mercredi 20 février 2008
Poire Belle Hélène
La poire Belle-Hélène reste certainement le classique des classiques dans le domaine. La cena musicale vous propose deux façons de réaliser cette recette: l'une, très simple, pour les soirs de semaine ou pour épater les invités-surprise; l'autre, plus subtile et élaborée, pour les grandes occasions.
Version simple
Poires en conserve
Glace à la vanille
Sauce au chocolat du commerce
Placer une moitié de poire dans une coupe. Déposer une boule de glace à la vanille dans la cavité. Napper de sauce au chocolat. Si désiré, garnir avec une gaufrette ou des amandes effilées.
Version élaborée
Poires pochées
1 tasse (200 g) de sucre
3 tasses (700 ml) de vin blanc ou de jus de raisin blanc
3 tasses (700 ml) d'eau
zeste d'une orange en languettes
1 bâton de cannelle
1 gousse de vanille
6 à 8 poires pas trop mûres
Sorbet à la poire et à la limette
2 1/4 lb (1 kg) de poires mûres
1 tasse (200 g) de sucre
1 c. à thé (15 ml) d'essence de vanille
2 limettes
Sauce au chocolat
1/2 tasse (100 ml) de crème 35 %
1/4 tasse (50 ml) de Poire Williams (ou de Fra Angelico)
1/4 tasse (50 g) de sucre
8 oz (450 g) de chocolat noir surfin
(ou de chocolat mi-sucré ou au lait) haché
Poires
Mettre tous les ingrédients, sauf les poires, dans une casserole à fond épais. Amener à ébullition en brassant de temps en temps pour bien dissoudre le sucre. Ajouter les poires pelées, en demies ou entières. Faire pocher une vingtaine de minutes, ou selon le degré de fermeté des fruits. Retirer les poires du liquide et réfrigérer (au moins deux heures ou jusqu'à l'utilisation). Le liquide peut être congelé et réutilisé.
Sorbet
Presser les deux limettes et filtrer le jus. Éplucher les poires, les couper en dés et ajouter le jus de limette. Faire fondre le sucre dans 5 onces (150 ml) d'eau. Au premier bouillon, retirer le sirop du feu, ajouter la vanille, laisser tiédir et incorporer les poires. Faire prendre en sorbet dans une sorbetière.
Sauce au chocolat
Amener à ébullition la crème, l'alcool et le sucre. Retirer du feu et y jeter le chocolat d'un coup. Couvrir. Après 2 ou 3 minutes, brasser la préparation jusqu'à ce qu'elle adopte une consistance lisse. (Cette sauce se conserve au réfrigérateur plusieurs jours. Il s'agira simplement de la réchauffer le moment venu, et d'y ajouter quelques gouttes de crème si elle a trop épaissi.)
Présenter comme la version simple: placer d'abord la poire, puis le sorbet, et napper de sauce.
La Belle Hélène
Cette recette aurait été créée à Paris à l'occasion de la première, le 17 décembre 1864, de l'opérette La Belle Hélène de Jacques Offenbach. Violoncelliste, puis chef d'orchestre, le compositeur avait ouvert, en 1855, son propre théâtre, les Bouffes-Parisiens, mais cette première mémorable a plutôt eu lieu au Théâtre des Variétés de Paris. Henri Meilhac et Ludovic Halévy (ce dernier a écrit le livret du Docteur Miracle, dont on a parlé dans La cena musicale de février dernier), les librettistes de la centaine d'opérettes d'Offenbach, s'en étaient donnés à coeur joie en adaptant cette histoire de la Grèce antique maintes fois narrée.
Hélène, la femme du trop sérieux roi de Sparte, Ménélas, se lamente au premier acte de la mort de la passion amoureuse dans l'air « Amours divins, ardente flamme ». À la sortie du temple, où elle a accompagné les pleureuses, elle est fatalement frappée par la beauté de Pâris, le fils du roi de Troie, déguisé en berger. Avec l'aide du grand prêtre Calchas, Pâris se cache dans la chambre d'Hélène, qui refuse ses avances. Pâris quitte alors ses appartements en se promettant de la séduire par la ruse. Hélène est plus troublée qu'elle ne veut le laisser paraî tre et invoque « ce Pâris que je fuis, ce Pâris que j'adore » dans ses rêves. Un esclave se présente (Pâris déguisé) et chante avec elle le duo « C'est le ciel qui m'envoie ». Le rêve se termine brutalement: le mari, de retour de Crête, les découvre ensemble. Hélène jure son innocence, expliquant qu'elle croyait rêver. Pour calmer la colère du peuple et celle de Vénus, le roi propose à son épouse d'effectuer un pèlerinage à Cythère. Le grand augure de Vénus arrive sur les lieux (Pâris, encore une fois) et offre d'accompagner Hélène, lui chantant tout bas « Je suis celui qui t'adore, Pâris, le berger naïf ». Ne résistant que quelques secondes, elle s'embarque avec lui pour Troie.
La Belle Hélène n'est pas qu'une reconstitution de l'histoire d'Hélène de Troie. L'opérette satirise de façon mordante la haute société qui gravitait autour de Napoléon III. La scène du premier acte, qui narre un absurde jeu de charades (évidemment remporté par Pâris), constitue une transposition directe des jeux de société auxquels la cour s'adonnait couramment. Le troisième acte, dont l'action se passe au bord de la mer, évoque une des destinations de villégiature préférées de l'empereur. Offenbach s'est également amusé à parodier des compositeurs. La parade des rois du premier acte réutilise la musique du tournoi du TannhSuser de Wagner, et, au dernier acte, le trio d'Agamemnon, de Calchas et de Ménélas reprend, à peine voilée, la musique patriotique de Guillaume Tell de Rossini. L'humiliation atteint un sommet quand Pâris, déguisé en prêtre, se met à iodler comme un Tyrolien. Avec La Belle Hélène, Offenbach lègue une autre oeuvre truculente et colorée, fidèle à l'esprit parisien du Second Empire.
