lundi 16 novembre 2009

Le CSA : vert et allumé!

À l’heure où la nécessité de poser des gestes environnementaux devient de plus en plus criante, le Collège Sainte-Anne se veut, une fois encore, à l’avant-garde. Membre depuis plusieurs années du mouvement des Établissements Verts Brundtland, l’école souhaite réduire son empreinte écologique en adoptant des mesures concrètes. Cette fois, le CSA amorce un nouveau virage en choisissant de remplacer les néons par des diodes électroluminescentes, mieux connues sous les sigles DEL ou LED.

Si Nick Jlonyak jr a été le premier à avoir créé une diode électroluminescente à spectre visible en 1962, on a dû attendre jusqu’en 1990 pour qu’une percée permette de nouvelles applications au niveau de l’éclairage, des écrans de téléviseurs et des ordinateurs. Même si elle reste relativement jeune, la technologie LED possède de nombreux avantages sur l’éclairage fluorescent, que ce soit au niveau de la résistance mécanique, du rendement énergétique (de 10 à 12 fois plus élevé), de son fonctionnement en très basse tension ou de la durée de vie. Une ampoule LED peut ainsi durer de 50 000 à 100 000 heures, par rapport aux 6 000 à 15 000 heures obtenues par un éclairage au néon, rendement qui force le CSA à changer plus de 600 néons par année. De plus, les LED ne dégagent pratiquement aucune chaleur, atteignent immédiatement leur intensité lumineuse nominale et sont recyclables à 100 %, contrairement aux fluorescents dont le recyclage est sinon dangereux, du moins très délicat, puisqu’ils contiennent du mercure.

Des bienfaits pour l’utilisateur?

De nombreuses études, dont une de l’Irlen Institute, se sont penchées sur les effets nocifs des néons qui, en émettant infrarouges et ultraviolets, peuvent causer maux de têtes, fatigue oculaire, étourdissements, anxiété (dont certains cas d’agoraphobie) ou même certains troubles d’apprentissage dont la dyslexie, la dysgraphie et le trouble du déficit de l’attention. Une étude rigoureuse de la Pacific Gas and Electric menée en 1999 a quant à elle permis d’associer éclairage diurne naturel – dont la technologie LED se rapproche avantageusement – et une hausse remarquable des résultats scolaires : 26 % en lecture et 20 % en mathématiques. « Je pense que ces conclusions auront un impact majeur sur la conception d’écoles dans les prochaines années », avait alors avancé Arthur Rosenfeld, un conseiller du Département énergétique américain. Quelques années auparavant, le psychologue canadien Warren Hathaway avait suivi quant à lui 327 jeunes de 10 à 12 ans qui travaillaient sous des éclairages différents. Il a pu constater des progrès académiques significatifs pour des élèves qui travaillaient sous un éclairage plein spectre. De plus, ils étaient malades moins souvent, grandissaient plus rapidement et avaient moins de caries. Une étude qui s’est déroulée sur une période de plusieurs mois en 1987 à la Green Street Elementary School de Brattleboro au Vermont avait également permis d’établir des corrélations entre ce type d’éclairage et un taux d’absentéisme réduit.

L’éclairage LED promet donc un futur plus lumineux mais surtout plus propre et plus sécuritaire, tout en favorisant des économies énergétiques importantes. Dans un premier temps, les changements viseront la Salle Jeannine-Serres puis un projet-pilote s’amorcera dans le pavillon de première secondaire, grâce à la collaboration de la firme nWatt.


La Clé, décembre 2009

Changer le monde, un geste à la fois

Fondation publique établie en février 2006 par Wanda Bedard, 60 millions de filles est propulsée par l’énergie contagieuse d’une équipe de passionnés qui croient à la nécessité de soutenir l'éducation des filles afin que le monde dans lequel nous vivons devienne plus équitable. Consciente de la nécessité de faire la promotion de l’autonomie des filles et des femmes, la fondation soutient chaque année au moins deux projets d'éducation d'envergure dans les pays en développement.

