lortie, Marc-André Hamelin, André Laplante et Richard Raymond l’intègrent à leur répertoire. « Il y a beaucoup de gens qui ont joué André Mathieu avant moi, André-Sébastien Savoie, notamment. Je ne serai pas le premier et je ne serai pas le dernier. Je n’ai jamais eu la prétention ou l’orgueil de la pérennité de la découverte de Mathieu, se défend-il. Cela étant dit, j’ai beaucoup travaillé. Je n’ai pas essayé de jouer Mathieu à seulement quelques reprises. Je l’ai joué à Los Angeles, à Athènes, à Nuremberg, à Paris, à Londres, je l’ai amené partout ! Ce n’est pas pour faire plaisir aux Québécois que je joue ses œuvres : j’y croyais et j’y crois toujours. » La réponse des publics d’ailleurs est particulièrement éloquente, dont celle d’une chic société de concerts londonienne qui n’avait jamais accordé d’ovation debout à aucun artiste avant d’entendre la version solo du Concerto de Québec. « Malgré ses faiblesses, il y a quelque chose dans la musique de Mathieu qui vient tous nous chercher, quelque chose d’incontrôlable. Je crois au génie de Mathieu. » Depuis 20 ans, Alain Lefèvre l’a clamé avec énormément de foi, sans laisser le moindre doute. Il se souvient d’avoir houspillé les musiciens de l’Orchestre symphonique de Québec lors de la première répétition du Concerto de Québec : « Mesdames et messieurs, on a assassiné André Mathieu une première fois. Je vous demanderais de ne pas le faire une deuxième fois. »
Les Chères Mains*
Le périple du compositeur n’aura pas été idyllique, bien au contraire. « L’histoire d’André Mathieu est la dernière belle et grande histoire à raconter aux Québécois et au monde entier », croit d’ailleurs le cinéaste Denys Arcand, complètement bouleversé par ce parcours atypique. « La vie d’André Mathieu a été un roman, extraordinaire, explique quant à lui Alain Lefèvre. On ne peut pas nier son importance. On ne peut pas affirmer sans broncher que l’histoire de la musique commence à une certaine époque au Québec et vouloir arracher une page d’identité culturelle. On ne peut pas passer d’un souffle de l’âge de pierre au Refus Global. Je ne cherche aucunement à glorifier une musique passéiste, je veux simplement qu’on puisse affirmer : “C’est notre histoire.”. On ne peut pas nier l’existence de l’œuvre. C’est comme si on jugeait que Le Soulier de satin de Paul Claudel est un vieux texte, qui vieillit mal, qui n’a plus d’intérêt. Il faut le situer dans un cadre historique. C’est un chef-d’œuvre et c’est tout. Il faut réinstaurer Mathieu et comprendre ce qui s’est passé. Dans toute l’histoire du Québec, on a failli à la promotion du culturel et nous en ressentons une certaine forme de culpabilité. Tout le monde sera là les 4 et 5 parce que nous avons besoin d’avoir confiance, parce que nous avons soif de culture. Il est certain que notre identité nationale passera par la culture. »
Valse pour enfants
Né le 18 février 1929 d’un père compositeur, Rodolphe (notamment élève de Vincent d’Indy), et d’une mère violoniste, Wilhelmine Gagnon-Mathieu, le jeune André révèle très tôt un talent exceptionnel pour le piano et la composition. Il signe dès l’âge de quatre ans une série de pièces évocatrices de son quotidien dont Les Abeilles piquantes, Les Gros Chars (inspiré par le train que son père prend le soir pour les rejoindre à Saint-Constant), Danse sauvage (écrite après un spectacle de danse amérindienne), Procession d’éléphants (composée après un passage d’un cirque américain à Montréal). Il faut également mentionner ses Trois études pour piano, particulièrement achevées et qui nous renseignent éloquemment sur la main gigantesque de l’enfant. Déjà, pourtant, cette exubérance est teintée d’une certaine tristesse, comme l’évoque la pièce du même titre, Dans la nuit et la Marche funéraire.
Si tu crois
En 1936, boursier du gouvernement du Québec, André Mathieu se rend à Paris pour étudier le piano avec Yves Nat et Mme Giraud-Latarse, ainsi que la composition avec Jacques de la Presle. En décembre de la même année, son récital à la salle Chopin-Pleyel suscite l’enthousiasme. Quelques années plus tard, le critique Emile Vuillermoz n’hésitera pas à écrire : « Si le mot génie a un sens, c’est ici que nous pourrons le déchiffrer. » Rachmaninov prend le jeune prodige sous son aile et voit en lui son successeur. Paul-Louis Weiller, un des hommes les plus fortunés d’Europe, prend en charge toutes les dépenses de la famille et devient leur mécène.
