« Une
aquarelle n’est pas une histoire, c’est la traduction d’une sensation, d’un
souvenir, d’un état d’âme. » (Hugo Pratt)
La harpe ne se révèle-t-elle pas l’instrument idéal pour transformer des
pages aimées du répertoire pianistique ou symphonique en une série de tableaux
fugitifs, qui suggèrent avec délicatesse, séduisent de façon détournée, nous
transportent dans un ailleurs aux couleurs presque surannées, n’ayant pourtant
rien perdu de leur puissance? Valérie Milot répond par l’affirmative et propose
d’abord ici quelques relectures de pages de Satie, Smetana, Debussy et Liszt.
Publiées en 1888 mais n’ayant connu une réelle popularité qu’à partir de
1910, les trois Gymnopédies de Satie se révèlent des pages atypiques, défiant
nombre de règles de la musique classique. Inspirées du Salammbô de Flaubert, ces danses éthérées s’inscrivent dans une
thématique grecque antique, qui traverse toute la production de Satie.
Composé deux ans après le triptyque de Satie, le « Clair de lune » de Debussy (extrait de sa Suite bergamasque) s’inspire vraisemblablement du poème de Verlaine
du même titre, d’une fluidité rappelant le langage parlé. Chef-d’œuvre
impressionniste, la pièce privilégie les alternances entre demi-teintes et
passages d’une grande puissance émotionnelle, donnant l’impression d’avoir réussi
à saisir au vol un moment éphémère.
Cette mouvance perpétuelle se transmet également dans La
Moldau, deuxième des six poèmes symphoniques du cycle Má Vlast (Ma patrie) de Smetana, qui suggère aussi bien la
rivière elle-même que les paysages et scènes rencontrés sur ses rives, avant
que le cours d’eau ne devienne rapides et se jette dans l’Elbe : chasse en
forêt, noce campagnarde ou jeux de nymphes au clair de lune.
Le Liebestraum (Rêve d’amour) no 3 de Liszt a été à la
fois conçu pour accompagner des vers de Ferdinand Freiligrath, dans lesquels le
sentiment s’inscrit dans la durée : «
O lieb, so lang du lieben kannst » (Aime aussi longtemps que tu peux aimer)
et comme œuvre indépendante pour piano. L’ample ligne mélodique semble portée
par un souffle qui se régénère au fur et à mesure des trois sections.
« Ses
aquarelles d’orfèvre-poète semblent lavées avec le rutilement, la patine des
trésors des Mille et une Nuits. » (Edmond et Jules de Goncourt)
Instrument polyvalent, pouvant passer de l’élégance la plus raffinée à
la hardiesse tempétueuse, la harpe se prête également au détournement des
poncifs, quand elle évoque en quelques adroites phrases musicales des récits poétiques dont la puissance dépasse
souvent les textes, les images ou les lieux qui les ont inspirés.
Dédié à la harpiste Phia Berghout et composé en 1950, Pour
le tombeau d’Orphée de Marius Flothuis englobe l’essence même du style
du compositeur néerlandais : une recherche de pureté et d’équilibre, mais
aussi une union concertée entre forme et
contenu, comme la pratiquent deux de ses maîtres à penser, Mozart et Debussy.
En multipliant l’utilisation de motifs courts, qu’il varie quasi à l’infini, Flothuis
transmet avec brio le sentiment d’errance inhérent à l’histoire d’Orphée, parti
délivrer son Eurydice, mais qui n’en reviendra pas indemne.
Élève de Martenot et Hasselmans
(dont il prendra la succession au Conservatoire), Marcel Lucien Tournier a beaucoup contribué à l’élargissement de la
palette harmonique et technique de la harpe, formant toute une génération de
concertistes. Composée en 1932, sa Suite
no 4 Images propose trois tableaux particulièrement évocateurs,
de l’envoutante « Volière magique » à « Cloches sous la neige » et ses jeux de
registre à l’aérienne « Danse du moujik », qui multiple les effets de
glissandos.
Première œuvre de grande
envergure d’Henriette Renié, écrite
en 1901, Légende, d’après le poème
Les Elfes du parnassien Leconte de Lisle, devait être inscrit au programme
de tous ses concerts avec l’Orchestre Lamoureux dès l’année suivante. Le poème
raconte l’histoire d’un cavalier chevauchant à travers la forêt pour rejoindre
sa fiancée. La reine des elfes tente de le séduire, mais il lui résiste, en lui
expliquant que l’amour de sa vie l’attend. Amère, la souveraine lui jette un
sort. Il réussit à s’échapper, mais rencontre un fantôme. Croyant avoir affaire
à un démon, il le maudit pour se rendre compte – mais trop tard – que l’ombre
était en fait celle de sa bien-aimée. Réalisant son erreur, il choisit de la rejoindre dans la tombe. Le traitement de Renié du texte se veut à la fois romantique
dans son essence et audacieux dans la manipulation des matériaux mélodique et
harmonique, la virtuosité se livrant de façon subtile grâce à des effets de
registres et de timbres qui prolongent adroitement les vers du poète.
Plusieurs
compositeurs ont tenté d’extraire un son, une couleur, un souffle, du terreau
fertile de l’Espagne, berceau du flamenco; peu ont réussi à transmettre sa
multiplicité aussi bien qu’Isaac Albéniz.
Dans Zaragoza (Saragosse), tiré de sa deuxième Suite espagnole, il esquisse un portrait de la ville,
principalement à travers les traditionnelles jotas aragonaises. Si on y
retrouve sa prédilection pour les larges accords et la flamboyance de coloris,
on y sent surtout palpiter l’exubérance des foules et l’agitation des fêtes
populaires, portées par des harmonies rappelant les chants folkloriques.
Album de Valérie Milot, sous étiquette Analekta. Sortie prévue à l'automne 2012.
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