Créatives, énergiques et talentueuses, les bénévoles de 60 millions de filles sont aussi multiples qu’inspirées. Parmi celles-ci, deux anciennes du Collège Sainte-Anne, Vida et Liah Fereydoonzad ont choisi de soutenir la cause au quotidien. « Quand ma mère a fondé 60 millions de filles, je croyais qu'elle s'était donné un très gros défi, mais je vois maintenant qu'il faut simplement travailler pour changer les choses et qu'avec de la passion et de la détermination, ce n'est pas si difficile », avance Liah. En 2007, Vida a quant à elle participé au voyage au Kenya de la fondation. Elle y a visité les écoles du Masai Mara (région rurale du Kenya) et les bidonvilles de Nairobi. « Ce voyage m'a ouvert les yeux et m'a convaincue que l'éducation des filles était la vraie solution contre la pauvreté et les injustices dans le tiers-monde, explique Vida. En revenant, j'étais frustrée de la différence entre les deux mondes. Ici, tous mes amis étaient préoccupés par leurs biens matériels et se plaignaient de tout, tandis que là-bas, on valorisait l'école et les simples plaisirs dans la vie. »

Elle a ensuite choisi de se joindre au comité exécutif de 60 millions de filles. « Étant la plus jeune du comité, j'ai eu le sentiment que la fondation ne faisait pas assez pour sensibiliser les jeunes », souligne-t-elle. En septembre 2008, elle décide donc de former 2GENERATION2, le volet étudiant de 60 millions de filles, qui regroupait alors cinq jeunes. L’équipe a d’abord conçu des t-shirts pour amasser des fonds pour la fondation. Afin de publiciser le t-shirt, Vida a lancé le projet du t-shirt voyageur, dans lequel les participants se font photographier devant un monument, photos qui peuvent être consultées sur le site de 2GENERATION2 au http://www.60millionsdefilles.org/2G2/francais/accueil.html

Ce site Internet a été créé par Liah qui, bientôt, s’est occupée du maintien de celui de 60 millions de filles et gère l’encan électronique qui précède la conférence annuelle – cette année, celle de Betty Makoni qui s’est tenue le 17 novembre. « Je suis finissante en génie à l'École Polytechnique et me sens privilégiée de pouvoir étudier dans une très bonne école, dans le programme de mon choix, dans lequel on retrouve une minorité de filles. J'ai donc décidé d'apporter à la fondation des connaissances techniques afin d'aider à la faire connaître et faciliter les choses. Ce qui est le plus important pour moi est de pouvoir offrir au plus de filles possible la chance d'aller à l'école et suivre leur passion, comme j'ai pu le faire. »

Depuis ses débuts, les projets de 2G2 se sont multipliés. Le groupe a ainsi organisé une fête de fin de session au McKibbins en mai dernier qui a permis d’amasser 2 000 $. Les jeunes bénévoles visitent également plusieurs écoles, afin de promouvoir la fondation 60 millions de filles. « Peu importe son âge, tout le monde peut faire une différence !, croit fermement Vida. Faire du bénévolat et donner de son temps pour le mieux-être de quelqu'un d'autre est l'acte le plus satisfaisant dans la vie. » Vida termine sa deuxième année de baccalauréat aux HEC en marketing, mais continue de s’impliquer activement pour la cause : « J'ai toujours eu le sentiment que ma vie commencerait seulement lorsque j'aurais fini l'école et que je commencerais à travailler, mais la réalité est que ma vie a commencé il y a 20 ans et que je suis aussi capable de poser des gestes maintenant que lorsque je serai “plus grande”. Les jeunes ont le talent et la passion pour faire un changement dans leur entourage et le monde entiers. C'est ce qu'offre 2GENERATION2. »

Bulletin des anciens CSA, décembre 2009

Une nouvelle école partenaire en Chine

Le Collège Sainte-Anne multiplie les partenariats internationaux et souhaite dans un avenir rapproché établir un réseau comprenant une vingtaine d’écoles sur les cinq continents. Lors d’un forum sur l’environnement qui se tenait à Morioka au Japon auquel participaient des représentants de 12 écoles, le directeur du CSA Ugo Cavenaghi en a profité pour tisser des liens privilégiés avec les écoles affiliées de l’Université Fu Dan de Shanghai. Cette nouvelle association favorisera les échanges éducatifs et culturels, mais aussi la coopération entre les deux institutions, notamment au niveau de l’apprentissage des langues (anglais et mandarin).

