Pahud avait séduit par la luminosité de ses interprétations des sonates de Bach, convaincu par ses lectures de concertos de Dalbavie et Pintscher; cette fois, il déjoue l’auditeur avec un programme tout en légèreté, constitué de pages virtuoses inspirées des grands airs de La Traviata, Rigoletto ou Carmen. « Une flûte à l’opéra – devisant avec l’orchestre telle une prima donna sur scène », explique Pahud lui-même dans les notes accompagnant le disque. Un interprète moyen aurait transformé une telle proposition en une mixture sirupeuse, parfaitement imbuvable. C’est compter sans l’intelligence et la finesse de Pahud qui dessine, respire, danse avec chaque ligne musicale. Porté par l’accompagnement à la fois limpide et texturé du Philharmonique de Rotterdam sous la direction alerte de Yannick Nézet-Séguin – qui a convaincu le musicien de la pertinence de cette collaboration –, le flûtiste démontre une fois de plus que, selon lui, la virtuosité ne peut jamais être perçue de façon totalement gratuite. Saluons ici la délicatement ouvragée relecture de Guy Braunstein (premier violon solo du Philharmonique de Berlin) de l’aria de Lensky d’Eugène Onéguine, transmise avec une retenue des plus touchantes, le subtil duo tiré d’Orphée et Eurydice de Gluck (en compagnie de Juliette Hurel, première flûte du Philharmonique de Rotterdam) et l’éblouissante Fantaisie brillante sur Carmen de François Borne, orchestrée par Raymond Meylan.
La Scena Musicale, juin 2010
dimanche 30 mai 2010
lundi 24 mai 2010
Emmanuel Pahud: la puissance du souffle
Véritable vedette de la flûte, Emmanuel Pahud possède une curieuse faculté de se renouveler, se multiplier, déjouer les pronostics. Soliste recherché qui séduit les foules d’Europe, d’Asie et d’Amérique, chambriste convaincu qu’on retrouve aussi bien aux côtés du claveciniste Trevor Pinnock que de son complice de longue date Éric Le Sage, membre de l’illustre Philharmonique de Berlin, créateur infatigable d’œuvres contemporaines, seul flûtiste à s’être vu offrir au cours des dernières années un contrat d’exclusivité par une étiquette prestigieuse, jazzman assumé qui dialogue avec le pianiste Jacky Terrasson, pédagogue qui intègre les cours de maître dans les rares plages libres de son calendrier, cofondateur du Festival de l’Empéri de Salon-de-Provence, Pahud sillonne les corridors aériens de la planète comme d’autres se calent au quotidien dans un train de banlieue. Étonnamment, on ne le sent jamais dispersé.
Les puristes pourraient décrier cette polyvalence, mais il la défend avec la même conviction qu’un concerto de Matthias Pintscher, Michael Jarrell, Marc-André Dalbavie ou encore son album jazz, Into the Blue. « J’ai grandi comme cela, j’ai combiné deux univers, explique-t-il lors d’une entrevue téléphonique donnée d’une chambre d’hôtel à Caen. J’étais toujours dans les clubs de jazz et je sortais la flûte de temps en temps, mais c’est une énorme responsabilité de faire de la musique improvisée, de la “composition instantanée”, devrais-je plutôt préciser. C’est très différent d’interpréter une œuvre classique ou même de revisiter un standard de jazz. C’est une fenêtre ouverte sur un autre monde. Il ne faut pas se contenter de regarder par la fenêtre, mais ouvrir la porte et sortir ! On aime bien la spécialisation aujourd’hui, mais la musique peut être apprivoisée sous des formes différentes. Il faut la percevoir en compartiments, en moments différents. Je pourrais faire le parallèle avec un mégaplex de salles de cinéma et ses multiples propositions, auxquelles nous pouvons répondre selon l’inspiration du moment. »