À écouter: La Belle Hélène, grand succès populaire de la dernière saison parisienne, enregistrée au Théâtre du Châtelet par Virgin Classics, avec Les Musiciens du Louvre Grenoble sous la direction de leur chef et fondateur, Marc Minkowsky.
Paru dans le numéro de mars 2002 de La Scena Musicale.
Analekta: 15 ans de sommets
Avant de fonder la compagnie Analekta (étymologiquement « recueil d’œuvres de choix »), Mario Labbé était l’imprésario le plus occupé de sa génération, produisant environ 300 spectacles par année au Canada, dont 80 à la seule Place des Arts de Montréal. Compagnies de ballet (entre autres, le Kirov et la troupe de Martha Graham). Comédies musicales et concerts classiques étaient autant de centres d’intérêt pour ce touche-à-tout. En 1987, il essuie une première rebuffade, de la part d’une multinationale du disque (qu’il refuse, fort élégamment, de nommer) qui, à cause de son nouveau président et malgré le contrat qu’elle avait signé l’année précédente avec la violoniste Angèle Dubeau, affirme unilatéralement qu’elle ne s’occupera plus d’artistes « régiony´ux ». Un peu dépité, Labbé propose néanmoins à Angèle Dubeau d’entrer en studio et « s’arrange avec les détails techniques ». Il repart en croisade avec, dans ses bagages, le produit fini et le premier enregistrement numérique du Chœur de l’Armée rouge. Un nouveau refus survient de la part des multinationales, qui ne se laissent nullement impressionner. Mais Mario Labbé n’est pas homme à se laisser abattre. Il signe une entente de distribution avec son ami Rosaire Archambault, ajoute un troisième enregistrement à son catalogue (la trame sonore du Maître de musique de José Van Dam) et réinvestit au fur et à mesure les profits générés. Bilan des ventes de ces trois disques la première année : 125 000 copies!
Les débuts d’une nouvelle entreprise ne sont pourtant pas roses tous les jours. Pour réussir à ne pas être engloutie par les multinationales, une compagnie indépendante doit se démarquer, se donner une vocation, « un créneau ». Mario Labbé décide donc de tabler sur les artistes canadiens : «valeur sûre sur laquelle on pouvait compter ». Il rencontre d’autres producteurs indépendants (parmi ceux-ci : Michel Garcin de chez Erato, l’étiquette française), dévore magazines et ouvrages spécialisés et fait un premier saut au MIDEM de Cannes, la Mecque de l’industrie. Il s’entoure également de spécialistes, notamment de preneurs de son, techniciens hautement qualifiés « aux oreilles en béton » et qui savent se tenir à l’affût des nouvelles technologies.
Même si la nostalgie n’est pas le fort du bouillonnant président («Je n’ai pas le temps!»), il réfléchit longuement quand on lui demande de nommer ses enregistrements incontournables, ceux, produits chez Analekta, qui continuent de l’émouvoir. « Si je remonte dans le temps, je devrai évidemment choisir le premier disque du Chœur de l’Armée rouge. » Il ajoute également sur sa liste le Ravel d’André Laplante : « Une interprétation qui n’a été dépassée par personne, selon moi »; la réédition des sonates de Beethoven d’Anton Kuerti (qu’il essaie de convaincre, ces temps-ci, de retourner en studio pour une nouvelle intégrale); les premier (Vivaldi) et second (Händel) disques de la soprano Karina Gauvin; l’enregistrement Mozart de la soprano Lyne Fortin et quatre enregistrements de celle qui est devenue sa tendre moitié : Angèle Dubeau (Telemann, Sibelius, ainsi que les premier et dernier disques de La Pietà). « Oh! et un tout nouveau, ajoute-t-il vivement, celui du pianiste Alain Lefèvre : les Moments musicaux.de Rachmaninoff et les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky. Selon moi, le Rachmaninoff de Lefèvre est aussi fort que le Ravel de Laplante.»
Après environ 300 enregistrements, plusieurs disques d’or (La Ronde des berceuses, Cantus Mariales et Berceuses et jeux interditsy´se sont vendus à plus de 50 000 copies, un record pour un disque classique) et moult distinctions tant nationales (Félix, Juno) qu’internationales, on pourrait croire qu’Analekta se repose sur ses lauriers. C’est bien mal connaître le marché du disque classique, récemment en sérieuse perte de vitesse. « On va vivre la dématérialisation du support », annonce Mario Labbé, fataliste. « Le grand défi des années 2000 sera la disparition prochaine des CD. Chose certaine, la musique va continuer d’entrer dans nos foyers. Avec les bandes passantes qui augmentent leurs capacités toutes les semaines, on va finir par avoir accès à toute la bibliothèque enregistrée du monde, avec une simple commande informatique. Je pense toutefois que nous allons continuer à vendre de la musique sur support matériel, CD ou DVD, parce que, comme pour un livre, on veut posséder ce que l’on aime beaucoup. Mais peut-être la prochaine génération s’en moquera-t-elle éperdument… »
Il se sent prêt à négocier le virage qui s’annonce en élargissant les sphères d’activités de la compagnie. Ainsi, Analekta s’occupe déjà de la carrière de l’humoriste Daniel Lemire. La boîte a également coproduit plusieurs émissions de télévision et des concerts. Des fonds importants ont aussi été injectés cette année dans le site Web, , qui, en partenariat avec Archambault, offre aux mélomanes la possibilité de faire leurs achats de disques en ligne. « J’ai de moins en moins l’impresïion que nous resterons strictement une maison de disques. À l’instar des multinationales, nous deviendrons une maison d’ “entertainment” en musique classique. Je suis là pour rester, prévient-il. Il n’y a qu’une façon de faire ce métier-là: avec cœur et avec foi. » Départ vers un nouveau sommet!
Paru dans le numéro de mars 2002 de La Scena Musicale.