Le directeur du développement international Michel Twigg a passé quelques jours en Chine en novembre et affirme avoir été renversé par l’excellence académique de l’école secondaire de Shanghai et la maîtrise de l’anglais des élèves, qui l’apprivoisent dès le primaire. Dix élèves et un professeur visiteront le CSA en janvier pour une durée d’un mois et seront intégrés aux activités du Collège, aussi bien dans les cours d’anglais qu’en tant que soutien aux élèves de mandarin ou qu’ambassadeurs de la culture chinoise. Des cours de français de base leur seront également offerts. D’ici là, ces 10 élèves et les 37 élèves de mandarin au CSA apprendront à mieux se connaître, grâce à des échanges de courriels et certaines suivis pédagogiques. Des élèves du Collège apprivoiseront quant à eux l’effervescence de Shanghai en septembre 2010, dans le but de souligner le 60e anniversaire de l’institution.

Ce nouveau partenariat s’inscrit dans la volonté du CSA de mieux outiller les élèves pour qu’ils puissent s’épanouir dans un monde en mutation, dans lequel les frontières entre les pays et les cultures tendent à disparaître. « Avant toute chose, nous cherchons constamment des pistes pour rendre accessible en gestes concerts la communauté internationale, souligne M. Twigg. Il faut aussi s’assurer que les échanges scolaires sont en lien avec les programmes particuliers de notre institution. » Six élèves ont séjourné fin octobre début novembre en Nouvelle-Zélande, dans le but notamment de motiver l’étude du français langue seconde. Rappelons que le CSA fait aussi partie du réseau Globe Espérance, qui regroupe le Cours Sainte Marie de Hann à Dakar (Sénégal), l’Institut Sainte-Ursule de Bruxelles (Belgique) et le Collège privé Blanche de Castille, à Versailles (France), dont les chefs d’établissement coordinateurs, Patrick Aubin et Marie-Annick Compagnion, ont visité le CSA tout récemment.

Ces associations ne sont pourtant qu’une des facettes du plan stratégique du Collège qui vise une plus grande ouverture internationale. Quatre ou cinq journées thématiques sont ainsi intégrées au calendrier chaque année, un engagement communautaire à l’étranger est proposé à ceux qui le souhaitent et pas moins de 300 élèves sortent du pays chaque année dans le cadre de l’un ou l’autre des voyages mis sur pied par le CSA. « Il est essentiel d’atteindre un équilibre entre les volets locaux et internationaux, précise M. Twigg, mais aussi entre l’excellence de notre personnel enseignant, le développement de la technologie, les programmes particuliers et l’international. »

La Clé, décembre 2009



Retour triomphal d’une ancienne au Collège

L’effervescence était palpable quand Jayme Rae Dailey a mis les pieds au Collège Sainte-Anne le 10 novembre dernier. Avant de retrouver ses anciens enseignants et d’échanger avec une foule surexcitée, qui avait pris d’assaut la salle Jeannine-Serres, la finaliste de la populaire émission So You Think You Can Dance Canada a d’abord été accueillie par Julie Dubois, directrice adjointe de 5e secondaire et responsable de la Concentration danse du Collège. « Elle reste le parfait exemple d’une jeune fille qui est allée au bout de ses rêves », a-t-elle affirmé avec une fierté non dissimulée.

