jeudi 16 août 2012

Debussy, Ravel et Britten


 « Claude Debussy […] capte les jeux fugitifs de l’onde et de la brise, les frémissements de la forêt, la course rapide des nuages changeants, le vol de l’insecte qui frôle fleur, le passage des anges, des idées, des souvenirs et des âmes. Ravel, au contraire, s’arrête, fixe le papillon sans altérer ses couleurs, le sertit et l’encadre… Ce que la sculpture statique de Maillol, la peinture construite de Cézanne sont à Rodin ou à Monet, la musique de Ravel l’est à celle de Debussy. Réaction inévitable. Mais pourquoi opposer ces deux génies avec une sorte d’antagonisme, alors que l’un et l’autre professaient pour la musique de chacun une estime profonde et une admiration sincère? » Suivons aujourd’hui l’exemple le poète Léon-Paul Fargue et jouons plutôt les appositions que les oppositions, acceptons que le langage musical ne peut être perçu qu’en lui accordant une liberté entière d’expression. Le Concerto pour violon de Britten, écrit pour un expatrié un an après la fin de la Guerre d’Espagne, dont le dernier mouvement se veut un presque douloureux hommage aux chaconnes de Bach et Purcell, deviendra ainsi prolongement naturel du Tombeau de Couperin, salut aux musiciens français du 18e siècle et aux amis disparus, ainsi qu’aux fragments symphoniques du Martyre de Saint Sébastien, inspiré par les mystères du Moyen-âge.       

Maurice Ravel
Né à Ciboure (Pyrénées-Atlantiques) le 7 mars 1875
Mort à Paris le 28 décembre 1937

Le Tombeau de Couperin

« La ligne nette, fine et continue des Pyrénées, barrière mais non limite, est comme la ligne de la musique ravélienne, qui jamais ne se rompt ni ne déborde, mais s’appuie, ferme et nette, entre la terre et le ciel. », écrivait Fargue dans son essai consacré à son ami. Cette maîtrise du langage reste particulièrement évidente dans Le Tombeau de Couperin, créé dans sa version pour piano solo par Marguerite Long le 11 avril 1919, mais qui habitait le compositeur depuis le début de la Première Guerre mondiale. (La version pour orchestre, qui reprend quatre des six danses sera créée le 28 février 1920 aux Concerts Pasdeloup.) 

Il faut ici entendre le titre de tombeau non pas dans un sens funèbre (même si chacun des mouvements est dédié à un ami tombé au combat), mais plutôt mallarméen d’une « composition poétique ou musicale en l’honneur de quelqu’un ». Le musicologue américain Louis Biancolli décrit plutôt la suite comme « une couronne funéraire placée par un classiciste français moderne sur la tombe d'un prédécesseur révéré. »


Claude Debussy
Né à Saint-Germain-en-Laye (près de Paris) le 22 août 1862
Mort à Paris, le 25 mars 1918

Le Martyre de Saint Sébastien - Fragments symphoniques                      

 « La Cour des lys » (prélude) : lent et soutenu, expressif
« Danse extatique » et final du premier acte : assez agité (sourdement agité)
« La passion » : lent
« Le bon pasteur » : sombre et lent

Au début de 1911, Debussy reçoit une commande de musique de scène pour un Mystère de Gabrieled’Annunzio, immense poème, écrit en français (mais ne comprenant que des mots existant au 15e siècle), en cinq actes (ou plutôt « Mansions », terme repiqué des Mystères médiévaux), dépassant les quatre heures. Le rôle-titre devait être parlé et dansé par Ida Rubinstein (qui passerait commande à Ravel en 1928 pour un certain Boléro), commanditaire de l’œuvre. Même si la première était prévue à la fin mai et que le texte entier lui parviendra le 2 mars, le compositeur ne chercha pas à se départir de ses obligations, tant le projet le fascinait. Il confia cependant certaines orchestrations à son ami André Caplet, qui devait diriger les représentations.