Le plaisir croît avec la connaissance
L e soir du 3 février, la claveciniste Geneviève Soly aura des papillons dans l’estomac quelques instants avant d’entrer en scène. On pourrait associer ce symptôme à une nervosité pré-concert bien compréhensible, mais ce sera plutôt parce que l’exubérante directrice artistique de la société de musique baroque Les Idées heureuses ne pourra se retenir un instant de plus de partager avec le public de la salle Pierre-Mercure son enthousiasme pour les œuvres du très prolifique compositeur allemand Christoph Graupner, contemporain du grand Bach et ami proche de Händel, pourtant totalement méconnu, même des musicologues les plus instruits.
Il arrive régulièrement que les spécialistes du baroque dénichent de nouvelles partitions (on peut mentionner ici le Gloria récemment exhumé de Händel) en fouillant dans les bibliothèques universitaires ou les musées. Geneviève Soly caressait, depuis plusieurs années, le rêve de s’arrêter quelques mois pour pouvoir se concentrer sur la recherche d’un nouveau répertoire pour le clavecin. À l’automne 2000, elle entreprend donc des recherches qui la mènent à la bibliothèque Beinecke (livres rares et manuscrits) de l’Université Yale, qui possède une collection très importante de manuscrits du cercle de Bach. « On le sait, il y a beaucoup de musique qui attend dans les bibliothèques, explique-t-elle. Le monde baroque a besoin de gens pour faire ce travail, une équipe qui comprendrait autant les chercheurs, les musicologues et les musiciens interprètes que les éditeurs, les compagnies de disques et les directeurs de festival. »
Au souvenir de cette journée de novembre, ses yeux pétillent : « Je m’en rappellerai toute ma vie. Dans le même après-midi, j’ai fait deux découvertes majeures : j’ai déniché L’Art de toucher le clavecin dans son propre caractère de Monnier le cadet, un traité français de clavecin datant de 1768, jamais publié, qui avait échappé à la connaissance de tous les musicologues. Il y avait également deux cartes qui mentionnaient des partitas pour clavier datant de 1718 de Christoph Graupner.» Elle met la main sur ces œuvres le lendemain. « Je suis tombée à la renverse », soutient-elle plusieurs mois après l’onde de choc initiale. « Il y avait une préface en allemand, que j’ai pu déchiffrer à 30 ou 40 %, qui me semblait intéressante (Mme Soly s’est remise à l’étude intensive de l’allemand depuis) et qui traitait du passage du pouce, des traits, des détails techniques. Le manuscrit était d’une qualité remarquable, fait avec un très grand soin. J’ai passé la matinée à lire la partition mentalement et j’allais d’étonnement en étonnement. Je découvrais du même coup 80 pièces (8 partitas composées de 10 mouvements chacune) que je ne connaissais pas!» La bibliothécaire, voyant son intérêt marqué pour la collection, lui annonce qu’un deuxième groupe de partitas, datant de 1722, se trouve en bibliothèque : les Monatliche Clavir Früchte (Fruits mensuels pour clavecin), liés aux mois de l’année.
Le mois suivant, elle déniche à Paris une édition en fac-similé (publiée en 1993 par Fuzeau) de 17 partitas de Graupner. Malgré une lecture rendue un peu ardue par l’utilisation systématique de la clef de do première ligne dans la main droite (plutôt que la clé de sol), une calligraphie irrégulière du copiste et plusieurs erreurs de texte, elle découvre avec surprise « une musique d’une grande qualité et très variée ». En février, elle reçoit les photocopies, commandées à Yale, des deux recueils de partitas. « Je me suis mise au clavecin et j’ai “capoté raide” », laisse-t-elle échapper en riant. « Si Graupner avait été un compositeur mineur mais intéressant, j’aurais fait le recensement de ses œuvres pour clavier, j’aurais écrit un article et j’aurais poursuivi mes recherches. Quand j’ai constaté la stature du compositeur, je n’avais plus qu’une seule envie : le jouer!»
Les œuvres de Graupner sont en fait très nombreuses (presque 2000) mais peu publiées en édition moderne (la plupart des manuscrits se trouvent à la bibliothèque de Darmstadt). On dénombre ainsi 113 symphonies, 85 suites, 8 opéras, 1418 cantates religieuses (dont seulement 17 ont été publiées, en 1926), 24 cantates profanes (aucune n’a été publiée), 66 sonates, 44 concertos (pour un à quatre instruments, particulièrement pour les vents) et environ 40 partitas pour clavecin (que personne, avant Mme Soly, î’avait pris le temps d’étudier). Au service de la cour de Darmstadt, Graupner travailla sans relâche comme claveciniste soliste et accompagnateur, copiste, professeur, chef d’orchestre, compositeur et directeur de la musique de chambre.
