Conçue pour trois acteurs (le narrateur, le soldat et le diable) et sept instrumentistes, L’Histoire du soldat de Stravinski demeure l’une des œuvres de théâtre musical les plus intéressantes du répertoire. Reprenant les grandes lignes du Faust de Goethe, dans lequel cette fois le soldat vend son âme au diable, en échange d’un livre qui contient la réponse à toutes les questions posées, cette page qui annonce la période néoclassique du compositeur permet également d’établir un parallèle avec la dispersion des peuples juif et gitan, victimes d’intolérance et condamnés à l’exil.
Igor Stravinski
Né à Oranienbaum le 17 juin 1882
Mort à New York le 6 avril 1971
L’Histoire du soldat
Rencontrant de grandes difficultés financières lors de la Première Guerre mondiale, Igor Stravinski et le poète et écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz décident de fonder un petit théâtre ambulant qui présenterait un spectacle relativement simple, comprenant peu de rôles, pouvant facilement voyager, même dans les localités les plus reculées. Même si les deux amis espèrent que le public, privé de divertissement depuis trop longtemps, adopte le concept, l’intérêt pour le projet s’avère mitigé et la collecte de fonds hasardeuse. Werner Reinhart de Winterhour, clarinettiste amateur de bon niveau, finira par financer l’affaire, permettant l’éclosion d’une œuvre hybride unique.
« Le sujet de notre pièce m’était fourni par les contes russes du célèbre recueil d’Afanassiev pour lesquels j’étais très emballé à cette époque, explique Stravinski dans Chroniques de ma vie. Je les fis connaître à Ramuz qui, très sensible à la muse populaire russe, partagea tout de suite mon engouement. Pour le but théâtral que nous avions en vue, notre attention fut surtout attirée par le cycle de légendes ayant trait aux aventures du soldat déserteur et du diable qui, par ses artifices, arrive infailliblement à lui ravir son âme. […] Bien que ces contes aient un caractère spécifiquement russe en ce qui concerne leur ambiance, les situations qu’ils dépeignent, les sentiments qui y sont exprimés et la morale qui s’en dégage sont d’une nature à tel point humaine et générale qu’ils peuvent se rapporter à toutes les nations. C’est précisément ce côté essentiellement humain qui nous tenta, Ramuz et moi, dans cette tragique histoire du soldat devenant fatalement la proie du diable. »
Afin de faciliter le rodage de la pièce, la mise en scène se voulait minimale. Stravinski souhaitait que l’on place les instrumentistes d’un côté et de l’autre, le récitant. L’action se développait au centre, permettant ainsi au public d’être en contact avec les divers éléments de l’œuvre, les intervenants se passant la parole ou superposant leurs voix. L’ensemble devait être offert à la vue des spectateurs, précise Stravinski, « car j’ai toujours eu horreur d’écouter la musique les yeux fermés, sans une part active de l’œil. La vue du geste et du mouvement des différentes parties du corps qui la produisent est une nécessité essentielle pour la saisir dans toute son ampleur. C’est que toute musique créée ou composée exige encore un moyen d’extériorisation pour être perçue par l’auditeur. Autrement dit, elle a besoin d’un intermédiaire, d’un exécutant. »
Compte tenu des modestes moyens d’exécution mis à la disposition des créateurs, Stravinski opte ici pour un nombre réduit de parties, traitées de façon concertante, qui exclut le piano, instrument polyphonique certes, mais pouvant créer une impression de réduction d’orchestre ou voler la vedette aux autres chambristes. « Je ne voyais donc pas d’autre solution que de m’arrêter à un groupe d’instruments, à un ensemble où pussent figurer les types les plus représentatifs, l’aigu et le grave, des différentes familles instrumentales. Pour les archets : le violon et la contrebasse (son registre étant le plus étendu) et le basson; pour les cuivres : la trompette et le trombone, enfin la percussion manipulée par un seul musicien, le tout, bien entendu, sous la direction d’un chef. Autre chose encore me rendait cette idée particulièrement attrayante, c’est l’intérêt que présente pour le spectateur la visibilité de ces instrumentistes ayant chacun à jouer son rôle concertant. »
La première aura finalement lieu le 28 septembre 1918, quelques mois seulement avant la fin de la guerre, sous la direction d’Ernest Ansermet, au Théâtre municipal de Lausanne, dans un décor de René Auberjonois. L’œuvre ne partira malheureusement jamais en tournée, une épidémie de grippe espagnole touchant musiciens, acteurs et Stravinski lui-même.
En confiant certains motifs précis aux instruments, Stravinski permet de mieux cerner les deux héros de l’histoire, le violon représentant l’âme du soldat, la clarinette le diable. Les deux s’affronteront tout au long de l’œuvre, le violon s’effaçant peu à peu, comme s’il dépérissait, tandis qu’à la toute fin, la percussion restera seule, froide, indifférente, condamnant l’âme du soldat à une errance éternelle.
L’Histoire du soldat comprend six scènes, entrecoupées de deux intermèdes et précédées d’une introduction en forme de marche. Stravinski y utilise une multitude d’éléments en apparence disparates: une marche, un tango, une valse (qui se rapproche dans son esprit de la musique klezmer ou tzigane), du ragtime, des chorals. Pourtant, il réussit à fondre toutes ces bribes en une œuvre d’une rare cohérence.
OSM 24 mai 2012
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire