Le premier est verbomoteur, la seconde plus réservée, mais on perçoit tout de suite le feu dans son regard. L’un a publié une brique de 680 pages qui suit les destins de 26 « penseurs pauvres » comme leur auteur aime appeler ses personnages; l’autre a préféré un extrême concentré de douleur. L’aîné des deux admet avoir été formé par le roman russe et américain, notamment Carver, Hemingway, Tchekhov et Dostoïevski. La cadette admire Proust ainsi que les écrivains américains « secs, à l’écriture cinématographique, précise ». Jean-Simon Desrochers croit au narrateur omniscient qui s’efface derrière le propos, Olivia Tapiero revendique la pluralité du je. Deux univers, deux plumes en apparence opposées, et pourtant, quelques secondes ont suivi pour que s’engage entre eux une conversation complice, dans laquelle la complémentarité a joué un rôle essentiel.
Plongés tous les deux dans le milieu universitaire – Jean-Simon Desrochers complète un doctorat qui s’intéresse à la théorie de l’imaginaire de la création à l’UQÀM alors qu’Olivia Tapiero poursuit son baccalauréat à l’Université McGill –, ils s’insurgent tous les deux contre la formalisation à outrance. « Le geste d’écriture n’est absolument pas théorique et il faut s’en dissocier », avance la lauréate du prix Robert-Cliche en 2009. « On peut théoriser la littérature, mais est-ce seulement nécessaire? », réplique aussitôt celui qui, en 2003, avait mis sur pied la revue Dialogis et un manifeste, La déclaration d’ouverture, visant le décloisonnement des formes artistiques. «Je ne sais pas pourquoi j’ai écrit ce roman. Il était en moi, il fallait qu’il sorte. » Tous deux considèrent le fameux post-modernisme comme une aberration. « Cela veut dire tant de choses, précise celui qui s’est vu décerner le Prix Émile-Nelligan en 2003. Il faut le réinventer pour passer à autre chose. Ma première prétention reste d’écrire des choses qui me font sourire; le reste relève plutôt de l’intuition. » Il décrit néanmoins La Canicule des pauvres comme « un roman néo-naturaliste, recraché par quelqu’un qui a aimé le postmodernisme. Je respecte les modes énonciatifs, mais aime les détourner de leurs fonctions sans en altérer l’état. J’aime pervertir le genre que je respecte et préfère avoir une compréhension subjective de la littérature. »
Les deux ont d’abord soumis leurs textes à un cercle très restreint de premiers lecteurs. « Pour moi, le texte est d’abord entièrement intérieur, avant de devenir entièrement extérieur, explique Olivia Tapiero, mais, avant toute chose, il faut d’abord être seul avec le texte. » Un an après, les émotions suite à la réception de ces premiers romans presque unanimement salués par la critique ont forcément évolué. « Ce que cela m’a apporté, je l’ai dépassé », affirme la jeune auteure. « Pour moi, il reste le rappel à l’objet lui-même et la possibilité d’éclaircir la vision du lecteur, complète Jean-Simon Desrochers, qui se dit toujours stimulé par les dialogues littéraires. Il faut respecter le lien entre le lecteur et l’objet. »
Les répliques fusent depuis un moment déjà quand celui que la journaliste de La Presse Chantal Guy n’a pas hésité à qualifier de « génie au travail » aborde le sujet très sensible du deuxième roman : « Et si c’était le seul? » Son interlocutrice, qui vient de compléter le premier jet d’un nouvel opus, admet ressentir quelques angoisses : « J’ai des attentes par rapport à moi-même et la nette impression que les critiques vont l’attendre. Les gens veulent retrouver un peu du premier roman dans le second, mais j’ai surtout la volonté d’avoir un jour publié une œuvre, qui prendra sa cohérence en cours de route. Je crois en ma capacité de faire quelque chose de plus grand que moi. » Jean-Simon Desrochers en profite pour saluer le degré d’achèvement des Murs : « J’aime que tu assumes une certaine prétention et que tu souhaites aller jusqu’au bout. Il y a très peu d’écrivains au Québec en ce moment avec des idées typées, qui souhaitent proposer quelque chose de pluriel. » Pour son deuxième roman, il replongera quant à lui dans le même univers éclaté. (Un des personnages de La Canicule des pauvres y jouera d’ailleurs un rôle.) « Je veux faire état du monde à travers les yeux des personnages. J’ai très peu de certitudes, mais beaucoup de doutes. » Écho, de nouveau, chez Olivia Tapiero : « Le moteur de mon écriture est un inconfort perpétuel, qui devient la norme. On tient une posture, on devient inconfortable et on change, on avance. Il n’y a pas une seule posture qui puisse être autorisée, mais plutôt une série de postures. »
Le temps file, l’air de rien, mais les deux auteurs ne semblent pas pressés de retrouver leur quotidien. Quelques pas partagés encore, avant que l’un ne s’offre comme lecteur sans complaisance de l’autre et que coordonnées soient échangées. Après tout, comme Jean-Simon Desrochers l’avait affirmé quelques instants à peine auparavant, « La littérature idéale est un dialogue avec un autre. »
Webzine La Recrue du mois octobre 2010
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