Graupner a tout de suite pris une place importante dans la vie de Geneviève Soly : « Il aurait fallu que j’arrête le temps pour lire ces 40 partitas, explique-t-elle. Il faut absorber la musique, la digérer, revenir, faire des rapports entre les pièces, comprendre la structure des suites. » N’ayant aucune indication, elle a dû décider des tempi, de l’articulation, du style et du caractère. « Je suis devenue fébrile, je ne parlais plus que de cela à mon entourage, convient-elle. La richesse d’invention, l’originalité, la connaissance des styles nationaux : Graupner connaissait manifestement son métier. »
À force de côtoyer sa musique quotidiennement et de s’investir totalement dans le processus, elle en est presque venue à considérer Graupner comme un alter ego, un confident, un ami « avec lequel je jouerais à la balle. Son esprit ludique est tellement présent que j’ai l’impression de retomber en enfance en jouant ses œuvres pour clavecin. C’était un homme qui avait un plaisir évident à jouer. Plusieurs de ses œuvres sont extrêmement digitales, très virtuoses. Le plaisir physique de la digitalité qui en découle relève plus de l’improvisation que de la composition contrôlée. »
L’homme qu’elle a découvert derrière la musique l’envoûte totalement. De nombreux parallèles peuvent d’ailleurs être établis en comparant les qualités du compositeur allemand et celles de la claveciniste montréalaise : intégrité, honnêteté, amour du travail bien fait, minutie, originalité, facilité pour l’instrument, imagination débordante, esprit de synthèse poussé et modestie. « J’aime l’homme, admet-elle, parce que sa démarche est intimement liée à la mienne. La méticulosité dans sa copie me fait dire que c’était certainement un homme modeste. Il prenait son métier très au sérieux, mais ne se prenait pas pour quelqu’un d’autre. »
L’engouement du début s’est rapidement mué en un projet global. Au cours des cinq prochaines années, Mme Soly inclura la musique de Graupner (pas seulement les œuvres pour clavier) au programme des concerts des Idées heureuses, enregistrera plusieurs partitas pour la maison de disques Analekta (le premier disque, une première mondiale, vient tout juste de sortir), donnera des conférences dans les symposiums de musicologues et éditera, l’année prochaine, aux éditions Fuzeau, un fac-similé de la collection trouvée à Yale. Elle caresse aussi le rêve de publier ces œuvres en édition moderne, notes critiques à l’appui, pour les rendre plus accessibles aux étudiants. « Je suis convaincue que, d’ici dix ans, la plupart des gens connaîtront le nom de Graupner. La décennie qui vient lui appartiendra. On en parlera comme on parlait de Marc-Antoine Charpentier dans les années 1960 ou de Vivaldi quand on l’a découvert dans les années 1930, et j’en serai très fière. » Comme à son habitude, elle commentera avec générosité les œuvres que le public découvrira le 3 février. « Je ne regarderai pas ma montre, promet-elle. Qui m’aime me suive! » Si la réponse s’avère aussi éclatante que celle que lui réservait le public torontois lors de son récital solo consacré à Graupner l’automne dernier, elle pourra s’émerveiller en constatant que, grâce à elle, des œuvres sont passées de l’ombre à la lumière.
Un oui classique!
Pour la Saint-Valentin, votre amoureux, madame, a enfin fait fi de ses craintes et vous offre, plutôt que la traditionnelle boîte de chocolats, une bague étincelante dans un écrin de velours. Après avoir rêvé quelques jours en feuilletant des revues consacrées aux robes de mariées, vous commencez à planifier les plus infimes détails de ce jour unique : la liste des invités, la réservation de l’église, la confirmation de la salle de réception et de l’animateur de la soirée, le choix du menu, les rencontres avec le photographe, la fleuriste, le bijoutier…
La liste est déjà longue et, pourtant, vous avez oublié un aspect essentiel de cette préparation: le choix des œuvres qui vous accompagneront à l’église, à la synagogue, au palais de justice ou simplement dans votre jardin. Même si vous êtes persuadés que, ce jour-là, vous n’entendrez que les battements de vos cœurs, la musique permettra aux invités de se recueillir lors des moments plus intimes de la cérémonie ou d’exulter de joie lors des instants d’exubérance.
Choisir l’ambiance et les musiciens
Vous devrez d’abord déterminer l’ambiance dans laquelle baignera la cérémonie. Les possibilités sont multiples, de l’intimité d’un organiste à l’effervescence d’un petit orchestre en passant par l’intensité d’un quatuor à cordes, la délicatesse d’un duo ou l’impact émotionnel d’un chanteur doué. Considérez également que si votre échange de vœux se déroule à l’extérieur, il serait utopique de n’engager qu’un duo de musiciens, à moins d’utiliser une amplification, un choix qui augmentera sensiblement les coûts. Selon vos choix musicaux et l’ampleur des effectifs, vous devrez réserver la soirée de vos musiciens quelques semaines, voire plusieurs mois à l’avance, surtout si vous vous mariez en été.
Avant de décider du répertoire, il faudra engager les musiciens qui participeront à ce grand événement. Certaines paroisses offrent une liste de musiciens. Vous pouvez également demander des références à un couple d’amis récemment mariés, visiter les salons de la mariée (où plusieurs musiciens s’annoncent et offrent des mini-récitals), consulter le Web ou téléphoner à la Guilde des musiciens — qui, d’ailleurs, suggère un tarif minimal de 100$ par musicien.
Choisir le répertoire
Plusieurs œuvres s’offrent aux amateurs de musique classique. Inutile de se cantonner aux sempiternelles marches de l’opéra Lohengrin de Wagner ou du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, de l’intemporel Canon de Pachelbel ou du poignant Ave Maria de Schubert. La violoniste Carole Meneghel joue fréquemment dans les mariages depuis une vingtaine d’années. Elle soutient que 95 % des futurs mariés s’en tiennent à ces quatre choix. «Quand nous offrons nos services pour des mariages, nous leur faisons écouter des extraits de plusieurs œuvres, connues ou non, explique-t-elle. Les gens qui ne connaissent pas la musique préfèrent les thèmes connus. Quand ils songent à une musique classique qui accompagnera leur mariage, ils ont en tête ces grands classiques. Les mélomanes connaisseurs, quant à eux, privilégient un répertoire différent. Certains possèdent une vaste discographie et exigent des œuvres pour lesquelles je dois faire des recherches en bibliothèque! »
Plusieurs œuvres peuvent s’adapter merveilleusement aux moments clés de la cérémonie. Avant de fixer définitivement votre menu musical, n’oubliez pas, toutefois, de mentionner vos intentions au célébrant. Certains prêtres catholiques, par exemple, refuseront des textes chantés à teneur légère (oubliez l’« Habanera » extrait de l’opéra Carmen de Bizet!), tandis que certains pasteurs s’objecteront peut-être à la Marche de Wagner. Les juges de paix suggéreront souvent des œuvres plus courtes. Il faudra donc tenir compte de la flexibilité de votre officiant et des liens que vous entretenez avec lui.
