Si on associe l’âge d’or du lied à l’époque romantique, le terme désigne
bien avant une forme de chanson pratiquée par les trouvères germaniques, les Minnesänger.
D’abord musique à danser, elle servira dès la fin du 12e siècle de
moteur au liet, poème d'amour
courtois. Pendant le haut Moyen Âge, de nombreux chants populaires folkloriques
(Volkslieder) verront également le
jour. Au tournant du 19e siècle, Herder, Arnim, Brentano et
Goethe les rassembleront en recueils, en plus de travailler à des poèmes qui deviendront
l’inspiration pour leurs contemporains, dont Spohr, Lachner et Schubert. En une
petite quinzaine d’années, ce dernier écrira quelque 625 lieder pour voix et
piano, dont le dernier, entendu ici, Le
Pâtre sur le rocher, date de 1828, année de sa mort prématurée.
Clarinette et piano offrent un écrin idéal à la voix et permettront de
transmettre avec une remarquable économie de moyens l’univers visuel et
poétique des pages présentées aujourd’hui. Les trois premières évoqueront
l’Allemagne d’alors, les deux autres Grande-Bretagne de la seconde moitié du 20e
siècle, en une étonnante complémentarité de couleurs et de genres.
07- LE CANADIAN BRASS
Deux trompettes, un cor, un
trombone, un tuba : l’union de ces instruments semble aujourd’hui presque
anecdotique, tant la sonorité à la fois subtile et ample des cuivres relève de
l’évidence. On oublie que ces derniers ont longtemps été les parents pauvres de
la lutherie et que les musiciens devaient posséder des instruments de tonalités
variées ou modifier par divers processus leur registre. Pourtant, dès le début
du 19e siècle, des compositeurs croient en la formation – dont Jean
Bellon, auteur de 12 quintettes qui connaîtront un certain succès.
Le genre n’obtiendra ses véritables
lettres de noblesse qu’à la fin des années 1940, grâce au Chicago Brass Quintet
et au New York Brass Quintet. Arnold Jacobs, tubiste du CBQ, enseignera
d’ailleurs à Chuck Daellenbach et Gene Watts, membres fondateurs du Canadian
Brass, le trompettiste du même ensemble agissant en tant que mentor.
Depuis 1970, Canadian Brass démontre
avec un plaisir évident qu’il peut tout jouer avec une même apparente
facilité : pages baroques ou
romantiques, marches, jazz, dixieland, ragtime, musique de film, comédies
musicales, chansons populaires, classiques de Noël... Le groupe a de plus
transcrit, arrangé ou commandé plus de 200 œuvres. Il nous propose cet
après-midi un programme éclectique, qui saura vous étonner.
Unique incursion dans le genre qui devait influencer Ravel,
d’architecture classique, le Quatuor de Debussy reste un sommet du répertoire.
Dans un geste le rapprochant du travail de Franck, Debussy déploie le thème, énoncé dès la
première mesure, de façon cyclique. D’abord dynamique dans le premier
mouvement, il devient plus assumé dans le deuxième (le motif initial se
transforme « boucle »), presque déguisé dans le troisième, avant d’exploser en fanfare
dans le finale. Il traite le quatuor comme un orchestre à cordes miniature, contrairement
à Bartók, qui écrit pour des instruments indépendants, aux particularités
distinctes.
Comme Beethoven avant lui, Bartók s’approprie entièrement la forme, la
repense de fond en comble, chacun de ses six quatuors (étalés sur une période
de 30 ans) se révélant un concentré de son style compositionnel. Les
instruments sont considérés de façon percussive, quelquefois même presque
douloureusement antinaturelle, avec une âpreté dans la sonorité qui évoque
l’expressionnisme du violon tzigane. Composé en 1927, le plus concentré des
six, son Troisième opte pour un geste
d’un seul tenant, en quatre parties enchaînées, la dernière se présentant comme
une coda rappelant le motif de la première.
09- RAVEL & RACHMANINOV EN TRIO
Œuvre de maturité datant de 1914, le Trio de Ravel
nous révèle un compositeur au sommet de son art, conscient des problèmes
d’équilibre posés par le genre (afin d’éviter par exemple l’ensevelissement de
la ligne de violoncelle). Les mouvements externes jouent sur l’instabilité
rythmique, le premier reprenant le rythme du zorziko, une danse basque, le dernier misant sur une alternance de
métriques. Le suivant emprunte son titre
à une forme poétique malaise, qui développe deux idées en parallèle, les
deuxième et quatrième vers de chaque quatrain devenant les premier et troisième
du suivant, geste littéraire que Ravel transpose adroitement en musique. La «
Passacaille », onze reprises parfaitement calibrées d’une phrase de huit
mesures, se veut un hommage à l’enseignement d’André Gédalge, dédicataire de
l’œuvre.
Composé en quelques jours en 1892, alors que le
compositeur n’avait pas encore 20 ans, le Trio élégiaque no 1 possède
néanmoins d’admirables qualités. Conçu en un seul tenant, l’exposition du
matériel se fait grâce à 12 épisodes, que l’on retrouve dans la réexposition.
Le thème élégiaque est d’abord présenté au piano, puis aux deux autres
instruments, son esprit se métamorphosant au fil des répétitions, avant qu’il
ne devienne marche funèbre.
10- MARC-ANDRÉ HAMELIN JOUE RAVEL
En 1753, Carl Philip Emanuel Bach publie son Essai sur l’art de jouer les instruments à clavier : « Un musicien ne peut émouvoir les autres que s’il est lui-même ému : il est indispensable qu’il éprouve tous les états d’âme qu’il veut susciter chez les auditeurs. » Se dissociant des acquis de l’époque baroque, il privilégiera variété et originalité du matériau thématique, mais aussi intensité expressive et harmonies mouvantes, comme en témoigne la Sonate entendue ici.C’est à travers le pianiste Ricardo Viñes, qui créera l’œuvre en 1909, que Ravel devait découvrir le Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand. Le compositeur allie splendeur et danger dans « Ondine », dont le thème doit se fondre dans les aplats de couleurs. De la même façon, il insiste pour que dans « Le gibet », la cloche du glas « ne domine pas, elle est, elle tinte inlassablement ». Le gnome facétieux Scarbo est transformé en une page fantasmagorique d’une rare difficulté. « Que de fois j’ai entendu bourdonner son rire dans l’ombre de mon alcôve, et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit! »
En conclusion de programme, Marc-André Hamelin compositeur détourne avec humour le célèbre thème du 24e Caprice de Paganini.
Virée classique, 11 août 2012
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