Les puristes pourraient décrier cette polyvalence, mais il la défend avec la même conviction qu’un concerto de Matthias Pintscher, Michael Jarrell, Marc-André Dalbavie ou encore son album jazz, Into the Blue. « J’ai grandi comme cela, j’ai combiné deux univers, explique-t-il lors d’une entrevue téléphonique donnée d’une chambre d’hôtel à Caen. J’étais toujours dans les clubs de jazz et je sortais la flûte de temps en temps, mais c’est une énorme responsabilité de faire de la musique improvisée, de la “composition instantanée”, devrais-je plutôt préciser. C’est très différent d’interpréter une œuvre classique ou même de revisiter un standard de jazz. C’est une fenêtre ouverte sur un autre monde. Il ne faut pas se contenter de regarder par la fenêtre, mais ouvrir la porte et sortir ! On aime bien la spécialisation aujourd’hui, mais la musique peut être apprivoisée sous des formes différentes. Il faut la percevoir en compartiments, en moments différents. Je pourrais faire le parallèle avec un mégaplex de salles de cinéma et ses multiples propositions, auxquelles nous pouvons répondre selon l’inspiration du moment. »Lors de son passage à Québec, il touchera aussi bien à la fluidité, la transparence et l’effervescence de Vivaldi avec Les Violons du Roy qu’à la pâte orchestrale dense et foisonnante de Khatchatourian, dans une page peu jouée du répertoire qu’il rapproche des œuvres imposantes de Mahler ou Richard Strauss et où le flûtiste doit lutter à armes égales contre la masse : « Ce concerto est un monstre de virtuosité et il faut une certaine dose de courage pour s’y attaquer, accepter de danser sur un fil, se laisser porter par des phrases très longues. »
Il revisitera aussi le répertoire, du baroque au contemporain, incluant un détour obligé par les traits d’orchestre, avec les élèves qu’il encadrera au Domaine Forget : « J’aimerais pouvoir venir tous les deux ans, mais mon horaire ne me le permet pas. J’aime retrouver des jeunes venus d’Amérique du Nord, des musiciens que je côtoie moins sinon. » Il évoque aussi la lumière bien particulière du lieu, qui lui permet de percevoir les choses autrement, et la joie de renouer, de façon presque instantanée, le fil de ces amitiés ébauchées lors de l’un ou l’autre de ses séjours en sol québécois, l’absence devenant tout au plus une parenthèse. « Il est important de transmettre les expériences accumulées et j’ai beaucoup de choses à raconter aux étudiants, affirme-t-il. Devoir énoncer des idées autrement qu’on se les formule habituellement, repenser à certains gestes peut-être plus difficiles ou se surprendre de la facilité avec laquelle un jeune musicien attaque un passage qui nous avait paru ardu, faire face à des situations imprévues, tout cela est source d’inspiration. Le processus en demeure un d’échange, aussi enrichissant dans les deux sens. » Il admet une préférence pour les jeunes musiciens au tempérament de feu dont l’énergie aura été patiemment canalisée lors des premières années d’enseignement et maintenant aptes à développer un potentiel expressif unique.
La musique a rapidement dévoré la vie de cet enfant de la balle, né en 1970 à Genève (le 27 janvier, la même date que le célèbre Wolfgang Amadeus), qui a fait ses premiers pas à Bagdad, avant d’être fasciné à l’âge de cinq ans à l’écoute du Concerto pour flûte no 1 de Mozart, étudié par l’un de ses jeunes voisins à Rome. Quelques mois plus tard, ses parents lui offrent son propre instrument et des leçons, mais il admet aujourd’hui qu’il n’avait pas alors soupçonné l’importance que la flûte prendrait dans son quotidien, qu’elle deviendrait un « prolongement de sa respiration ». En 1978, la famille déménage à Bruxelles où il travaille avec Carlos Bruneel, première flûte de l’orchestre du Théâtre royal de la Monnaie. À 14 ans, il remporte le Concours national de Belgique et joue pour la première fois avec orchestre l’œuvre qui avait plus ou moins scellé sa destinée.
Emmanuel Pahud poursuit ses études au Conservatoire de Paris avec Michel Debost, Alain Marion, Pierre Artaud et Christian Larde jusqu’à l’obtention de son Premier Prix. Il décide de se perfectionner ensuite auprès d’Aurèle Nicolet, l’une des figures marquantes de la flûte du 20e siècle. Les événements se bousculent, concours et reconnaissances se succédant à une vitesse étourdissante. En septembre 1992, Pahud remporte le Concours international de Genève; en octobre, Claudio Abbado lui offre la place occupée par Nicolet de 1950 à 1959 (James Galway a également assuré ce poste de 1969 à 1975) : flûte solo du Philharmonique de Berlin, poste qu’il a retrouvé avec plaisir en 2002, après 18 mois sabbatiques.
