mardi 18 août 2009

La déraison d’amour: en pièces détachées

Texte établi par Jean-Daniel Lafond, en collaboration avec Marie Tifo, d’après les écrits de Marie de l’Incarnation / Mise en scène Lorraine Pintal, assistée de Claude Lemelin / Scénographie Michel Gauthier / Costumes Catherine Higgins / Éclairages Denis Guérette / Musique Yves Dubois / Direction gestuelle Jocelyne Montpetit / Conception des maquillages Jacques-Lee Pelletier
Présenté au TNM du 2 au 13 juin 2009


Fille de maître-boulanger, Marie Guyart est, dès l’enfance, hantée par une existence spirituelle qui se vit dans l’intensité. Veuve après deux ans de mariage, mère d’un tout jeune enfant, elle choisit plutôt de vivre en recluse et de trouver réconfort dans la méditation et la prière. En 1632, déchirée entre l’amour qu’elle porte à son fils de 12 ans et son besoin de consacrer sa vie à Dieu, elle entre au cloître et devient Marie de l’Incarnation. Sept ans plus tard, elle débarque à Québec et y fonde un couvent dans la Basse-Ville. L’histoire d’un tel personnage serait déjà fascinante, mais elle prend une tout autre densité quand on se plonge dans les quelque 13 000 lettres que la religieuse a rédigées sur une période de 33 ans. Dans ces dernières, elle raconte, avec une plume particulièrement acérée, le quotidien de la colonie. Elle évoque tantôt les difficultés à s’approprier un lieu des plus rébarbatifs, le dénuement dans lequel elle et ses contemporains doivent vivre ou les tentatives de convertir les jeunes filles des tribus indiennes de la région. Elle partage aussi ses interrogations, son amour pour son divin époux et un mysticisme non pas éthéré, mais plutôt profondément incarné. Elle y transmet aussi la tendresse qu'elle porte à son fils Claude, qui finira également par embrasser une carrière religieuse. Le style ciselé, puissamment imagé, violemment poétique par instants, trouble autant qu’il interroge.

Créée à l’occasion du 400e anniversaire de la Ville de Québec au Théâtre du Trident, en coproduction avec le TNM, La déraison d’amour fait le pari assez audacieux de relater le parcours atypique de cette femme d’action, bâtisseuse et éducatrice, à travers ses écrits. Dans son documentaire La folle de Dieu, le réalisateur Jean-Daniel Lafond avait déjà visité ce thème en apparence inépuisable. Sa caméra scrutait alors les liens établis entre la metteure en scène Lorraine Pintal et la comédienne Marie Tifo, cherchant à s’approprier l’univers troublant de Marie de l’Incarnation. Les trois complices ont donc décidé de transposer cette osmose bien particulière entre deux Marie sur scène, une idée séduisante au départ, mais dont la réalisation ne nous a malheureusement pas paru entièrement assumée.

Coutures apparentes

Comment extraire de milliers de lettres l’essence même de ce personnage plus grand nature? Peut-être dépassés par l’ampleur de la tâche, Jean-Daniel Lafond et Marie Tifo n’ont pas toujours eu la main heureuse en établissant le canevas de textes. La pièce souffre à plusieurs égards d’un métissage non entièrement assumé entre les différents registres adoptés (peinture d’époque, évocation de son mysticisme, tendresse envers son fils). Plutôt qu’un assemblage ou un collage de lettres, qui donnaient par moment l’impression de morceaux rapportés sans cohérence particulière, on aurait souhaité voir privilégiée une trame dramatique puissante, qui aurait suscité de façon naturelle la montée d’émotions. Aux récits anecdotiques de la rudesse de la vie au Canada, certes intéressants d’un point de vue historique, il aurait peut-être été plus pertinent de suggérer le périple spirituel de cette femme de terrain, féministe avant l’heure et pourtant entièrement assujettie à cet être supérieur dont elle est amoureuse, à laquelle elle se livre corps et âme, sans aucune réserve.

Incarner Marie

Seule en scène, en véritable femme-orchestre, tout comme la vraie Marie de l’Incarnation, Marie Tifo s’investit sur plusieurs plans à la fois. Passant, selon les lettres, de la jeune fille illusionnée à la femme rompue par l’âpreté de la vie de colonisateurs, de la mère convaincue de la nécessité d’avoir dû jadis assumer le choix déchirant de se séparer de son enfant à la mystique en extase, elle multiplie les niveaux de jeu et magnifie, parfois jusqu’à la caricature, la gestuelle initiée par Jocelyne Montpetit.

Les éclats de voix succèdent aux chuchotements, sans qu’on saisisse exactement pourquoi, offrant un côté hétéroclite assez improbable à cet objet théâtral. Un moment, Marie Tifo déclame, ventre à terre, bras en croix. Le suivant, elle minaude presque et se donne avec une langueur amoureuse à son divin époux. La voix ne porte pas toujours également et des bribes de texte disparaissent périodiquement, avalés par un souffle court ou une articulation déficiente. La palette d’émotions manque aussi parfois de subtilité, de gradations, certains passages se trouvant surjoués – comme les derniers instants de la religieuse, qui perdent ainsi toute pertinence. D’autres sont dépossédés de toute substance, les mots se bousculant les uns les autres en un récit presque désordonné.

Superposer les rythmes

On se serait attendu à une plus grande subtilité dans la mise en scène de Lorraine Pintal. Marie Tifo perd beaucoup de temps à ouvrir et fermer des coffres, à revêtir une robe dont elle se dévêtira quelques minutes plus tard. La technologie envahit le propos et aurait, elle aussi, eu avantage à être épurée. Le plan incliné qui devient bateau face à la tempête, les explosions et flammes qui se veulent soutien de la description de l’incendie du couvent ne laissent plus aucun interstice au spectateur pour y inscrire en filigrane son interprétation des textes retenus. Les entre-deux, les demi-teintes, une délicatesse dans la direction de l’actrice se seraient mieux adaptés à ces textes souvent empreints d’une lourde charge poétique, les artifices ne soutenant en rien le propos, le déformant presque.

Tel un navire en déroute, la scénographie multiplie les signaux. Un coffre devient par la suite tombeau. Des voiles translucides, d’une pâleur diaphane, oscillent au gré des scènes. Souhaitaient-ils évoquer les mâts du Saint-Joseph, l’immensité du pays à conquérir, les pages vierges d’écriture du journal intime ou même le linceul? Les éclairages passent tour à tour du rose le plus tendre (métaphore du discours amoureux?) au vert menthe (couleur d’espérance?). Cette évanescence a bien peu à voir avec l’âpreté du climat et du lieu qu’ils auraient dû recréer.
La musique d’Yves Dubois se veut un étrange amalgame de pastiches d’œuvres baroques, de rythmes qu’on ambitionne associés aux premières nations, de dissonances intégrées artificiellement et de suggestions de halètements. À aucun moment, on ne la sent comme deuxième personnage du récit, geste sublimé qui aurait pu soutenir le propos, le mysticisme de l’héroïne par exemple. Particulièrement anachronique, elle ne convainc que quelques instants à peine.

La vie de Marie de l’Incarnation était essentiellement partage, ouverture sur l’autre, acceptation, don de soi. Ces sentiments auraient pu se décliner à travers de multiples facettes complémentaires, qui auraient pu transformer une simple série d’événements anecdotiques en trame inspirante. Dommage que La déraison d’amour laisse une impression de casse-tête en pièces détachées, qu’on abandonne sans regret de le voir complété.

Critique « test » pour la revue Jeu

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