vendredi 7 août 2009

Jeunesses Musicales du Canada : d’hier à demain

Les Jeunesses Musicales du Canada célèbrent cette saison leurs noces de diamant : soixante ans à défricher un terrain alors presque vierge, à entretenir la flamme, à poursuivre la mission franchement idéaliste que s’étaient donnée les instigateurs du mouvement. Travelling arrière sur un périple fertile en rebondissements, puis travelling avant sur les projets actuels du mouvement.

Du rêve…

Saint-Hyacinthe, 23 août 1949 : date d’une rencontre-clé qui devait éventuellement sceller le destin des JMC. « Effronté et culotté » – comme il le dit lui-même dans l’autobiographie Terre des jeunes –, le violoniste Gilles Lefebvre convoque des intervenants particulièrement impliqués dans le développement musical canadien : l’abbé J. H. Lemieux, infatigable animateur des Compagnons de l’art de Saint-Hyacinthe, Anaïs Allard-Rousseau, véritable dynamo de la scène musicale à Trois-Rivières et Laurette Desruisseaux-Boisvert, pilier de la région de Sherbrooke, notamment en tant que cofondatrice du Festival de l’Estrie. Il évoque son projet : regrouper les sociétés musicales existantes et les unir en un dessein commun, qui inclura des tournées de concerts, la création de nouveaux groupes d’actions, la mise sur pied d’un camp d’été, la gestion de bourses d’études et des échanges entre jeunes artistes. Malgré l’apparente démesure du plan, ce dernier est adopté. En écho au mouvement international des Jeunesses Musicales, fondé à Bruxelles en 1945 pour « combattre les facteurs qui sont le plus souvent à l’origine des conflits internationaux, le racisme et l’intolérance, par le biais du langage universel qu’est la musique », l’Hélicon est créé. (On ne sait pas encore si la section canadienne pourra se greffer au mouvement international.) L’association se compose des clubs musicaux de Grand-Mère, Mont-Laurier, Saint-Hyacinthe, Shawinigan, Sherbrooke et Trois-Rivières, et se définit clairement comme une organisation visant à « promouvoir l’étude et le goût de la bonne musique et des arts chez les jeunesses canadiennes, en leur ouvrant toutes grandes les portes de la culture. Le but de l’Hélicon est aussi d’aider nos jeunes artistes canadiens et nos jeunes talents », selon le programme de fondation du mouvement.

… à la réalité

Une première série de tournées est organisée lors de la saison 1949-1950, qui met en vedette le violoniste Noël Brunet (numéro 2 du pays alors, juste derrière Arthur LeBlanc, d’abord pressenti mais ayant dû annuler pour raisons de santé) et la pianiste Suzette Pratte, la soprano Marthe Létourneau accompagnée de Géraldine Lavallée et l’éblouissant Gilles Breton, jeune pianiste virtuose de 14 ans qui fait sensation. Gilles Lefebvre, qui caresse le rêve d’une carrière internationale d’interprète, part pour Paris retrouver son professeur René Benedetti. Il profite de son séjour pour établir des contacts profitables avec les intervenants des Jeunesses Musicales. Tiraillé entre son désir de gloire personnelle et cette impulsion de changer à tout jamais le paysage musical canadien, il n’hésite pas longtemps. Au petit matin – il admettra en entrevue en 1999 avoir toujours pris ses décisions entre 4 et 6 heures du matin –, il sait ce qui lui reste à accomplir et n’a de cesse que de retourner chez lui et de faire avancer le mouvement, même si la route sera parsemée d’embûches. « En 1949, ce n’était vraiment pas évident au Canada de convaincre qui que ce soit d’investir dans la culture, explique Richard Fulton, comptable pour l’organisation depuis 1968. Nous étions beaucoup plus près de la terre que de la culture. L’héritage musical était essentiellement constitué de gigueux et de violoneux. Gilles Lefebvre a dû tordre des bras et déployer beaucoup d’énergie pour obtenir des subventions. Je me souviens qu’il m’avait un jour dit, me montrant le campus du Centre d’arts Orford : “On dit que je suis un peu dictateur, mais si je n’avais pas été ce que suis, nous n’aurions pas aujourd’hui tout ceci.” »

