Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
(Nicolas Boileau, L’Art poétique)
Si les compositeurs se targuent
de révolutionner l’écriture et nient parfois toute influence des géants qui les précèdent,
en
musique comme dans les autres formes artistiques, le principe de la «
génération spontanée » n’existe pas. Comment parfaire un
langage, quitte à le faire exploser ensuite, sans d’abord l’explorer? Déjà à l’époque
baroque, les aspirants compositeurs mémorisent
les schémas harmoniques ou mélodiques de leurs maîtres, travaillent sur
des formules rythmiques, des enchaînements précis, pratique qui connaît son
prolongement aujourd’hui dans les divers exercices sur lesquels les jeunes
compositeurs du 21e siècle se font la main, avant de pouvoir
développer un style unique.
C’est le cas ici de
la Sonatine opus 2 de Charles-David
Tremblay, née d’un désir de mettre en pratique, de façon concertée, les
principes d’harmonie, de contrepoint et d’analyse, tant baroques que classiques,
étudiés en cours. Si le travail de conduite des voix ne laisse aucune place au hasard,
se pliant à la plupart des sacrosaintes règles de Johann Joseph Fux (quelques
latitudes ont néanmoins été prises, afin d’ancrer l’œuvre dans la modernité),
le choix des matériaux relève plutôt d’une approche classique de la forme et du
traitement du motif, qu’il se retrouve en germe ou qu’il serve de rappel,
technique menée à une perfection difficilement atteignable par Ludwig van
Beethoven. Si l’allegro du premier
mouvement se veut presque ludique, l’adagio
modal qui suit plonge l’auditeur dans un univers autre, malgré le retour du
motif en secondes (tel un mordant). Le compositeur choisit ensuite de jouer la
carte d’une certaine intériorité, esquissant à grands traits un choral à quatre
voix, hommage au maître Bach, qui finira par se fondre dans un allegro, l’horizontalité de la main
droite se superposant à l’ancrage vertical de la gauche.
En composant Das
Woltemperierte Klavier (Le clavier bien tempéré), Johann Sebastian Bach
souhaitait démontrer la polyvalence du nouveau système d’accord des instruments
à clavier – clavecin, orgue, clavicorde –, ce qui permettrait pour la première
fois dans l’histoire de l’instrument de jouer avec autant d’aisance dans les 24
tonalités. Ainsi, celle de fa dièse
majeur, privilégiée dans ce Treizième
prélude et fugue du second livre aurait été considérée jusque-là quasi
impraticable. (On l’avait même surnommée la « tonalité de la chèvre », la
justesse plus qu’approximative de certains intervalles rappelant un peu trop
les cris lancinants de l’animal.) En optant pour une forme bipartite (prélude
et fugue), le compositeur peut ainsi offrir un panorama complet des passions de l’âme, se révélant lui-même en
2 portraits de 24 fragments.
L’œuvre pour piano de Ludwig van Beethoven servira de modèle
à tout le 19e siècle, plus particulièrement ses 32 Sonates,
considérées par plusieurs analystes comme le Nouveau Testament du piano (le Clavier bien tempéré de Bach
représentant l’Ancien). Dédiée au compte Joseph von Sonnefels, juriste et
romancier, l’un des dirigeants des Illuminati en Autriche, la Sonate opus 28 aurait été composée en
1801, alors que Beethoven prenait conscience de sa surdité naissante. Peut-être
porté par son amour par Giulietta Guicciardi (à qui il avait dédié la « Clair
de lune »), il nous offre cependant une page essentiellement sereine. « Je vis
d’une façon plus douce, écrivait-il alors à son ami Wegeler, et je me mêle
davantage avec les hommes […] Ce changement, le charme d’une chère fille l’a
accompli ; elle m’aime, et je l’aime. Ce sont les premiers moments heureux
que j’aie depuis deux ans. » Cette félicité sera de relative courte durée,
puisque la belle devait épouser en novembre 1803 le comte Galleberg.
Pour la dernière fois de sa
carrière, Beethoven adopte la forme en quatre mouvements, dernier retour du
balancier peut-être, après avoir repoussé les limites du genre dans ses sonates
opus 27 nos 1 et 2. Si son surnom, « pastorale » vient de l’éditeur Cranz et
non de Beethoven, il faut admettre que certains points d’ancrage justifie de
telles libertés éditoriales. Ainsi, les pédales harmoniques des mouvements
extérieurs et les quintes ouvertes évoquent la cornemuse, alors que le thème
cadentiel de l’Allegro, l’épisode
central du mouvement lent et le scherzo possèdent une indéniable couleur
rustique. L’Andante en ré mineur rappelle la ballade, le
premier thème suivant les inflexions du discours parlé. Dans la coda, Beethoven
juxtapose aux premières phrases du thème principal une variation dissonante du motif
contrastant – visions du gouffre psychologique dans lequel Beethoven plongera
bientôt avec la rédaction de son Testament d’Heiligenstadt ? –, combat qui
finira par se résoudre dans une sombre résignation.
Sergueï Prokofiev reçoit ses premières leçons de piano de sa mère, pianiste
amateur. Très précoce, il compose déjà à six ans de courtes pièces et, à l’âge
de neuf ans, il écrit un opéra pour enfants, Le Géant. En 1904, il entre au
Conservatoire de Saint-Pétersbourg pour y étudier notamment l’orchestration
avec Nikolaï Rimski-Korsakov. (Il obtiendra d’ailleurs son diplôme avec son
propre Concerto pour piano no 1 en 1914.)
Écrites en 1909,
alors qu’il a 18 ans, aussi bien pour démontrer sa formidable technique que se
forger un style individuel, les Études opus
2 préfigurent nombre de caractéristiques tributaires du Prokofiev tardif,
notamment une énergie presque débridée et un humour sardonique indéniable.
Cette même énergie
est poussée au paroxysme dans « L’escalier
du diable », 13e des 18 études que Györgi Ligeti devait consacrer à l’instrument entre 1985 et 2001, prolongement
de celles de Chopin, Liszt et Debussy, les difficultés techniques se pliant au
contenu expressif. Le pianiste Jeremy Denk les considère comme « la réussite
suprême de [la] carrière [du compositeur] et de la littérature pour piano; même
si elles sont encore nouvelles, elles sont déjà devenues des classiques. »
Le compositeur
explique qu’il a souhaité écrire des études virtuoses en partie parce qu’il
considérait sa technique insuffisante. « Mes
quinze premières études (j’ai envie d’en écrire encore d’autres!) sont le
résultat de ma seule incapacité. Cézanne troublait avec sa représentation de la
perspective. Les pommes et les poires de ses natures mortes semblaient vouloir
rouler. Sa manière de dépeindre un peu gauche la réalité des plis d’une nappe
donnait un tout autre rendu. Mais quelle merveille a accompli Cézanne avec ses
harmonies de couleurs, ses courbes, ses volumes et ses déplacements suggérés,
pour faire un art chargé d’émotion ! C’est cela que j’aimerais atteindre : la
transformation d’un défaut en phénomène novateur. »
Tiré du deuxième
livre et écrit en 1993, « L’escalier du diable » se décline comme une toccate
qui explore tous les registres de l’instrument, des sonneries de cloches
ponctuant cette course qui laisse pianiste et public pantois.
Récital de Francis Morin Leblanc comprenant la création de l'opus 2 de Charles-David Tremblay