Si, en 1992, Emmanuel Pahud participait déjà à une cinquantaine de concerts par année, leur nombre a depuis explosé et on peut maintenant l’entendre à plus de 160 reprises chaque année (environ 75 fois avec la phalange berlinoise, les autres comme soliste) dans les grandes salles du monde entier. Le flûtiste reste convaincu que l’équilibre entre les genres l’empêche d’être confiné à un style ou de se retrouver prisonnier d’un « coin musical ». S’il considère sa technique et sa virtuosité comme tributaires de l’école française et le côté polymorphe de sa sonorité comme plutôt allemande, il n’aime rien autant que de surprendre le public : « Je ne souhaite pas être rangé dans une catégorie, comme on désigne un soliste, un musicien d’orchestre, un chambriste… Je suis simplement musicien, et j’essaie avec la flûte d’embrasser toutes les formes différentes de musique, confiait-il d’ailleurs au magazine français Traversières. Honnêtement, je ne souhaiterais pas être reconnaissable du premier coup. Je préfère servir la musique, la rendre vivante telle qu’elle pourrait avoir été voulue par le compositeur plutôt que signée ou “griffée” par moi. »
Quand on le presse de révéler les ingrédients du concert idéal, il répond en riant : « Il n’y a pas que les ingrédients à considérer, mais le cuisinier aussi ! » Après un instant de réflexion, il ajoute, plus sérieusement : « C’est un instant privilégié, auquel tout le monde participe, qui permet de partager un même moment de vie; cela peut être très fort. Sur scène, l’interprète doit offrir quelque chose de très intime, doit se laisser toucher, autant que le public. La démarche reste différente tous les jours, selon les salles. Il faut essayer de demeurer le plus personnel, le plus individuel possible, même quand on joue pour 2500 personnes. » Contre les sceptiques, il avance un parallèle avec le tribun qui sait enflammer une foule en quelques phrases bien senties ou les partisans qui vibrent à l’unisson après un jeu remarquable ou un but de leur équipe : « L’expérience de concert n’a rien à voir avec l’écoute chez soi et continue de fasciner les gens par son immédiateté. »
Sur le coup, Pahud ne réalise pas toujours que la magie s’est installée à un moment précis d’un concert. Le souvenir lui revient parfois par bribes, à l’écoute d’une plage radiophonique dans un taxi ou en évoquant un lieu. « La musique est un langage codé, qui permet de mettre de l’air en vibration, suggère les émotions, offre la possibilité à chacun de réaliser son propre film, avance-t-il. Elle reste beaucoup plus suggestive dans ce rôle que la littérature, le cinéma, devient jardin secret de chacun : compositeur, public, interprète. » Le rôle de ce dernier devrait d’ailleurs être pris selon lui au pied de la lettre : celui qui traduit une langue, la pensée de quelqu’un d’autre, avec sa compréhension, son langage, sa sensibilité propres.
Conscient de l’étroitesse du répertoire pour flûte, il passe régulièrement des commandes d’œuvres à ses contemporains : « Notre mission est de maintenir la musique vivante, car sans création, on parlera d’un musée, d’une langue morte, comme le grec ancien ou le latin, plutôt que d’une langue vivante. Après avoir fait connaissance avec le compositeur, toutefois, il ne faut pas influer sur le contenu de sa pièce, restreindre son champ d’action. » Lors de plusieurs créations, la réception immédiate, très enthousiaste du public, salue le travail du compositeur et de l’interprète. « Cela ne veut pas dire que l’œuvre aura une postérité, tempère Pahud. Un classique va au-delà des modes, devient une part importante de notre patrimoine culturel, un legs pour les générations à venir. »
Si le musicien apprécie les défis que la création d’œuvres contemporaines le pousse à relever, il constate que ces incursions dans le 21e siècle influent également sur la façon dont il aborde le répertoire traditionnel et conçoit l’avenir de l’interprétation comme le mariage entre tradition et nouveauté. Si le terme « tradition » semble parfois galvaudé, il maintient que cette dernière doit toujours demeurer en évolution. « Notre mémoire et le recul que nous prenons par rapport aux événements et aux créations sont en constant progrès, expliquait-il déjà en entrevue en 2003. Des artistes comme Furtwängler, Karajan, Abbado ou Rattle étaient ou sont en phase totale avec la tradition et la font évoluer. En complète inconscience, ils se nourrissent du passé pour définir le futur. C’est là que réside une partie du secret de ces grands artistes. » Dans la vie comme en musique, il privilégie le mouvement et admet regarder constamment vers l’avant, même s’il éprouve un immense respect pour ceux qui ont balisé la route qu’il emprunte aujourd’hui, dont James Galway, Jean-Pierre Rampal et Aurèle Nicolet. Allergique aux étiquettes, il préfère être perçu comme un caméléon qui tente de s’adapter aux couleurs de la musique qu’il défend, chaque phrase le rapprochant d’une perfection qu’il sait pourtant inatteignable.