L’année suivante, les JMC se joignent à la fédération internationale des Jeunesses Musicales. Un premier congrès national a lieu en 1950, un premier échange d’artistes avec la France lors de la saison 1951-1952, entre Brunet et le pianiste et compositeur Pierre Sancan. Quelques semaines auparavant, en août 1951, le Camp musical JMC (devenu en 1967 le Centre d’arts Orford) voit le jour. La première session, qui se tient dans deux chalets abandonnés cédés par le gouvernement du Québec, accueille dix campeurs et deux professeurs. « C’est précisément ici que l’enseignement de la musique classique trouve tout son sens; au cœur de cette forêt dense et incroyablement mouvante des sons qui nous environnent, la musique classique nous permet de structurer notre écoute de manière à reconnaître la musique au sein de la cacophonie. Seul le temps peut arriver à décanter le bon du moins bon, et seul le temps permet au beau d’émerger », explique Gilles Lefebvre dans Terre des jeunes. Au fil des ans, le Centre se dotera de pavillons pour les étudiants et d’une salle de concert, inaugurée le 21 août 1960, avec la création de la première œuvre commandée par les JMC, Hymne au vent du nord de Clermont Pépin. Depuis, des centaines de musiciens envahissent chaque été le domaine de 222 acres pour étudier avec certains des plus grands maîtres.

En 1961, on lance un concours national, qui s’adresse à de jeunes pianistes de moins de 30 ans (instrumentistes et chanteurs s’y joindront les années suivantes), qui poursuivent des études de perfectionnement à l’étranger ou viennent tout juste de terminer leur cursus. Les lauréats ne remportent pas seulement un prix mais sont assurés d’une tournée de récitals dans une quarantaine de centres, de l’enregistrement d’un disque, d’une participation à un concert avec dix orchestres canadiens et d’une tournée en France. Marek Jablonski, Andrew Dawes, Gloria Richard et Dale Bartlett compteront parmi les premiers lauréats de ce prix.

L’année 1967 restera particulièrement fertile. En plus de se voir offrir le pavillon L’homme et la musique à l’Expo 67 (édifice qui sera ensuite déplacé au Centre d’arts Orford), trois concours nationaux pour interprètes sont lancés, ainsi qu’un concours international de composition, et le congrès de la Fédération internationale des JM se tient à Montréal. Un orchestre international d’une centaine de jeunes musiciens – qui mènera à la création de l’Orchestre mondial des Jeunesses Musicales en 1970 – joue la Neuvième de Beethoven sous la direction de Zubin Mehta à la Place des Arts.

En 1972, la série Sons et Brioches est inaugurée au Piano nobile de la Place des Arts. Le public, assis par terre à proximité des musiciens, découvre une nouvelle façon d’aborder le grand répertoire. En 1981, une série semblable voit le jour à Toronto (connue aujourd’hui sous le nom de Music with Bite).

Conscient de la nécessité d’assurer la pérennité de l’organisation, une fondation est mise sur pied en 1984, plus tard soutenue notamment par la création du Fonds Gilles Lefebvre en 1994 et celle d’un fonds de dotation destiné aux jeunes artistes en début de carrière en 1999. Le cinquantenaire du mouvement est célébré, mais on ne songe pas une seconde à se reposer sur les acquis. Le 20 avril 2000 est inaugurée la Maison des JMC, lieu de diffusion et d’éveil musical. Cédé par la Ville de Montréal, l’immeuble abrite la direction nationale du mouvement, une musicothèque, deux studios-résidences munis de pianos qui peuvent accueillir les artistes de passage dans la métropole et une salle de musique de chambre de 100 sièges, lambrissée de bois d’érable et à l’acoustique d’un rare éclat.

En 2001, les JMC frappent de nouveau un grand coup sur la scène internationale en créant le Concours International de Montréal des Jeunesses Musicales – devenu Concours Musical International de Montréal – considéré aujourd’hui comme l’une des grandes réalisations artistiques du pays et qui a déjà récompensé des artistes tels que Measha Brueggergosman, Yossif Ivanov, Marianne Fiset ou Nareh Arghamanyan. « Le lien entre les deux entités JMC et CMIM apporte une richesse de programmation », explique Martin Boucher, directeur des communications.