L’équipe de création n’était toutefois pas au bout de ses peines. Peu avant la première, le cardinal-archevêque de Paris menaça tous les catholiques qui y assisteraient d’excommunication, la juxtaposition entre sensualité païenne et spiritualité chrétienne et le fait que le saint soit représenté par une danseuse juive lui semblant trop osés. Le 22 mai, la première devait recevoir un accueil désastreux et l’œuvre entière d'Annunzio serait mise à l’index. Après quelques représentations, la production dramatique quittera l’affiche et ne survit aujourd’hui qu’à travers les fragments symphoniques entendus ici. 

Benjamin Britten
Né à Lowestoft le 22 novembre 1913
Mort le 4 décembre 1974 à Aldeburgh

Concerto pour violon, opus 15
Moderato con moto
Vivace – Passacaglia: Andante lento (Un poco meno mosso)

Britten met la dernière main à son Concerto pour violon le 4 mai 1940. « À une époque comme celle-ci, écrit-il à son ami Wolfgang « Wulff » Scherchen, il est particulièrement important de travailler – que les humains puissent penser à autre chose qu’à se faire tuer! » La première sera donnée le 28 mai à par Antonio Brosa (qui avait déjà créé sa Suite pour violon et piano opus 6) et le New York Philharmonic, sous la direction de John Barbirolli. La critique devait se révéler très divisée, « assez violente – soit pour, soit contre » explique Britten dans une lettre à son beau-frère. Le redoutable critique Olin Downes louera néanmoins sa maîtrise de l’orchestration. Dans une missive à son éditeur, Britten n’hésitera pas à affirmer qu’il s’agit là de son meilleur ouvrage à ce jour, « bien qu’un peu sérieux je le crains ». À ce titre, le Concerto demeure représentatif d’une certaine morosité animant à l’époque le compositeur, qui parlait même d’abandonner la musique. « Tu n’as que 26 ans. Tu as déjà formidablement réussi… Que veux-tu encore, du sang? », rapporte David Rothman, un ami de la traductrice Elizabeth Mayer, mère d’adoption de Britten.

Maurice Ravel
Rapsodie espagnole

« Ravel, ce Grec d’Espagne », comme aimait le définir André Suarès, jamais n’oubliera le pays basque, patrie de sa mère, et les sonorités espagnoles. « Sa transposition était si racée qu’elle donnait du pays traduit une image plus pure, plus “stylisée” que n’importe quelle mélodie de terroir recueillie avec ses altérations ou ses excès, résume Fargue. Il est demeuré Ravel en écrivant espagnol. »

Composée en 1907, soit un an avant Iberia de Debussy, la Rapsodie espagnole devait convaincre le public (qui bissa la « Malagueña »), dont le compositeur Manuel de Falla. « La Rapsodie me surprit par son caractère espagnol », écrira- t-il dans la Revue musicale en 1939. En parfait accord avec mes propres intentions (et tout à l’opposé de Rimski-Korsakov dans son Capriccio), cet hispanisme n’était pas obtenu par la simple utilisation de documents populaires, mais beaucoup plus (la jota de la « Feria » exceptée) par un libre emploi des rythmes et des mélodies modales, et des tours ornementaux de notre lyrique populaire, éléments qui n’altéraient pas la manière propre de l’auteur… » Louis Laloy avait lui aussi perçu la grandeur de l’œuvre, comme en témoigne son article de la Grande Revue : « La suite d’orchestre […] n’est pas seulement un régal pour l’oreille et l’esprit; elle affirme, avec autant de décision que les Histoires naturelles, une personnalité qu’on peut aimer ou haïr, mais dont ne saurait méconnaître l’indépendance et l’intérêt. […] C’est une Espagne fort bien observée, mais par un œil qui s’amuse, et volontiers charge ou déforme : l’Espagne de Cervantès ou de Goya, avec des lignes plus cherchées, des formes plus tourmentées, et de plus fantasques caprices; une Espagne quelque peu japonisante, toute en détails piquants, en clins d’œil, en grimaces, en contorsions imprévues, impossibles presque, saisissantes d’accent. »


Programme OSM 27 septembre

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