La Scena Musicale, juin 2010
dimanche 25 avril 2010
Bungalopolis : cabaret burlesque pour antihéros
Connaissez-vous la banlieue Bungalopolis, patrie du suave Jérôme Bigras, célébrité de la revue Croc qu’on retrouve dans le désopilant Des tondeuses et des hommes ? Portez-vous avec la même conviction sa légendaire moustache ? Le cabaret-opéra présenté par Codes d’accès vous attend.

Initié par le compositeur Maxime Goulet, qui compte aussi bien à son catalogue des œuvres symphoniques – dont Citius, altius, fortius, donné par trois orchestres canadiens en marge des Jeux olympiques de Vancouver – que des trames sonores de films et de jeux vidéo, l’événement se veut rassembleur, humoristique et, surtout, souhaite intéresser un nouveau public à la musique de création. Il mettra en lumière les personnages loufoques de Jean-Paul Eid, bédéiste qui cherche à renouveler le rapport entre planches et lecteur, en proposant des situations surréalistes et un humour absurde franchement décalé. « Je cherchais un auteur québécois pour l’intégrer au projet, explique Goulet, qui écrit de courtes histoires fermées, ce qui me permettrait de les confier à plusieurs compositeurs différents, tout en leur offrant la latitude nécessaire pour créer librement. J’avais aussi besoin d’un fil conducteur fort, de thèmes rattachés et de bandes dessinées très rythmées. »
Cinq compositeurs intrépides ont relevé le défi et s’approprieront les tics et manies de Jérôme Bigras : Éric Champagne, Frédéric Chiasson, Benoît Côté, Pierre-Olivier Roy et Maxime Goulet, qui s’est aussi réservé l’ouverture et la clôture de la soirée. Le mandat confié à chacun se voulait clair : écrire dix minutes de musique, qui pourraient être fragmentées à loisir, dans le but de narrer une ou des aventures du superbanlieusard. En surimposition de la trame sonore, les cases de la bande dessinée seront projetées de façon précise, le compositeur devenant total maître du jeu, ce qui empêchera le lecteur de « tricher » en apercevant du coin de l’œil le prochain événement. En fin de parcours, le spectateur pourra se consoler d’avoir été si gentiment manipulé en décidant du sort de l’antihéros, alors qu’il sera invité à voter pour l’une ou l’autre des options proposées, chaque groupe de cases ayant été confié à l’un des cinq compositeurs.
Les chanteurs Marc-Antoine D’Aragon, Gaétan Sauvageau, Philippe Bolduc et Anik St-Louis, le pianiste Daniel Anez et l’Ensemble Prana, sous la direction de Cristian Gort, insuffleront vie aux différents personnages. La mise en scène a été confiée au Théâtre des Faux Plis et favorisera un jeu d’acteur complémentaire de la bande dessinée, les chanteurs étant propulsés à l’avant-plan quand une case devient statique par exemple. L’instrumentation pour quintette à vents et piano offrira la possibilité d’explorer une palette sonore tantôt tributaire de Kurt Weil, tantôt plus classique, alors que les quatre voix faciliteront certaines harmonisations de type barber shop, plus jazzy. « Il faut une certaine audace pour participer en tant qu’interprète, admet Maxime Goulet, mais pour le public, nous souhaitons que cela devienne une grande fête et que les gens se sentent à l’aise de rire. » (Une légère amplification a été prévue pour éviter que ces épanchements noient chanteurs et musiciens.) « Nous espérons surtout que tous ressortiront avec le sourire, avec l’envie d’assister à un autre événement du genre et de lire la BD. » Jean-Paul Eid, qui se dit emballé par le projet, sera d’ailleurs sur place le soir de la représentation pour une séance de dédicace postspectacle.