Toujours jeunes à 60 ans

Un concert, une tournée, un centre, un musicien à la fois, les JMC ont assumé leur double mandat : favoriser la diffusion de la musique classique, particulièrement auprès de la jeune clientèle, et soutenir les artistes en émergence dans le développement de leur carrière, tant nationale qu’internationale. Les tournées organisées ont notamment permis à Joseph Rouleau (président des JMC depuis 1989), Maureen Forrester, Marek Jablonski, le Quatuor Orford, Louis Quilico, Kenneth Gilbert, Lyne Fortin, Richard Raymond, James Ehnes, Yegor Dyachkov et Marie-Nicole Lemieux de se faire connaître. Grâce à un réseau de plus de 300 bénévoles, les JMC ont été parmi les premiers à pouvoir rejoindre le public des régions éloignées des grands centres urbains. « On peut dire, ou écrire, “j’ai fait ceci ou cela”, mais alors on aura passé sous silence la collaboration indispensable d’une foule de personnes composant une structure qui sera déterminante, et même indispensable, pour la réalisation de tous les projets que nous tentons de mener à bien », précise Lefebvre dans son autobiographie.

Les JMC n’ont que faire de l’apparent marasme qui afflige le monde de la musique classique. Depuis quelques années en effet, le nombre de concerts mis sur pied a littéralement explosé et, chaque année, de nouveaux records d’assistance sont établis. En 2008-2009, 871 concerts pour tous et 1073 ateliers pour les jeunes ont été donnés dans 185 villes du Canada. Ils ont permis à pas moins de 123 artistes de se produire et rejoint plus de 150 000 personnes. (À titre comparatif, l’assistance totale de la saison 2006-2007 était de 116 000.) L’organisation redouble d’efforts pour apprivoiser le jeune public, en offrant notamment à la Maison des JMC et dans les écoles des programmes de concerts animés (17 différents en 2009-2010) et d’éveil musical (5 concepts de concerts adaptés pour les tout-petits). « Il y a un goût pour la musique classique et les gens se déplacent pour assister à ces concerts », soutient Martin Boucher. Il se souvient encore des concerts donnés par les JMC à Chicoutimi, alors qu’il en était à ses premières études musicales. « Cela m’a donné le goût de poursuivre, de faire comme ceux que j’entendais. »
Cet anniversaire sera souligné avec faste, notamment grâce à plusieurs concerts-hommage donnés par divers organismes, de Victoria à Terre-Neuve, qui mettront bien souvent en vedette des artistes ayant tourné avec les JMC en début de carrière. On profite de cet anniversaire pour contempler le trajet parcouru, mais aussi celui qui reste à fouler. « Il y a encore trop de gens au pays qui n’ont pas accès à la musique classique », explique M. Boucher. Il demeure essentiel de rejoindre encore plus de gens, croit-il, de démocratiser la musique classique : « Il faut que les gens comprennent qu’ils n’ont pas besoin d’être des experts pour apprécier la musique classique; le concert est avant tout une expérience sensorielle. »

Les rêves continuent d’affluer et on cherche les moyens de les concrétiser. La fondation a récemment mis sur pied une banque d’instruments à cordes, offerte aux artistes en fin d’études. Une formation en gestion de carrière est maintenant donnée, dont la lauréate de l’édition 2008 du CMIM, Nareh Arghamanyan, a pu profiter et qui inclut des pistes pour mieux rédiger une biographie, faire passer un message en entrevue, monter un site Internet. On parle de développer une production autochtone qui pourrait être présentée en tournée, d’un échange de musiciens avec les Jeunesses Musicales d’Autriche. « Il faut confirmer notre rôle en tant que chef de file pour le dépistage des jeunes talents », rappelle M. Boucher. On serait aussi tenté de reprendre les dernières phrases de Terre des jeunes : « C’est en dépassant nos frontières que l’on est appelé à dépasser nos limites. Et ainsi retrouve-t-on le goût du partage et de l’ouverture. Puissent ces valeurs participer au maintien de la paix entre les hommes et contribuer à bâtir un monde meilleur. »

La Scena Musicale, novembre 2009

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