L’entrée
En attendant la mariée, vos musiciens devraient créer une ambiance représentative de ce que vous êtes. Un couple de tourtereaux du domaine du cinéma avait par exemple décidé d’utiliser uniquement des musiques de films. Si vous êtes de grands amateurs de musique symphonique expansive du XIXe siècle, il pourrait sembler étrange que vos musiciens interprètent une série de cantates baroques! Même si les musiciens ont généralement carte blanche pour ce « mini-concert » d’une vingtaine de minutes qui précède la cérémonie, orientez leur répertoire. Pour la cérémonie, si vous avez opté pour des musiques qui vont à l’encontre de celles qu’auraient aimé entendre vos parents, vous choisirez peut-être de leur faire plaisir pendant ces quelques minutes remplies d’expectative.
Quand la mariée fait sa grande apparition, la musique devrait immédiatement devenir solennelle. Une pulsation facilement perceptible aidera à rythmer son entrée. Vous pourrez ici opter pour L’arrivée de la reine de Sheeba de Haendel, un concerto pour trompette baroque (ou le très connu Trumpet Voluntary de Clarke), des extraits de la Water Music de Haendel, la «Marche » tirée du Mariage de Figaro de Mozart, la Fanfare for a Common Man d’Aaron Copland (si votre choix s’est arrêté sur un quintette de cuivres) ou même .omp and Circumstance d’Elgar (fréquemment associée aux cérémonies de remise de diplômes).
Pendant la cérémonie
Un ou plusieurs extraits musicaux peuvent s’intégrer à la cérémonie, que ce soit avant une lecture, lors de l’échange des vœux, pendant la cérémonie des chandelles ou à la signature des registres. Privilégiez les musiques plus lentes. Elles serviront de toile de fond aux gestes posés par le couple, mais n’enlèveront rien à l’intensité du moment. Vous pourriez inclure ici le Panus Angelicus de Franck ou l’Ave Maria de Bach-Gounod (si vous êtes catholique), des chorals de Bach (par exemple « Jésus, que ma joie demeure», extrait de la Cantate 147), le «Largo» de Xerses de Haendel, un mouvement lent d’un Concerto brandebourgeois de Bach, le «Prélude » du Te Deum de Charpentier ou la Méditation de Thaïs de Massenet.
La grande sortie
Voici le moment de laisser éclater votre joie! Le tempo de la dernière pièce devrait être rapide et la mélodie éclatante. Vous pourriez sortir au son de l’« Hymne à la joie » de la Neuvième Symphonie de Beethoven, «La réjouissance » tirée de Music for the Royal Fireworks de Haendel, l’Air pour trompette de Purcell, la « Toccate » extraite de la Cinquième Symphonie de Widor (seulement si l’organiste est virtuose), la Marche du Prince du Danemark de Clarke ou même celle extraite de l’opéra Aida (trompettiste obligatoire).
Quoi que vous décidiez, de bons musiciens sauront insuffler la magie nécessaire pour que ces instants restent à jamais gravés dans vos mémoires. Carole Meneghel affirme d’ailleurs beaucoup aimer participer aux célébrations, parfois accompagnée de son conjoint, également musicien, « parce que cette journée est particulièrement heureuse pour les gens. Jouer dans un mariage peut toutefois s’avérer très stressant. Les mariés veulent tellement que tout soit parfait qu’ils mettent un poids psychologique énorme sur les musiciens. Mais quand on voit que les mariés s’adorent, on ne peut s’empêcher de se dépasser, d’être touché et de verser quelques larmes. » L’amour, toujours l’amour…
Voici quelques suggestions de CD à écouter pour faciliter votre décision :
« Wedding Classics » (EMI)
« Baroque for Brides de Be » (Philips)
« The Classic Wedding Album » (Deutsche Grammphon)
Visitez les sites :
•http://getmusic.mp3.com/classical/lifestyle/lifestyle_wedding.html, pour entendre certains titres des disques ci-haut mentionnés;
• wedmusic@localnet.com, pour commander un livre de titres d’œuvres (environ 10 US$);
•http://www.customweddingmusic.com/anthologies/anth_preludes.htm, pour des choix de pièces classiques.
Paru dans le numéro de février 2002 de La Scena Musicale.
L'omelette de Bizet
Recette de base
Comptez 2 œufs par personne. Battez-les avec 1 ou 2 cuillerées à table d’eau. Dans une poêle antiadhésive, faites fondre 1 noisette de beurre ou chauffer 1 cuillerée à table d’huile d’olive. Versez-y d’un coup les œufs et faites cuire doucement jusqu’à ce que les bords soient pris, mais que le centre soit encore moelleux. (Rappelez-vous qu’il est toujours plus aisé de cuire à la perfection plusieurs petites omelettes plutôt qu’une seule grosse.) Pliez l’omelette, si désiré, et servez aussitôt.
Les garnitures: du simple à l’audacieux
L’inspiration vous guidera sans doute pour garnir cette omelette. Vous pouvez ajouter à la préparation de base du fromage râpé, des fines herbes, des oignons et des pommes de terre, des champignons, du jambon, des poivrons doux, des asperges, des tomates, du brocoli, des haricots mexicains ou du sirop d’érable.
En ce mois des amoureux, pourquoi ne pas en concocter une version raffinée avec des ingrédients réputés aphrodisiaques tels que truffes, huîtres fumées, miel, safran, cannelle, muscade ou gingembre.
Si vous êtes un vrai mordu de cette simple mais si alléchante préparation, vous voudrez peut-être en envoyer une, virtuelle celle-là, à un ami après avoir visité le site ou voir, au site <www.giantomelette.com>, celle de 5.000 œufs du Festival annuel d’Abberville, en Louisiane.
« Voici l’omelette! »
Les amateurs d’opéra et même ceux qui ne s’y connaissent guère peuvent entonner les grands airs de l’opéra Carmen. Bien avant d’avoir mis en musique cette histoire d’amour, en 1875, Georges Bizet avait composé plusieurs opérettes. En 1857, âgé d’à peine 19 ans, il participe à un concours organisé par Jacques Offenbach. Celui-ci avait proposé aux compositeurs de mettre en musique un livret de Léon Battu et de Ludovic Halévy, Le Docteur Miracle. Soixante-dix relèvent le défi. Le premier prix est accordé ex æquo à Georges Bizet et à Charles Lecocq (1832–1918). Les représentations de la version de Bizet ont lieu les 8 et 9 avril 1857 et le public apprécie suffisamment l’œuvre pour qu’on la reprenne 11 fois durant les semaines suivantes. L’opérette dort ensuite plusieurs années, avant d’être montée à nouveau en 1951. La version de Lecocq semble, quant à elle, être tombée dans l’oubli.