La Scena Musicale, mai 2010

Initié par le compositeur Maxime Goulet, qui compte aussi bien à son catalogue des œuvres symphoniques – dont Citius, altius, fortius, donné par trois orchestres canadiens en marge des Jeux olympiques de Vancouver – que des trames sonores de films et de jeux vidéo, l’événement se veut rassembleur, humoristique et, surtout, souhaite intéresser un nouveau public à la musique de création. Il mettra en lumière les personnages loufoques de Jean-Paul Eid, bédéiste qui cherche à renouveler le rapport entre planches et lecteur, en proposant des situations surréalistes et un humour absurde franchement décalé. « Je cherchais un auteur québécois pour l’intégrer au projet, explique Goulet, qui écrit de courtes histoires fermées, ce qui me permettrait de les confier à plusieurs compositeurs différents, tout en leur offrant la latitude nécessaire pour créer librement. J’avais aussi besoin d’un fil conducteur fort, de thèmes rattachés et de bandes dessinées très rythmées. »
Cinq compositeurs intrépides ont relevé le défi et s’approprieront les tics et manies de Jérôme Bigras : Éric Champagne, Frédéric Chiasson, Benoît Côté, Pierre-Olivier Roy et Maxime Goulet, qui s’est aussi réservé l’ouverture et la clôture de la soirée. Le mandat confié à chacun se voulait clair : écrire dix minutes de musique, qui pourraient être fragmentées à loisir, dans le but de narrer une ou des aventures du superbanlieusard. En surimposition de la trame sonore, les cases de la bande dessinée seront projetées de façon précise, le compositeur devenant total maître du jeu, ce qui empêchera le lecteur de « tricher » en apercevant du coin de l’œil le prochain événement. En fin de parcours, le spectateur pourra se consoler d’avoir été si gentiment manipulé en décidant du sort de l’antihéros, alors qu’il sera invité à voter pour l’une ou l’autre des options proposées, chaque groupe de cases ayant été confié à l’un des cinq compositeurs.
Les chanteurs Marc-Antoine D’Aragon, Gaétan Sauvageau, Philippe Bolduc et Anik St-Louis, le pianiste Daniel Anez et l’Ensemble Prana, sous la direction de Cristian Gort, insuffleront vie aux différents personnages. La mise en scène a été confiée au Théâtre des Faux Plis et favorisera un jeu d’acteur complémentaire de la bande dessinée, les chanteurs étant propulsés à l’avant-plan quand une case devient statique par exemple. L’instrumentation pour quintette à vents et piano offrira la possibilité d’explorer une palette sonore tantôt tributaire de Kurt Weil, tantôt plus classique, alors que les quatre voix faciliteront certaines harmonisations de type barber shop, plus jazzy. « Il faut une certaine audace pour participer en tant qu’interprète, admet Maxime Goulet, mais pour le public, nous souhaitons que cela devienne une grande fête et que les gens se sentent à l’aise de rire. » (Une légère amplification a été prévue pour éviter que ces épanchements noient chanteurs et musiciens.) « Nous espérons surtout que tous ressortiront avec le sourire, avec l’envie d’assister à un autre événement du genre et de lire la BD. » Jean-Paul Eid, qui se dit emballé par le projet, sera d’ailleurs sur place le soir de la représentation pour une séance de dédicace postspectacle.
La Scena Musicale, mai 2010
Les Aventures de Madame Merveille : une BD en 3 D
Vous souvenez-vous de ces après-midis paresseux quand, enfant, vous passiez des heures dans votre chambre à feuilleter des albums de bandes dessinées ? Un peu au hasard, vous en choisissiez un, vous laissiez happer par une péripétie de votre superhéros préféré, rêviez que vous endossiez son justaucorps et sauviez le monde ? Voilà un peu ce que propose l’Ensemble Contemporain de Montréal avec Les Aventures de Madame Merveille, qui comprend quatre histoires originales, chantées, mises en scène, illustrées, projetées sur écrans tantôt opaques, tantôt translucides. « Tout adulte a entretenu une relation privilégiée avec un personnage de bande dessinée ou l’autre », croit la librettiste Cecil Castellucci, auteure de nouvelles, de romans pour jeunes adultes, de bandes dessinées… et de chansons punk. « Les romans graphiques semblent de plus en plus populaires et les bandes dessinées sont devenues tendance. On n’a qu’à penser aux récentes productions qui font revivre les X-Men, Iron Man et Batman. En tant que société, nous sommes maintenant plus à l’aise avec la stimulation visuelle. » Elle a donc choisi quatre genres bien typés qui se complètent et se répondent parfois, qu’elle a ensuite agencés en un tout cohérent.Dans le premier acte, on retrouvera un récit classique illustré par Cameron Stewart, mieux connu pour ses planches de Batman & Robin, dans lequel une superhéroïne (Madame Merveille, alter ego d’une sage bibliothécaire) devra lutter contre des forces diaboliques. Le deuxième acte aborde le roman graphique sentimental, genre très prisé au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Sommet d’un triangle amoureux typique, Catherine aura à choisir entre deux hommes, l’un plus sérieux, l’autre aventurier. Michael Cho, qui dessine notamment pour Random House et Penguin Books, proposera une palette monochrome, parfois onirique, pour soutenir le propos. On plonge dans l’univers de la bande dessinée pour enfants classique avec François, troisième segment aux couleurs pastel, signé Pascal Girard, lauréat du prix Réal-Fillion du Festival de la bande dessinée francophone de Québec en 2006 pour ses albums Dans un cruchon et Nicolas. La soirée se conclura par une histoire d’anticipation, dans laquelle le Dr Klexx fuit une planète en guerre perpétuelle pour découvrir les charmes de notre Terre. Scott Hepburn, membre du collectif canadien TX Comics, offrira son coup de crayon unique à ce voyage interstellaire aux multiples rebondissements.
