vendredi 22 octobre 2010

Préparer ses élèves à des études universitaires en musique

Vous les connaissez peut-être depuis qu’ils ont 7 ou 8 ans, les avez vus passer de charmants apprentis à véritables musiciens. Un jour, ils vous annoncent que c’est décidé, ils optent pour une carrière musicale et s’inscriront à l’université. Votre rôle serait-il terminé ? Pas encore, loin de là. Le passage d’aspirant à celui de professionnel reste l’un des plus délicats à négocier. « Si vous pensez pouvoir faire autre chose de votre vie, faites-le ! » Vous avez sans doute entendu un jour un pédagogue chevronné émettre cette opinion. Devrait-on dissuader les étudiants de poursuivre une carrière musicale ou les rassurer sur des possibilités d’avenir radieux? La vérité réside entre ces deux extrêmes.

Avant de penser à l’audition

Avant que formulaires d’inscription et lettres de recommandation soient complétés, les motivations de votre élève devront être très sérieusement sondées. Espère-t-il un parcours à la Brendel ou à la Pavarotti ? Les probabilités que ce rêve se concrétise s’approchent de celles de remporter un million à la loterie. Si, au 20e siècle encore, on pouvait bâtir une carrière sur un premier prix à un concours international ou sur une personnalité musicale forte, notre ère privilégiant vedettariat instantané et pyrotechnie a considérablement modifié la donne. S’il peut sembler plus aisé de se démarquer, une carrière durable relève souvent de l’utopie. Votre étudiant est-il prêt à s’investir corps et âme, non seulement lors de nombreuses heures en solitaire à l’instrument, mais en adoptant une vision périphérique qui lui permettra de devenir à la fois agent (une interprétation ne devient remarquable que si elle a été entendue par un certain nombre d’auditeurs), solide négociateur (un cachet fond comme neige au soleil quand on soustrait tous les à-côtés), attaché de presse (l’image n’aura jamais autant primé), webmestre (peut-on encore percer sinon) et peut-être même annotateur de programmes ? Lourde question, qui exigera sans doute mûre réflexion. Peut-il intégrer la musique dans son quotidien sous un autre visage ? Il pourrait alors envisager les professions de pédagogue, ingénieur de son, musicologue, musicothérapeute, imprésario, pour pouvoir vivre de son art. Enfin, votre protégé possède-t-il une carapace suffisamment épaisse pour passer à travers quatre, six, huit années d’études supérieures ? Réalise-t-il que les amitiés risquent d’être difficiles – mais pas impossibles – à cultiver dans le milieu quand il n’y a de débouchés possibles que pour quelques instrumentistes ou chanteurs sur un marché déjà très engorgé ? Si certaines disciplines (les cuivres ou les percussions) favorisent une plus grande camaraderie, ce serait le leurrer que de lui laisser entrevoir une atmosphère de travail conviviale et parfaitement saine.

S’y présenter

Les yeux décillés, votre jeune musicien signe quand même sa demande ? La partie n’est pas pour autant gagnée. Le jour de l’audition, très peu de temps lui sera alloué pour créer une impression favorable. Parfois, on parle de moins d’une minute avant que le jury décroche, conscient d’entendre un énième clone, dégainant doubles octaves redoutables ou trilles limpides. Que cultiver afin de lui permettre de se démarquer ? On s’attend bien sûr à une excellente technique, mais on espère surtout une musicalité réelle, une conscience architecturale, une intégrité envers la partition, ce petit quelque chose qui fera qu’on retiendra un nom, un son, une interprétation.

Vous aurez auparavant choisi ensemble un programme qui met en valeur ses capacités, tout en offrant un panorama d’époques et de genres variés. Si un violoniste ne présente que des œuvres romantiques, la question reste entière : peut-il jouer autre chose ? La plupart des institutions universitaires opteront pour un cadre assez précis qui intégrera répertoire classique, romantique et du 20e siècle (ou baroque, selon les spécialités). Certaines exigeront un CD préliminaire (généralement deux pièces) et une audition en personne. Doit-on miser ici sur les incontournables ou les « découvertes » ? Un judicieux mélange des deux devrait capter l’attention des membres du jury (qui pourraient bien laisser votre étudiant jouer plus longuement s’ils découvrent eux-mêmes la pièce interprétée).

Si l’élève veut convaincre le Jour J venu, il devra bien sûr auparavant avoir rodé son programme, en concert (formel ou informel), en cours de maître (un autre regard sur une œuvre peut être des plus enrichissants lors de cette période cruciale) ou même en concours, expérience déstabilisante par excellence pour tout aspirant musicien. Il doit pouvoir accepter bruits parasites (crayons griffonnant furieusement, tourne de pages intempestive, toux, bribes d’auditions entendues à travers le mur, etc.), imprévus (de multiples points de repère dans sa partition devraient offrir les assises nécessaires à une mémorisation efficace), instruments décevants (les pianistes ne disposeront pas tous de splendides Steinway pour séduire). Vous pourrez par exemple lui faire jouer son programme alors que, histoire de le blinder, vous vous promènerez dans la pièce, échappant votre stylo, claquant vos talons. Vous pourriez aussi réaliser un enregistrement audio ou vidéo maison, pour qu’il puisse juger de son interprétation. Le jour de l’audition, il vous en remerciera vraisemblablement et, qui sait, dans cinq ans, dix ans, vous assisterez peut-être avec une fierté non dissimulée à ses débuts avec un orchestre de chambre local, entendrez l’un de ses élèves en concours ou lirez son nom dans les pages d’un magazine spécialisé. Il vous aura alors prouvé hors de tout doute que la musique est bien une part essentielle de sa vie. 

La Scena Musicale, novembre 2010

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