L’opérette met en vedette un couple de tourtereaux: Sylvio, jeune capitaine de l’armée, et Laurette, fille d’un magistrat antimilitariste qui refuse évidemment que sa fille côtoie un tel garçon. Sylvio ne s’avoue pas vaincu. Par des manigances, il réussit à se faire embaucher comme cuisinier du magistrat. Au menu de son premier repas, le nouveau chef propose sa version de l’omelette. On assiste alors au « Quatuor de l’omelette », sommet comique du genre qui n’a rien à envier au « Duo des chats » de Rossini. La préparation est si exécrable que le magistrat et sa femme sortent prendre l’air pour atténuer leurs brûlures d’estomac. Sylvio en profite pour quitter son déguisement et pour charmer sa bien-aimée. À leur retour, les parents apprennent par un télégramme (signé par Sylvio) que l’omelette était empoisonnée. On va quérir d’urgence le Docteur Miracle — Sylvio, de nouveau déguisé! —, qui promet un antidote en échange de la main de Laurette. Tout est bien qui finit bien.: on est loin de la fin tragique de Carmen!
Jean Cousineau ou le plaisir par la rigueur
Musicien passionné, pédagogue enthousiaste que les succès de ses élèves emplissent de fierté, communicateur né, vulgarisateur consommé semblent autant d’épithètes que le fringant sexagénaire porte avec la même aisance qu’il réserve à l’instrument qui l’a toujours hanté. « C’était clair, dans ma tête, que je serais violoniste, même avant d’avoir un violon ! J’avais découvert l’instrument grâce aux 78 tours qui traînaient à la maison. J’avais perdu connaissance tellement je trouvais ça beau, explique-t-il sur un ton sympathique. Je pensais qu’une fois grand, j’aurais de la barbe comme mon père et que je jouerais du violon ! » Il se met pourtant à l’instrument plutôt tardivement, à l’âge de neuf ans, mais y consacre immédiatement toute son énergie.
Après quelques années dans l’enseignement, certaines interrogations le hantent déjà. Il reste persuadé de la nécessité de commencer l’apprentissage plus tôt et supplie, sans succès, les parents d’assister aux leçons de leur enfant. « Un enfant de cinq ans ne peut pas, seul, suivre un cheminement critique », leur dit-il. Il a déjà constaté l’ardeur des enfants au moment de jouer une nouvelle pièce et le manque d’entrain évident quand vient le temps de lire les notes. « En tant que violoniste, nous avons assez de problèmes de tenue, d’équilibre, de prise et de trajectoire d’archet, de changement de cordes, sans, en plus, nous mettre le nez devant un lutrin ! Sans jouer par oreille, on peut enseigner le solfège et les élèves trouveront les notes », ajoute-t-il. Une occasion en or de s’ouvrir à un autre type d’enseignement, pas si éloigné de ses propres convictions, se présente quand l’Université Laval l’envoie en mission officielle au Japon pour faire une analyse de l’enseignement de Shinichi Suzuki. « Suzuki était un homme extraordinaire, un sansei dans le vrai sens du terme : un maître qui choisit une discipline pour permettre à des individus d’améliorer leur personnalité, souligne-t-il. La discipline n’est pas un moyen, elle devient un but. L’observer m’a donné une certaine confiance en mes capacités. À mon retour, je n’ai pas cherché à reproduire ce qu’il faisait, parce qu’ici on n’a pas la patience, le sens de la continuité et l’humilité devant l’objet aussi poussés que les Japonais. Les Occidentaux veulent vaincre la difficulté, dominer l’instrument, maîtriser le violon, autant d’expressions qui m’horripilent. Je n’aime pas foncer dans les murs : j’aime mieux trouver la porte ! Les Japonais ont le respect de l’objet. Le violon est parfait : si quelque chose cloche, l’interprète doit s’adapter, devenir la mécanique de l’instrument, contrairement au piano qui possède sa mécanique propre. Nous sommes des coureurs cyclistes et les pianistes sont des coureurs automobiles. L’entraînement, dans les deux cas, n’est aucunement semblable. Pour les violonistes, le problème ne consiste pas à jouer plusieurs notes, mais bien à en jouer une seule ! »
Pour ce faire, il faut apprendre le bon geste. Jean Cousineau propose d’abord à ses élèves des repères en apposant des bouts de papier collés aux bons endroits sur le manche de l’instrument. On peut associer ces lignes aux frettes d’une guitare. Le geste sera ensuite reproduit parfaitement, dans la lenteur, puis, progressivement, plus rapidement. Le pédagogue y a longtemps réfléchi : « L’erreur aussi est programmée par le cerveau. On peut avancer un parallèle technologique : il faut un bon programmeur pour que l’ordinateur ne “plante” pas en cours de route. » La lecture de notes est une autre pierre angulaire de son enseignement, même s’il avoue que plusieurs élèves doués d’une oreille supérieure ont quand même réussi à tricher au fil des ans : « Les enfants sont réfractaires à l’apprentissage des notes, parce que le cerveau est un peu paresseux. Il doit analyser assez rapidement pour qu’au même moment le doigt soit déjà placé sur la corde. » Avec une ferveur toujours renouvelée, il se promet bien de coincer les mauvais joueurs dans le détour cette année. L’aspect physique de la tenue de l’instrument a rebuté plus d’un violoniste au fil des ans. Cousineau prétend pourtant que tel ne devrait pas être le cas. « Le violon est un objet standard, calibré. Si on y change quoi que ce soit, ce ne sera plus un violon. Le violon n’est pas antinaturel, au contraire. L’épaule est forte. Accepter la charge d’une livre d’un violon, ce n’est rien pour elle. Il faut simplement trouver un contrepoids. Une tête pèse plusieurs kilos : c’est bien assez ! Avec la dynamique des doigts, si on travaille intelligemment, on se rend compte qu’une partie de la charge est sur le manche de l’instrument. »
y´es années de recherche lui ont permis de décortiquer le moindre geste, la plus sensible intonation. Il se vante avec raison qu’aucun de ses élèves n’a jamais souffert de tendinites ou d’autres maladies de musicien. Sa méthode est basée sur les souvenirs agréables de ses premières années et élimine ce qui lui avait paru inutile. Le rôle du parent accompagnateur, du « coach », est absolument primordial. Dans ses cahiers, on retrouve schémas explicatifs, images en abondance, notions de théorie intégrées dans l’apprentissage, règles de la pratique « payante » et détails sur la fabrication et l’histoire de l’instrument. Plus que tout, il veut que les élèves acquièrent la précieuse habitude d’arrêter avant l’erreur. Il insiste également sur l’importance de la discipline, lui qui, tous les matins à 6 heures, enseignait à ses trois enfants -- qui sont tous impliqués aujourd’hui dans l’école -- avant qu’ils ne partent en classe. « J’explique aux élèves que le plaisir ne vient pas sans effort. Pour avoir un plus grand plaisir, il faut faire plus d’effort. Il faut arriver au plaisir par la rigueur. » De là est née la maxime de l’école : « Transformer l’effort en plaisir et le devoir en désir y´, un discours qui peut sembler rétrograde, mais qui a permis à de nombreux anciens de l’école -- Angèle Dubeau, Chantal Juillet et Martin Chalifour, entre autres -- de se distinguer à l’échelle internationale ou de décrocher un poste dans un orchestre des plus prestigieux.