Même si elle est bilingue, Cecil Castellucci a d’abord travaillé son scénario en anglais, avant d’en faire parvenir une première ébauche au compositeur André Ristic, collaborateur de longue date de l’ECM+. Elle s’est ensuite mise à la traduction, pour constater que le rythme des mots s’avérait entièrement autre en français. « Je n’avais pas encore entendu la musique, explique-t-elle, mais j’étais confiante de pouvoir transmettre les subtilités de l’histoire, avec le soutien des autres éléments de la production. Et, il faut l’admettre, pour un auteur, c’est excitant de pouvoir lâcher prise sur ses mots et je n’étais pas intimidée à l’idée qu’ils deviennent musique ou soient permutés. »
Une fois le canevas, relativement minimaliste, tissé, André Ristic a réfléchi aux moyens à prendre pour habiller le livret et permettre au spectateur de s’approprier cet univers particulier : « Je souhaitais une lecture vivante du texte, que l’opéra devienne un immense album de bandes dessinées dont on tourne les pages, un livre vivant. » Il admet avoir usé d’un peu d’ironie (par exemple en faisant s’exprimer le facteur du troisième acte en faux japonais, clin d’œil aux mangas), de beaucoup d’exagération, de répétition de motifs et de réutilisation de certains sons échantillonnés. La part belle a été offerte aux cordes et une rythmique forte, asymétrique, associée à la danse, a été privilégiée. « André Ristic est extraordinaire d’inventivité et certainement l’un des compositeurs les plus habiles pour soutenir un rythme haletant, maintient Véronique Lacroix, qui assume la direction artistique et musicale du projet. Il est un compositeur à surprises et il a ainsi pu déployer les nombreux tours de son sac. »
Le plus grand défi restait l’orchestration de la vidéo, afin que les différents plans perçus par le public, tant visuels et musicaux que scéniques, se complètent sans s’étouffer. Marie-Josée Chartier a ainsi opté pour une mise en scène relativement sobre, adaptée au contexte de la bande dessinée, dans laquelle les chanteurs deviennent des acteurs doublant un film. « Il fallait pouvoir reproduire en émotion, en voix et en gestes le propos exprimé, précise Véronique Lacroix, résoudre les chemins pour que cela paraisse un tout, trouver un espace commun pour harmoniser les quatre histoires. L’essentiel est de maintenir un sens du rythme, de tenir le spectateur en haleine et de trouver le bon dosage d’images qui colleront à la musique. » La chef devra-t-elle faire appel aux pouvoirs surnaturels de Madame Merveille ou du Docteur Klexx pour y parvenir ? Vous le saurez si vous vous glissez en salle.
