lundi 21 novembre 2011

Le Noël de Fred Pellerin

À première vue, les univers de Fred Pellerin et de l’Orchestre symphonique de Montréal peuvent sembler à des lieues de distance. Et pourtant, quand on y regarde de plus près, on réalise que, au fond, le conteur et l’Orchestre mènent un même combat : celui d’inscrire la tradition dans une certaine modernité. Alors que Pellerin dépoussière des histoires séculaires, transmises au coin du feu, puis les partagent avec des publics québécois et européens comblés, le directeur musical de l’OSM Kent Nagano propose, concert après concert, une nouvelle façon d’ancrer le répertoire symphonique dans le monde d’aujourd’hui. Après tout, réfléchir à la tradition ne veut pas dire regarder vers l’arrière.

Une chimie étonnante s’est d’ailleurs développée presque instantanément entre les principaux intéressés et, dès la saison dernière, des ponts avaient été lancés. L’horaire de Fred Pellerin étant déjà surchargé, il avait dû décliner à regret la proposition. Une fois encore, Kent Nagano a renouvelé son invitation et, cette fois, le jongleur de mots a foncé, après avoir reçu l’assurance que spontanéité et improvisation ne seraient pas évacuées du processus créatif. « Ce conte symphonique me donne le vertige, je ne connaissais pas la musique classique, expliquait Fred Pellerin à l’hebdomadaire Voir. On a des meetings de 3 ou 4 heures, Kent Nagano et moi. Je lui ai présenté Tex Lecor, il m’a présenté Bach… J’aime apprendre. »

L’idée d’une boîte à musique qui jouerait du Schubert a servi de point de départ au conte La tuque en mousse de nombril. Se sont alors greffés naturellement aux mots des œuvres associées au temps des fêtes dont le Casse-noisette de Tchaïkovski et l’ouverture d’Hansel et Gretel d’Humperdinck, mais aussi des pages de Ravel, Adams et une commande de matériel original au compositeur québécois Julien Bilodeau, dont on a pu entendre Qu'un cri élève nos chants lors du concert d’inauguration de la Maison symphonique de Montréal en septembre dernier. « C’est magique de vivre ça pour un conteux d'histoires de village, résumait Pellerin au journaliste de La Presse. Nagano a l'ampleur qui permet de rêver. Il veut réinventer une tradition et souhaite que ça dure plusieurs années. »


Entendu pour la première fois le 23 décembre 1893 à Weimar sous la direction de Richard Strauss, l’opéra Hansel et Gretel d’Engelbert Humperdinck (1854-1921) est basé sur un livret signé par la sœur du compositeur, pensé comme cadeau de Noël pour ses enfants, qui reprend les grandes lignes du populaire conte recueilli par les frères Grimm. Cette œuvre lyrique demeure remarquable pour la maestria avec laquelle Humperdinck tisse ensemble des thèmes inspirés du folklore et une orchestration digne de son maître, Wagner.

En 1823, Franz Schubert (1897-1828) reçoit une commande pour écrire la musique de scène qui accompagnerait une nouvelle pièce en quatre actes d’Helmina von Chézy, qui serait donnée au prestigieux Theater an der Wien.  Rosamunde, princesse de Chypre se révélerait un véritable four et quitterait l’affiche après seulement deux représentations, mais les dix numéros de Schubert (dont quatre chantés) devait connaître un sort bien plus enviable. Le troisième entracte  reste certainement la page la plus populaire de la partition et son thème sera repris dans deux compositions ultérieures de Schubert.

En 1829, au sommet de sa gloire, Gioachino Rossini (1792-1868) décide de se retirer du monde musical presque entièrement, après avoir présenté à Paris Guillaume Tell, son ultime et plus imposant opéra. Compte-rendu historique des hauts faits du patriote suisse du XIVe siècle, l’œuvre se révèle unique dans la production du compositeur et cela se reflète également dans l’ouverture, de proportions épiques. Elle exprime en musique les rumeurs de la forêt, les murmures du lac, des bruits de tempête, mais surtout une magistrale cavalcade, chevauchée reprise depuis l’avènement du cinéma à de nombreuses reprises.

Première pièce emblématique de John Adams (né en 1947), écrite en 1978 pour septuor à cordes, Shaker Loops se veut un écho au travail sur les boucles (loops) de Steve Reich, l’un des papes du minimalisme américain. Ce matériau mélodique de longueurs différentes permet, une fois superposé, une écoute en perpétuelle mutation. L’œuvre  joue essentiellement avec l’idée du shake, déplacement rapide et rythmé de l’archet sur les cordes, mais évoque également une colonie défunte de Shakers, près de Canterbury au New Hampshire, située à quelques kilomètres de la résidence familiale d’Adams enfant.  Le dernier mouvement, entendu en partie ici, représente, selon les termes du compositeur, « la danse finale des archets sur les cordes qui se termine par les quatre voix aigües qui se bercent tranquillement sur les harmoniques naturelles de leurs cordes pendant que les violoncelles et les contrebasses produisent un point d'orgue apaisé ».

Inspirée des contes de Charles Perrault, de Marie-Catherine, comtesse d’Aulnoye et de Marie Leprince de Beaumont, Ma Mère l’Oye de Maurice Ravel (1875-1937) a d’abord vu le jour dans sa version pour piano quatre mains, écrite pour Jean et Marie, les enfants de ses amis Godebski, en 1910. L’année suivante, l’auteur en réalise l’orchestration et étoffe son canevas original de numéros supplémentaires. « Le jardin féerique » clôt la suite. Le soleil se lève, les oiseaux font retentir leur chant. Le prince charmant entre dans le jardin, guidé par l’Amour, sur une valse lente. Il trouve la belle au bois dormant et la réveille d’un baiser au lever du jour. Tous les personnages des tableaux précédents viennent les rejoindre « et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps ».

Mélodiste exceptionnel et orchestrateur brillant, Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) possédait un sens inné du détail, forces qui lui permirent de s’affirmer comme l’un des plus remarquables compositeurs de musique de ballet. Alors que celle-ci se voulait souvent un ramassis de chansons populaires assaisonnées à la sauce orchestrale, pour Tchaïkovski, elle devient source d’inspiration. Il ébauche une série de mélodies charmantes, exprimant états d’esprit et sentiments des protagonistes, et les habille de partitions riches, à la vie propre, qui transformeront à jamais le genre.

Tchaïkovski n’avait pas débordé d’enthousiasme à l’idée d’adapter Casse-noisette, conte d’E.T.A. Hoffmann, soutenant que le sujet, trop sombre, ne se prêtait pas à une représentation scénique. Créé le 18 décembre 1892 au théâtre Mariinski – résidence de la déjà célèbre troupe du Kirov –, le ballet a laissé la critique fort mitigée, mais sa popularité en Russie s’est révélée immédiate. Pourquoi l’œuvre séduit-elle d’emblée? Les mélodies charmantes hantent la mémoire des jours durant et il faut également considérer les textures et couleurs orchestrales parfaitement maîtrisées. Peut-être est-ce aussi parce que, chaque Noël, cette page remplit nos vies d’une magie essentielle qui, trop souvent, nous échappe...


Concert OSM 16 et 17 décembre

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