Ange noir/Black Angel
Texte et mise en scène : Jean-Frédéric Messier, d’après la pièce musicale Black Angels de George Crumb. Éclairages : Michel Beaulieu. Costumes : Sharon Scott. Avec Marcel Pomerlo (texte français), Stéphane Demers (texte anglais) et le Quatuor Bozzini (Clemens Merkel, Mira Benjamin, Stéphanie Bozzini et Isabelle Bozzini). Production de Momentum en collaboration avec le Quatuor Bozzini, présentée au Théâtre de Quat’Sous à l’occasion du OFFTA du 1er au 3 juin 2011.
Un soldat en mission à l'étranger se raconte. Il évoque ses peurs, son quotidien qui n'a rien de prévisible, la mort qui rôde, qui le rappelle à elle. Une fois passé de l’autre côté du miroir, troublé aussi bien par ce qu’il a ressenti que par ce qu’il découvre, il vit une expérience mystique qui le transformera à jamais, qui influera peut-être sur l'avenir de l'humanité. Et si, au fond, l’histoire de l’ange déchu, archétype qui inspire les créateurs depuis des siècles, se déclinait de cette façon, le diable ayant embrassé sa part sombre puisque, incapable de faire face au silence éternel, il a osé élever la voix, s’affirmer, s’extraire de la masse qui nous étouffe tous ?
Cette histoire, découpée en neuf fragments qui se répondent, se révèle à travers les mots de Jean-Frédéric Messier. Fait rare ici, ce texte se veut le prolongement direct de l’œuvre musicale du compositeur américain George Crumb, Black Angels, Thirteen Images from the Dark Land, In tempore belli pour quatuor à cordes électrique, parachevée le vendredi 13 mars 1970, écho distant mais puissant des horreurs de la Guerre du Vietnam. « Les choses se sont retrouvées sens dessus dessous, mentionnait lui-même le compositeur en 1990 dans une entrevue, dont j’extrais et traduis ce passage. Il y avait des choses terrifiantes dans l’air… elles se sont naturellement inscrites dans Black Angels. »
Cet électrochoc, indissociable des événements ayant entouré sa création, faisait déjà partie du répertoire du Quatuor Bozzini quand, en 2007, les musiciens ont souhaité étoffer sa portée (Black Angels totalisant 25 minutes), en y ajoutant un texte qui, plutôt que de commenter le geste musical, s’y intégrerait adroitement, les mots se tissant aux atmosphères sonores, les membres du quatuor devenant personnages secondaires d’un objet protéiforme. Si l’œuvre de Crumb demeure associée à une page sombre de l’histoire américaine, Jean-Frédéric Messier a opté pour la transmission d’un récit certes distinctif, mais duquel noms, pays et contextes précis seraient exclus, la résonance encore quasi omniprésente des conflits armés suffisant à porter l’intensité et l’universalité du propos. « Je me raconte mon histoire, explique le narrateur. Ça met un espace protecteur entre la réalité et moi et j’ai moins peur. »
Le texte de Messier se coule dans la structure même de la partition de Crumb, en forme d’arche, les treize numéros s’ancrant sur les trois thrénodies qui soutiennent les mouvements de Black Angels, aux titres empruntés à la sonate pour piano les Adieux de Beethoven. « Départ » trace ainsi un portrait du quotidien du soldat, « Absence » évoque les instants précédant sa mort, alors que « Retour » traite de son passage de l’« autre côté de la lumière blanche » et de son imparable chute. Les renvois à Lucifer et à l’au-delà ne sont aucunement fortuits, le compositeur ayant intégré à sa trame des références musicales multiples, dont le diabolus in musica (la quinte diminuée, considérée comme l’intervalle du triton), le trillo del diavolo (surnom d’un concerto pour violon de Tartini), des citations du Dies irae latin et de l’andante du quatuor la Jeune Fille et la Mort de Schubert.
Le dramaturge, qui a lui-même signé plusieurs musiques de scène pour Momentum, a su fort adroitement plonger dans la matière pour en extraire des fragments – des éclats plutôt – qui s’inscrivent comme un contrepoint d'un naturel saisissant à la partition tantôt d’une violence extrême, tantôt presque translucide de George Crumb. Les phrases se veulent ramassées, mais leur ponctuation volontairement musicale offre une respiration naturelle, aussi bien aux interprètes qu’au spectateur. La frontière entre texte et musique devient floue, mots et sons se fondant les uns dans les autres en un véritable dialogue épuré, silence « sculpté » que n’aurait pas renié John Cage. Les musiciens complices du Quatuor Bozzini, dans une forme éblouissante, prolongent ainsi le souffle de Marcel Pomerlo, l'horreur de la guerre se juxtaposant à plus d'une reprise au sublime.
Puisque la pièce était destinée à être interprétée en tournée, Jean-Frédéric Messier a d’abord signé une version anglaise du texte (défendue par Stéphane Demers lors d’une des représentations présentées au OFFTA), avant d’en tirer la version française que nous avons appréciée. Dans une volonté consciente de redéfinir les genres, les membres du Bozzini ont souhaité pousser l’expérience théâtrale encore plus loin en s’appropriant l’espace et en devenant des spectres qui se muent, selon les moments, en témoins impartiaux, participants (notamment dans la « Devil-Music », presque terrifiante) ou interlocuteurs, dans une mise en scène très proche parente de la chorégraphie, de Messier également, qui ajoute une densité au propos sans jamais donner l’impression d’être plaquée.
Sur un plateau entièrement dépouillé, habillé tout au plus de deux tam-tams suspendus, ou gongs (qui font partie de l’instrumentarium de Crumb avec les verres de cristal remplis d’eau, que les musiciens doivent faire résonner avec leurs archets), Marcel Pomerlo confère à la fois vulnérabilité et puissance au personnage, que ce dernier tente de comprendre ce qui lui arrive, de se raccrocher aux répétitions de gestes ou qu'il compte en allemand, en français, en russe, en hongrois, en japonais et en swahili, prolongement adroit de l'utilisation des nombres premiers 7 et 13, au cœur même du processus compositionnel de Crumb.
Si la scénographie se révèle minimaliste, saluons ici certains détournements réussis, dont ce manche de violon qui se transforme en fusil ou ces insectes suggérés qui semblent ronger le visage de Pomerlo, références directes aux premières et aux dernières sections, « Night of the Electric Insects ». Les éclairages de Michel Beaulieu, somptueux, se veulent contresujet éloquent à ce mariage entre musique et texte, ciselant par exemple un trou dans la tête du soldat quand celui-ci s’effondre, magnifiant aussi bien l’atmosphère étouffante de la « Devil-Music » que la pureté éthérée de la « God-Music », et deviennent partie intégrante du récit.
Momentum et le Quatuor Bozzini réussissent ici ce qui aurait pu sembler impossible : proposer au spectateur 55 minutes hors du temps, qui bousculent autant qu’elles inspirent et qui réussissent à abolir les frontières entre deux genres qui se fréquentent trop peu souvent.
Numéro d'hiver de la revue Jeu
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