La Scena Musicale, mai 2010
Janina Fialkowska : communiquer l’émotion du compositeur
Sonorité chaleureuse, phrasé poétique, intimité quasi palpable avec le public, Janina Fialkowska semble posséder nombre d’atouts qui lui permettent de transmettre les subtilités des pages de Chopin. Après tout, le compositeur l’habite depuis presque un demi-siècle déjà, alors qu’à l’âge de 12 ans, elle découvrait le Concerto en mi mineur sous les doigts de celui qui allait devenir son mentor. « Bien sûr, ce que Rubinstein faisait était fantastique, confie-t-elle dans un français fluide de sa résidence du Connecticut, mais ce soir-là, quand j’ai entendu Chopin, j’ai compris que pour cette raison, on devenait musicien, que cette musique permettait de toucher les gens. C’est avec Chopin que je suis devenue musicienne; avant, je ne faisais que jouer du piano. »

Au coup de foudre a succédé un amour assumé, non dénué d’une certaine tendresse : « Au fil des années, j’ai aussi reconnu la profondeur et la complexité de Chopin, ses innovations, compris qu’il avait écrit pour le piano peut-être mieux que n’importe qui. Je trouve tout dans Chopin : l’émotion, la stimulation intellectuelle, le côté aristocrate, le raffinement de la musique, l’esprit polonais, français. Il y a aussi cette base rythmique que j’adore, ces rythmes de jeunesse qu’il inscrit dans presque toutes ses œuvres. Par la suite, j’ai abordé l’aspect du chant. Tout est mélodique, tout est chanté chez Chopin, même les passages très rapides. De plus, comme chez Mozart, chaque note a une importance. »
Janina Fialkowska profite des célébrations entourant le bicentenaire de la naissance du compositeur polonais pour le jouer dans toutes les grandes villes du Canada, comme soliste ou en récital. « J’aime Chopin de plus en plus, avoue-t-elle avec un trouble presque adolescent. Si on met l’accent sur le compositeur, si on le comprend bien, si on a lu sur lui comme je l’ai fait, sur ce que les autres ont dit de son jeu, dépourvu de sentimentalité, direct, noble, élégant, sans rien de superflu, on le perçoit autrement. J’essaie de montrer la grandeur de Chopin, sa profondeur. On ne parle pas de musique de dessert, mais d’un plat principal. »
Cette comparaison ne s’avère pas fortuite puisque Janina Fialkowska, qui adore cuisiner en compagnie de son mari et agent Harry Oesterle, admet penser un programme de concert comme le menu d’un repas équilibré. Son récital montréalais, présenté sous les auspices de Pro Musica, n’y fera pas exception. Après une première partie sous le thème de la théâtralité, qui comprendra la Fantaisie en do mineur de Mozart et le Carnaval de Vienne de Schumann (dont on souligne également l’anniversaire), la pianiste propose un deuxième segment entièrement consacré à Chopin. Celui-ci s’amorcera par la Polonaise opus 26 no 1. « J’aime beaucoup commencer par une polonaise, dit la pianiste, parce que celle-ci ouvre toujours le bal polonais. J’ai choisi celle-ci parce qu’elle est moins jouée et que je la considère comme un véritable miracle. » Elle enchaînera avec deux valses : « Plusieurs pensent que les valses sont de la musique d’ameublement. Pourtant, il y a tant de choses qui se passent dans ces pages. » Elle proposera en entremets le Nocturne opus 62 no 1, en si majeur, une œuvre tardive, polyphonique, l’une de ses préférées, avant de plonger dans la noirceur et l’agitation d’un prélude, bientôt tempérées par la mélancolie d’un second. Le repas cinq services se conclura par le flamboyant Deuxième Scherzo, « l’un des meilleurs morceaux de concert écrits dans l’histoire de la musique, qui comprend l’essence même de Chopin et termine fantastiquement bien un récital ».
Quelques mignardises pourraient bien être servies aux gourmands après cette pièce montée pyrotechnique : « Quand je joue Chopin, mon espoir demeure que les gens quittent la salle et trouvent l’œuvre que j’ai interprétée extraordinaire. Après seulement, s’ils le veulent, ils peuvent dire : Janina a très bien joué ! »
La pianiste montréalaise travaille ces jours-ci assidument à une autobiographie, amorcée lors de son combat mené contre le cancer en 2002. Fréquentant le circuit international depuis une trentaine d’années, elle ne s’émeut pas des cris d’alarme lancés par une industrie en apparente déroute. « Il y a toujours eu un trou dans le public âgé de 20 à 45 ou 50 ans; cela peut s’expliquer très facilement, explique-t-elle placidement. À ce moment-là, les gens n’ont pas assez d’argent pour aller au concert, ils élèvent leur famille, assument des hypothèques, ils travaillent. C’est seulement après que les enfants sont partis qu’ils peuvent songer à aller de nouveau au concert. Quand j’ai commencé à jouer dans les années 1970, on parlait déjà d’un public vieillissant ! »
Consciente de la nécessité de rejoindre le public là où il se trouve et non seulement dans les grands centres, la musicienne sillonne le Canada grâce à l’organisation Piano Plus, qui a pris il y a quelques années la relève de Piano Six, fondée par la pianiste en 1993. Nullement blasée, elle continue de s’émerveiller des moments prodigieux qui ponctuent son parcours. « Cela peut exister dans les endroits les plus inattendus. Par exemple, l’année dernière, j’ai donné à l’île Manitoulin l’un des meilleurs récitals de ma carrière. Peut-être était-ce le recueillement du public, son silence parfait, mais pour moi, l’instant a été magique, magnifique. Si nous sommes, le public et moi, en communion et que je suis sur la même longueur d’onde que le compositeur, tout peut arriver. Avec une certaine fébrilité, elle retourne une dernière fois vers Chopin : « Quand on joue sa musique, on creuse dans le cerveau de cet homme-là, dans ses émotions et on y trouve toutes sortes de choses. Je pense que c’est mon travail de partager mes trouvailles avec le public. C’est une question de communication, de projeter la complexité des émotions. Si je peux transmettre ce qui fait de Chopin un si grand compositeur, alors j’ai réussi. »
La Scena Musicale, mai 2010.