La voix posée, mais le regard brillant, Jayme Rae a tenu à souligner l’importance des cours de danse suivis au CSA dans le développement de sa carrière : « Je ne serais pas la danseuse que je suis aujourd’hui si je n’avais eu ces bases. » Elle se rappelle avec une émotion toute particulière les spectacles de fin d’année, suivis par toute l’école, qui la motivaient profondément, mais aussi des nombreux liens d’amitié tissés pendant ces cinq années, essentiels encore aujourd’hui.
Elle souligne avoir beaucoup retiré de son passage à l’émission : « J’ai appris à arrêter de trop penser, comment m’améliorer et donner le maximum. Cela m’a donné confiance et m’a prouvé que j’étais plus forte que je ne le pensais. » Ayant vécu en circuit fermé au cours des derniers mois, elle n’a pris conscience de l’ampleur du soutien de ses admirateurs qu’une fois rentrée à la maison. Son frère Jordan, en 5e secondaire au CSA, a ainsi voté pour elle des milliers de fois, soutenu dans sa fièvre par les élèves et plusieurs enseignants du Collège.

La jeune danseuse de 21 ans reste confiante quant à l’avenir et souhaite continuer à se perfectionner. Elle parle aussi de voyager et, par la suite, de chorégraphier, en duo avec sa sœur: « Ensemble, nous sommes les meilleures ! »

La Clé, décembre 2009

mercredi 28 octobre 2009

Concrétiser le rêve

L’opéra féerie L’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau qui dit la vérité se veut la somme de la vie créatrice de Gilles Tremblay. Pauline Vaillancourt, directrice artistique de la compagnie Chants libres, connaît bien l’univers du compositeur, ayant elle-même participé aux créations d’Oralléluiants, de DZEÏ Voies de feu et surtout des Vêpres de la Vierge, moment qu’elle considère comme l’un des plus importants de sa carrière. Déjà, en 1995, elle tente de le convaincre de la nécessité d’écrire un opéra. En 2002, la commande est passée et un long périple s’amorce vers la première de cette œuvre lyrique d’un peu plus de deux heures, qui aura lieu le 19 novembre prochain.

Empreint d’une forte charge poétique, L’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau qui dit la vérité se veut le fruit d’une collaboration entre le compositeur et le poète et romancier Pierre Morency (qui signe ici son premier livret), deux hommes unis par une même communion avec la nature. « Ils parlent le même langage », soutient Pauline Vaillancourt. Morency parle plutôt d’une « rencontre très spéciale, d’une conjonction qui aura permis à cette œuvre de naître » . Les deux complices amorcent d’abord des recherches aux archives folkloriques de l’Université Laval, afin de retrouver le conte fondateur qui avait inspiré Mme D’Aulnoy et séduit Tremblay. Avant de proposer un premier découpage qui transmettra leur vision commune, Morency s’imprègne de plusieurs opéras, en étudie attentivement les livrets. Des discussions au sujet des personnages et même de chacune des répliques se multiplient ensuite, qui permettent à l’auteur de polir sa relecture de ce récit initiatique. « Chaque mot a été repris, discuté, nivelé, en fonction de la musique qu’il supporterait, explique Morency. Un livret, ce n’est pas uniquement raconter une histoire, mais créer une base pour que le compositeur puisse s’envoler dans sa musique. »

L’œuvre s’incarne enfin en juillet 2008, lors d’un premier déchiffrage avec piano. Au cours de l’année qui suivra, la distribution sera finalisée alors que le copiste parachèvera la très ardue tâche d’extraire les partitions des 12 chanteurs (dont un comédien- chanteur, Jean Maheu,) et 26 musiciens (8 violons, 1 violoncelle, 3 contrebasses, bois, 3 percussions et piano). Le 3 septembre 2009, toute l’équipe se retrouve pour une première mise en contexte. Pierre Morency avoue avoir vécu trois heures d’émerveillement : « Après cette écoute, j’ai été pénétré de l’œuvre pendant des jours; je souhaiterais ce genre de révélation à tout le monde. » Il se rappelle aussi combien Gilles Tremblay avait été renversé par le professionnalisme des interprètes, déjà pénétrés de leurs rôles. « Chacun pose sa petite pierre, mais nous érigeons un édifice magnifique » , soutient la chef d’orchestre Lorraine Vaillancourt, qui a enregistré le monodrame de Tremblay À quelle heure commence le temps ? avec le NEM en 2005. « Dès le premier contact, les chanteurs et les musiciens ont adoré cette œuvre qui se livre déjà. Chaque personnage a une couleur, un rythme, un ton; il reste à les transmettre. »

Des centaines d’heures de répétition sont prévues à l’agenda d’ici à la première. Le plus grand défi musical demeure d’assurer la cohérence de l’œuvre et d’en extraire les diverses strates, que ce soit les solos non accompagnés, à la prosodie rythmée, dans lesquels le compositeur impose une façon particulière de restituer le texte, ou l’apprivoisement par la chef des textures, des teintes, des détails, jamais anodins, que Tremblay intègre à certains moments de « liberté disciplinée ».