« Je n’ai jamais ressenti le besoin d’être chef. Je l’ai été à mon corps défendant, affirme-t-il avec une simplicité rafraîchissante. Dans l’humanité, il y a deux catégories de gens : les explorateurs et les organisateurs. Je suis simplement très doué pour chercher et trouver. » Avec un tel maître pour l’inspirer, nul doute que le petit violon deviendra grand…
Paru dans le numéro de décembre 2001/janvier 2002 de La Scena Musicale.
Marc-André Hamelin: Au delà de la virtuosité
Le vrai Marc-André Hamelin est en réalité bien différent de l’image de surhomme dénué de sentiments que lui appose la presse. Quiconque réussit à franchir le seuil de son intimité découvrira plutôt un être chaleureux, à l’intelligence exceptionnelle, mais d’une simplicité et d’une humilité renversantes, à mille lieues des excès qu’on associe aux vedettes. Il préfère nettement les plaisirs simples de la vie quotidienne aux grands débordements : un repas et un vin délicieux, de longues marches, de bons livres, des sorties au cinéma, des conversations intenses avec des amis. Il pratique un humour fin, parfois absurde, qu’il aime faire partager à son entourage. Il adore François Pérusse ainsi que plusieurs humoristes américains qui manient le second degré avec maestria. Son rire généreux et communicatif fait sauter les barrières des plus réservés, comme s’il n’aimait rien autant que de vous faire craquer à votre tour en vous amusant d’un calembour ou d’une contrepèterie de son cru. Ses rappels, en concert, révèlent depuis ses débuts cet aspect méconnu de sa personnalité. Kaléidoscope, un enregistrement qui paraît ces jours-ci, y sera d’ailleurs consacré. Au printemps, ce sera au tour de Serious Fun, une collection savoureuse de chansons humoristiques enregistrée live avec sa tendre moitié (la soprano Jody Applebaum) de prendre les mélomanes par surprise.
La musique a toujours fait partie intégrante de la vie du pianiste qui vient de célébrer ses 40 ans en septembre -- il partage la même date d’anniversaire que Jean-Chrétien Bach, Louis xiv, Meyerbeer, Amy Beach et John Cage, rien de moins ! Son père, pharmacien de profession mais pianiste amateur de coeur, collectionnait les partitions rares, particulièrement celles de l’époque charnière du passage du xixe au xxe siècle, période qu’Hamelin affectionne également depuis quelques années. La Symphonie pour piano seul d’Alkan, qui se retrouve sur l’enregistrement précédent du pianiste, avait d’ailleurs été découverte par son père, alors que Marc-André Hamelin n’avait que huit ans. « Mon père avait rapporté un disque et la partition. Je l’ai déchiffrée cent millions de fois avant de l’inclure dans mon répertoire, l’année dernière, ce qui explique son niveau de mûrissement ». À l’âge de neuf ans, il avait déjà remporté le premier prix au Concours de musique du Canada, prix suivi de nombreux autres. Avec le recul, il considère les concours souvent inutiles, même s’il a fait partie de quelques jurys, dont celui du Concours Esther-Honens en novembre 2000. À l’âge de 13 ans, au moment où les jeunes découvrent généralement la musique populaire, il se procure avec ses économies un disque classique : la Concord Sonata du compositeur américain Charles Ives. « J’étais déjà familier avec une grande partie du répertoire traditionnel, dit-il. Comme j’ai toujours eu une curiosité naturelle, quand est venu le temps d’explorer autre chose, j’étais ouvert à tout. J’ai commencé par m’intéresser à la musique contemporaine, parce que c’est ce qu’il y avait de plus bizarre pour moi à l’époque. Les extrêmes m’ont toujours attiré. J’ai commencé à collectionner des disques de Stockhausen, Cage, Boulez, Xenakis, tout ce sur quoi je pouvais mettre la main, dans les limites de mon budget d’alors, évidemment. »
La collection d’enregistrements a fait place, au fil des ans, à une quantité ahurissante de partitions qui envahissent maintenant sa maison de Philadelphie. « 3e ne vais jamais à la chasse aux nouvelles oeuvres », affirme celui qui adore pourtant chiner dans les magasins de livres et de partitions usagés. « La quantité importe peu, car tout n’est pas d’égale qualité. Je souhaiterais que les oeuvres que je déterre fasse éventuellement partie du répertoire courant, un souhait utopique dans bien des cas. Des reconnaissances comme celles-là prennent du temps, mais j’aimerais enclencher le processus. En théorie, je ne suis qu’un canal, un moyen d’expression. »
Les capacités techniques phénoménales de Marc-André Hamelin le placent sans conteste au-dessus de la plupart des pianistes de la scène internationale. Pourtant, rien ne l’horripile plus que d’être emprisonné dans le carcan de ses prouesses. « Je ne joue pas pour relever des défis, s’empresse-t-il de clarifier. Je veux de la substance musicale d’abord et avant tout. Cela surprend, mais je le dis quand même. Je le répéterai jusqu’à ce que je sois exténué : la virtuosité ne m’intéresse pas. J’aime simplement l’écriture orchestrale pour piano, la densité, la complexité, la profusion contrapuntique. Les oeuvres écrites dans cette optique-là sont souvent très difficiles. Je ne recherche pas la difficulté pour la difficulté. Je suis de nature paresseuse et j’aimerais pouvoir tout faire tout de suite. Je n’aime pas suer sur scène, mais je suis prêt à le faire si je considère l’oeuvre extraordinaire. Il y aura toujours des difficultés à défendre un répertoire peu connu. »