La famille Mathieu revient à Montréal l’été suivant pour des vacances, mais la guerre la contraint à demeurer en Amérique. Le jeune compositeur donne alors une série de récitals à Montréal, à Québec et à Ottawa. En 1939, au lendemain d’un concert à la salle du Plateau, Léo-Pol Morin résume : « La musique, André Mathieu ne l’a pas découverte : il l’avait en lui. Il ne paraît même pas être très docile à découvrir la pensée des autres, tourmenté de créer, de donner une forme sonore à ses rêves d’enfant, où le fantastique prend des aspects d’émouvante simplicité. » Le 3 février 1940, André fait ses débuts new-yorkais au Town Hall. Les critiques sont dithyrambiques, au grand plaisir de sa protectrice, Élizabeth Arden. La famille s’installe à New York et, malgré son jeune âge, André suit des cours à l’Université Columbia avec Harold Morris. En 1941, il crée à Montréal son Concertino no 2 avec l’orchestre des Concerts symphoniques de Montréal (qui deviendra l’OSM). L’année suivante, il remporte avec l’œuvre le premier prix (200 $) d’un concours pour jeunes compositeurs organisé par l’Orchestre philharmonique de New York à l’occasion de son centenaire, devançant notamment le jeune Leonard Bernstein. Albert Einstein l’entend et est immédiatement séduit par le jeune garçon. « Il est la plus grande preuve de génie que j’aie jamais rencontrée », n’hésitera-t-il pas à affirmer.
Il pleure dans mon cœur
Une fois la guerre terminée, André retournera étudier un an à Paris, seul cette fois. Il suit des cours de composition avec Arthur Honegger et de piano avec Jules Gentil. Simone Beaulieu, la peintre, qui séjournait à Paris au même moment, avait pourtant déjà pressenti l’instabilité émotive du jeune garçon : « C’était un garçon taciturne. Il n’était pas heureux. Sa sensibilité était très grande, à fleur de peau. J’ai découvert un garçon d’une grande droiture, d’une grande honnêteté intellectuelle. Il avait besoin d’être aimé, et il était aimable. Il était beau, avec des mains extraordinaires. Il possédait un don d’une gentillesse rare. Je ne lui ai pas connu d’amis à Paris. »
L’année suivante, il compose sa Symphonie romantique sous-titrée « Concerto de Québec », dont le deuxième mouvement sera intégré à la trame sonore du film canadien La Forteresse. Mathieu aurait également composé un quatrième concerto, dont il reste le troisième mouvement, une Fantaisie brésilienne, pour violon et piano et des œuvres vocales, dont « Le Ciel est si bleu », « Hymne du Bloc populaire », « Les Chères Mains », et harmonisa quelques folklores canadiens-français.
Malheureusement, dès la fin des années 1940, la carrière de Mathieu décline. Ostracisé par les milieux musical et politique, il participe à de nombreux « pianothons ». Même s’il doit vendre de la vaisselle pour survivre, il réussit pourtant à transcender sa douleur à travers la musique, éternelle consolatrice. Il produit tout de même un trio pour violon, violoncelle et piano, un quintette, trois poèmes symphoniques, Mistassini, Hantise et Chant des Ténèbres, cinq scènes de ballet ainsi que la Rhapsodie romantique.
Marche funèbre
L’artiste meurt soudainement à l’âge de 39 ans le 2 juin 1968. André Asselin signera quelques mois plus tard un hommage senti au compositeur d’une grande clairvoyance qui déboute le mythe que Mathieu n’était qu’un pantin jouant les œuvres de son père. Il compare des œuvres des deux compositeurs avec précision et y démontre les différences fondamentales.
« Non épargné par le scepticisme des uns, la désapprobation des autres, affligé par les réserves d’ordre « moral » d’autres encore, André Mathieu ne fut jamais quitte de son propre talent. Et ce dernier mot semble assez mal choisi : si certains peuvent encore ergoter sur le fait qu’il ait été un génie… il ne peut y avoir de doute qu’il eut du génie.
[…] Il me souvient bien d’une sorte de tournoi amical qui nous avait opposés, dans un salon élégant où le tout Montréal artistique se réunissait régulièrement. Cela se passait vers les années 1940. L’impression de puissance musicale, d’exécution pianistique, que je ressentis alors à l’audition de quelques-unes de ses compositions, est restée très vivace dans mon esprit. La qualité de « choc artistique » que produisaient son jeu et son pouvoir de création musicale ont laissé chez ses auditeurs de cette époque une sensation profonde de richesse esthétique.
[…] Quand un historien-musicographe fera la somme de son œuvre, il ménagera quelques surprises à ceux qui ne s’étaient fait qu’une manière d’idée générale sur ce musicien. Si ces œuvres sont imprimées assez vite, ce musicologue dégagera la courbe de cette musique, et l’on arrivera immédiatement à la notion de nombre, en s’étonnant – une fois de plus dans l’histoire – qu’elles nous soient restées inconnues.
[…] Et s’il les avait laissées au monde… ces œuvres?
L’auteur de ces lignes a recueilli, à la suite de l’exécution de certaines œuvres d’André Mathieu à l’étranger, et souvent en France, des indices d’intérêt, d’approbation et d’admiration pour ce compositeur, témoignages que je jette dans la balance d’autant plus volontiers qu’il s’agissait de personnalités éminentes dans le monde de la musique, tels Henri Sauguet.
Et je voudrais inscrire à la mémoire de ce musicien, en souvenir de son Don, de ses 38 brèves années de vie, l’hommage de mon admiration et de mon amitié, et le sentiment d’assister à la naissance même d’une légende : la sienne, et celle de sa musique. R.I.P. »
* Tous les intertitres sont des titres d’œuvres de Mathieu.
La Muse affiliée, mars 2005
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