Toute création possède sa palette singulière et il est essentiel de trouver un metteur en scène qui sache comprendre l’union entre musique et jeu. Séduite par le travail de Robert de Bellefeuille dans La dame aux camélias, Pauline Vaillancourt lui offre les rênes. Celui-ci admet avoir ressenti un vertige intérieur par rapport à ce nouveau défi. Avant d’accepter, il a souhaité rencontrer Gilles Tremblay pour mieux saisir la genèse de l’œuvre : « Cet homme vibre, il est un véritable fleuve de paroles. Je me voyais déjà devenir l’élève du maître. Je lui ai expliqué que je prendrais ce qu’il avait imaginé et y intégrerais ma sensibilité. J’ai creusé dans le texte, dans les mots, ai travaillé comme un archéologue. Il était essentiel de laisser la place à la musique et à l’histoire, de traverser la frontière entre rêve et réalité. »

Loin de la partition, il a d’abord travaillé avec les chanteurs le relationnel entre les personnages, analysé le texte avec eux, afin de saisir les moindres subtilités de la trame narrative de l’histoire: « Je suis peut-être le capitaine, mais nous sommes tous dans le même bateau et il est essentiel de raconter la même histoire. » La scénographie de Jean Bard et les éclairages de Nicolas Descoteaux, nés de l’imagerie des aurores boréales, se sont ensuite tout naturellement greffés à cette lecture. « Ce qu’on voit découle de ce qu’on entend; il faut trouver la part de la musique, des mots, du visuel, ne jamais regarder sans écouter. Il faut entendre le visuel et regarder la musique, ressentir l’opposition entre consonance et dissonance. La musique est très émotive, comprend beaucoup de points de rebondissement; il était donc essentiel d’aller dans la pureté, d’offrir un écrin à la musique », explique de Bellefeuille « Cela exige de l’audace, du courage, à la fois dans la musique et dans la possibilité que le public pourra jouir d’une telle œuvre » , soutient ajoute Pierre Morency.

Comme trop souvent, la vie s’est révélée cruelle et Gilles Tremblay n’aura pu assister aux répétitions, puisqu’il poursuit une lente convalescence après un AVC. « Nous avons la responsabilité très fragile de mettre cette œuvre au monde. Elle nous passe à travers le corps, nous y investissons une part de nous-mêmes, sans pudeur, sans compromis, s’enflamme de Bellefeuille. L’œuvre ne sera complète que le soir de la première; il reste à l’amener sans l’imposer, pour que le public y adhère, soit séduit. »

La Scena musicale, novembre 2009

lundi 19 octobre 2009

Carl-Philip Emanuel Bach



Fils du Roi-soldat Frédéric-Guillaume 1er de Prusse, un monarque despotique au tempérament violent et qui méprise les écrivains, Frédéric II de Prusse opte dès l’adolescence pour un parcours tout autre. Il apprécie la philosophie, vénère la littérature et les langues – surtout le français, qui deviendra langue de la Cour –, connaît la peinture et maîtrise la flûte. À l’âge de 24 ans, nouvellement marié, il s’entoure de philosophes et de gens de lettres, rédige de la poésie en français et entame une longue correspondance avec Voltaire. Quand, quelques années plus tard, il succèdera à son père, on lui aura déjà décerné le titre de Roi-philosophe.

Stratège raffiné mais aussi diplomate sans scrupule, il abolit la torture, réorganise l’appareil judiciaire, développe le commerce et l’industrie, investit dans le système d’éducation (qui sera alors considéré l’un des meilleurs d’Europe) et fonde une académie des sciences, à laquelle il convie le célèbre mathématicien Leonhard Euler. Pour le roi comme pour le philosophe Emmanuel Kant, dont la renommée déborde largement les frontières du royaume, la liberté de pensée doit être défendue à tout prix, même si l’ordre dans la société exige l’obéissance.