On imagine mal le pianiste, qui admet ne suivre aucun régime d’exercices techniques, se casser la tête pendant des heures à l’instrument pour régler un problème mécanique. Il amorce cependant toute étude de partition, connue ou pas, de la même manière, en replaçant les éléments du puzzle à leur place. « Les moyens que je prends doivent être évalués individuellement, d’après leur nature, du plus petit problème technique aux grandes considérations architecturales qui aideront à clarifier la structure de l’oeuvre », explique-t-il. Ses capacités extraordinaires de mémorisation font le reste. Même s’il inclut de plus en plus souvent des pièces du répertoire classique traditionnel dans ses programmes de concert, une conséquence directe de sa plus grande notoriété, il les aborde de la même manière : « J’essaie de travailler les oeuvres traditionnelles comme si l’auditeur ne les avait jamais entendues. Cela me donne un point de vue aussi frais que possible. Je ne veux pas tenir certaines choses pour acquises. Chaque ligne de ces oeuvres recèle quelque chose de merveilleux que je veux transmettre de la façon la plus évidente possible. »
Il considère essentiel de saisir ce qui a habité les compositeurs lors du processus parfois douloureux de l’éclosion d’une oeuvre. « La création est un miracle. Chaque compositeur utilise le système de notation différemment et, pour cela, il faut savoir autant que possible comment traduire notre pensée au moyen de ce système de notation, si imparfait soit-il. » Schnabel conseillait d’ailleurs à ses élèves de recopier une partie des pièces qu’ils travaillaient, partitions en main. Cet exercice apparemment simple permettait de constater à quel point la plupart des interprètes ne respectent pas les indications des compositeurs. « On devient beaucoup moins cavalier en lisant la partition, assure Marc-André Hamelin. Je ne pense pas que les compositeurs voudraient qu’on leur mette des bâtons dans les roues. Je retourne toujours à la partition, la vraie référence, contrairement aux enregistrements. On se rend compte, petit à petit, que les oeuvres qu’on interprète ne sont pas venues en boîte. Elles ont été créées de sang et de sueur. »
Le pianiste reste bien placé pour parler d’intégrité face à la partition, puisqu’il met également la main à la plume, pas assez souvent à son goût à cause de son horaire chargé. « Je ne me considère pas vraiment comme un compositeur, corrige-t-il. Je suis un pianiste qui écrit. » Deux de ses études se retrouvent sur Kaléidoscope. Il revisite la célèbre Campanella, un des bastions du répertoire purement virtuose. Il signe également un pastiche des sonates de Scarlatti qu’on pourrait renommer « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Scarlatti » et qui est un abrégé de tous les trucs flamboyants qu’utilisait le maître baroque. On lui a également commandé un court quintette avec piano pour la prochaine édition du Festival Scotia, un défi à la hauteur de son amour pour ce répertoire « à la texture très riche », malgré le peu de compositeurs qui s’y soient intéressés. « Il n’y a rien qui me fasse peur, je suis confortable avec tous les types d’écriture. J’aime particulièrement le langage tonal avec beaucoup de chromatisme. Mes propres pièces reflètent cet intérêt, même si j’ai également écrit de manière atonale. »
Les projets abondent pour le pianiste. Un disque qui regroupera la Sonate et la Passacaille de Godowsky paraîtra en février 2002. Il a également enregistré des oeuvres de l’enfant terrible de la musique américaine du xxe siècle, Leo Ormstein, un compositeur né en 1892 et toujours vivant. Quelques pièces d’Ormstein dormaient dans les trésors d’Hamelin depuis ses premières années d’études à Philadelphie. En mars 2002, il retournera pour une cinquième fois au Japon, un périple devenu annuel (l’année dernière, il créa, avec 97 ans de retard, le Concerto de Busoni en terre nipponne). Il garde les services de son agence d’Angleterre, Georgina Ivor Associates, mais vient également de signer avec l’agence Colbert, de New York, (qui a bâti la carrière aux États-Unis d’une autre figure légendaire et souvent incomprise de l’instrument, Alfred Brendel) et qui prendra en charge ses engagements nord-américains. Après un passage remarqué aux Grammys l’année dernière, sa carrière américaine prendra peut-être enfin l’essor qu’elle mérite. « La musique m’a toujours semblé si naturelle : j’ai toujours su que je serais pianiste. Ce que je fais maintenant me satisfait pleinement. C’est très difficile, mais la reconnaissance n’est pas importante. C’est la musique que je veux faire accepter. » Avec un tel artiste qui y consacre chaque parcelle de son être, le répertoire pour piano n’aura jamais été aussi bien servi.
Paru dans le numéro de décembre 2001/janvier 2002 de La Scena Musicale.