Féru de littérature et grand amateur d’œuvres d’art (il possède notamment nombre de Watteau), Frédéric le Grand s’identifie également comme un passionné de musique. Dans un style qui mêle « la musique italienne des sens » et « la musique française de la raison », il composera des concertos et une centaine de sonates pour flûte (son instrument de prédilection), ainsi que quatre symphonies, œuvres sinon exceptionnelles, du moins tout à fait comparables à celles de nombre de ses contemporains. Surtout, il sait s’entourer de certains des musiciens les plus renommés d’Allemagne, dont Johann Joachim Quantz (son professeur attitré, qui lui dédiera 296 concertos!), Carl Heinrich Graun, Franz Benda et Carl Philip Emanuel Bach.

Deuxième fils de Johann Sebastian Bach et filleul de Georg Philip Telemann, Carl Philip Emanuel n’a connu d’autre guide que son père. Particulièrement virtuose au clavecin, il peut, dès l’âge de 11 ans, déchiffrer n’importe quelle partition proposée. Malgré ces dons, il entame des études de droit, tout en s’adonnant à la composition, abordant d’abord le répertoire pour clavier puis la musique de chambre. En 1738, immédiatement après avoir complété son cursus académique, Frédéric le Grand lui fait une offre impossible à décliner : faire partie de sa maison. Carl Philip Emanuel Bach restera 30 ans au service du monarque, en dépit d’une insatisfaction latente quant au favoritisme dont bénéficient Quantz et Graun et les sarcasmes qu’il énonce envers les goûts musicaux du roi : « Vous croyez que le roi aime la musique? Non, il n’aime que la flûte; et encore, si vous croyez qu’il aime la flûte, vous vous trompez, il n’aime que sa flûte. »

Lors de séjours de Frédéric II à Rupin, Rheinsberg puis finalement Berlin, Bach signera nombre de pages de musique « d’utilité », dont des pièces faciles pour clavier et des œuvres que le roi pouvait interpréter. En sus de toutes ces commandes, le compositeur produira des œuvres importantes, dont ses Sonates prussiennes (1742) et du Wurtemberg (1744). En opposition avec cette musique à usage essentiellement domestique, Bach écrit aussi pour la cour de Berlin symphonies et concertos pour clavecin (une cinquantaine au cours de sa longue carrière), véritables charnières entre la structure baroque avec ritornelli de Vivaldi, l’architecture et le style contrapuntique de Johann Sebastian et le concerto purement classique de Mozart. Carl Philip Emanuel Bach sera l’un des premiers à intégrer le bithématisme et les contrastes de textures dans ses œuvres, concepts qui deviendront fers de lance de la forme sonate.

Publié en 1753, son Essai sur l’art de jouer les instruments à clavier demeure l’un des plus importants traités pratiques de l’époque et servira de base aux méthodes de Clementi et Cramer. Bach y aborde le doigté, l’ornementation, l’esthétique, l’accompagnement et l’improvisation. Surtout, il y exprime l’essentiel de l’Empfindsamer Stil (le « style sensible »), un des ferments indispensables du Romantisme à venir : « Un musicien ne peut émouvoir les autres que s’il est lui-même ému : il est indispensable qu’il éprouve tous les états d’âme qu’il veut susciter chez les auditeurs. […] Il faut jouer avec âme, et non comme un oiseau bien dressé. Certains virtuoses de profession auront beau étonner par l’agilité de leurs doigts, ils laisseront sur leur faim les âmes sensibles de leurs auditeurs. »

Il y explique de plus la nécessité d’élargir la palette baroque qui, pour un segment d’une même œuvre donné, devait illustrer une seule émotion, plus ou moins standardisée : « À peine [le musicien] a-t-il exprimé une idée qu’une autre se présente, et c’est donc sans cesse qu’il doit pouvoir transformer ses passions. » Alors que les Lumières s’efforcent de rationaliser les instincts, la musique de Bach s’affirme au contraire comme une libération des sentiments, tout comme l’exprime en vers Friedrich Gottlieb Klopstock, ami proche du compositeur, qui jouera un rôle déterminant dans la naissance au Sturm und Drang (littéralement « tempête et élan »). Plutôt que d’étudier l’équilibre préétabli entre la nature et les hommes, l’Empfindsamer choisit d’explorer les remous, les demi-teintes, les non-dits, non plus en tentant de les reproduire grâce à des formules convenues d’avance, mais en les traduisant en musique. Dans un style inimitable, Bach privilégiera la variété et l’originalité du matériau thématique (tout particulièrement dans les mouvements rapides), mais aussi l’intensité expressive et les harmonies mouvantes (dans les mouvements lents).

À la fin du XVIIIe siècle, la réputation de Carl Philip Emanuel Bach connait des sommets inégalés. Mozart n’hésitait pas à affirmer : « Il est le père, nous sommes les enfants. » Haydn avait analysé les partitions du maître et admettait y avoir puisé ses fondations tandis que Beethoven lui vouait une admiration sans bornes et le considérait un génie. À travers une production abondante, qui couvrira six décennies, il démontre qu’il demeure une figure déterminante de l’histoire de la musique. Comme l’écrivait Klopstock dans Les Heures de l’inspiration : « L’œuvre que vous lui allez inspirer traversera tous les âges : les hommes de tous les siècles l’entendront ; il élèvera leurs cœurs jusqu’à Dieu et leur apprendra la vertu. »

Notes pour le prochain concert d'Arion, qui sera également repris sur disque

Concerto baroque

Du latin concertare, qu’on peut traduire non pas seulement par « lutter » ou « rivaliser », mais aussi par « se concerter » ou « converser », l’épithète concerto a été apposée au fil des ans à plusieurs genres. Une constante demeure cependant : des voix ou des instruments y dialoguent et s’y confrontent. Dès 1581, Gastoldi publie une série de Concerti musicali pour formations instrumentales variables. Au XVIIe siècle, on voit tour à tour fleurir le concerto de chiesa (d’église, une pièce pour voix accompagnée), le concerto da camera (de chambre, son équivalent profane), puis le concerto grosso, pour ripieno (grand ensemble) et section soliste issue de ce même ensemble. Au fil des ans et de l’évolution des instruments, un seul soliste en émergera, soutenu par la masse sonore de l’orchestre. L’élément de base du concerto baroque se veut le ritornello, une courte cellule thématique que se partagent, au travers de modulations et de variations, le soliste et le ripieno. La forme séduira aussi bien les compositeurs italiens que français ou allemands.

Antonio Vivaldi fait irrévocablement basculer les règles de l’écriture instrumentale, en revisitant la sonate en trio, mais surtout en offrant au concerto ses premières lettres de noblesse. Avec une dextérité remarquable, il met en valeur le registre de presque tous les instruments en usage à son époque et leur dédiera plus de 500 pages. Il privilégie en tout temps une technique brillante, une verve mélodique remarquable et une variété exceptionnelle, tant dans la nature même des thèmes que dans leur traitement.

En Allemagne, le très prolifique Georg Philip Telemann n’est pas en reste et développe le genre à maintes reprises, signant plus de 100 concertos pour divers instruments solistes. Johann Friedrich Fasch écrira au cours de sa carrière près de 70 concertos qui réalisent une transition subtile entre baroque et classicisme. Dans les Concertos brandebourgeois, qui pourraient être considérés comme son « art du concerto », Johann Sebastian Bach emprunte quant à lui autant au concerto grosso que soliste, marie contrepoint raffiné et virtuosité pure. Les dialogues entre instrumentistes se multiplient, l’orchestration est particulièrement travaillée et la joie de vivre transparaît à chaque page. Lors de la création du Cinquième, le plus moderne des six, Bach lui-même assuma la partie de clavecin particulièrement élaborée, créant ce qu’on reconnaîtra comme le premier concerto pour clavier de l’histoire de la musique.

Notes tournée canadienne, Orchestre baroque Arion