Au coup de foudre a succédé un amour assumé, non dénué d’une certaine tendresse : « Au fil des années, j’ai aussi reconnu la profondeur et la complexité de Chopin, ses innovations, compris qu’il avait écrit pour le piano peut-être mieux que n’importe qui. Je trouve tout dans Chopin : l’émotion, la stimulation intellectuelle, le côté aristocrate, le raffinement de la musique, l’esprit polonais, français. Il y a aussi cette base rythmique que j’adore, ces rythmes de jeunesse qu’il inscrit dans presque toutes ses œuvres. Par la suite, j’ai abordé l’aspect du chant. Tout est mélodique, tout est chanté chez Chopin, même les passages très rapides. De plus, comme chez Mozart, chaque note a une importance. »
Janina Fialkowska profite des célébrations entourant le bicentenaire de la naissance du compositeur polonais pour le jouer dans toutes les grandes villes du Canada, comme soliste ou en récital. « J’aime Chopin de plus en plus, avoue-t-elle avec un trouble presque adolescent. Si on met l’accent sur le compositeur, si on le comprend bien, si on a lu sur lui comme je l’ai fait, sur ce que les autres ont dit de son jeu, dépourvu de sentimentalité, direct, noble, élégant, sans rien de superflu, on le perçoit autrement. J’essaie de montrer la grandeur de Chopin, sa profondeur. On ne parle pas de musique de dessert, mais d’un plat principal. »
Cette comparaison ne s’avère pas fortuite puisque Janina Fialkowska, qui adore cuisiner en compagnie de son mari et agent Harry Oesterle, admet penser un programme de concert comme le menu d’un repas équilibré. Son récital montréalais, présenté sous les auspices de Pro Musica, n’y fera pas exception. Après une première partie sous le thème de la théâtralité, qui comprendra la Fantaisie en do mineur de Mozart et le Carnaval de Vienne de Schumann (dont on souligne également l’anniversaire), la pianiste propose un deuxième segment entièrement consacré à Chopin. Celui-ci s’amorcera par la Polonaise opus 26 no 1. « J’aime beaucoup commencer par une polonaise, dit la pianiste, parce que celle-ci ouvre toujours le bal polonais. J’ai choisi celle-ci parce qu’elle est moins jouée et que je la considère comme un véritable miracle. » Elle enchaînera avec deux valses : « Plusieurs pensent que les valses sont de la musique d’ameublement. Pourtant, il y a tant de choses qui se passent dans ces pages. » Elle proposera en entremets le Nocturne opus 62 no 1, en si majeur, une œuvre tardive, polyphonique, l’une de ses préférées, avant de plonger dans la noirceur et l’agitation d’un prélude, bientôt tempérées par la mélancolie d’un second. Le repas cinq services se conclura par le flamboyant Deuxième Scherzo, « l’un des meilleurs morceaux de concert écrits dans l’histoire de la musique, qui comprend l’essence même de Chopin et termine fantastiquement bien un récital ».
Quelques mignardises pourraient bien être servies aux gourmands après cette pièce montée pyrotechnique : « Quand je joue Chopin, mon espoir demeure que les gens quittent la salle et trouvent l’œuvre que j’ai interprétée extraordinaire. Après seulement, s’ils le veulent, ils peuvent dire : Janina a très bien joué ! »
La pianiste montréalaise travaille ces jours-ci assidument à une autobiographie, amorcée lors de son combat mené contre le cancer en 2002. Fréquentant le circuit international depuis une trentaine d’années, elle ne s’émeut pas des cris d’alarme lancés par une industrie en apparente déroute. « Il y a toujours eu un trou dans le public âgé de 20 à 45 ou 50 ans; cela peut s’expliquer très facilement, explique-t-elle placidement. À ce moment-là, les gens n’ont pas assez d’argent pour aller au concert, ils élèvent leur famille, assument des hypothèques, ils travaillent. C’est seulement après que les enfants sont partis qu’ils peuvent songer à aller de nouveau au concert. Quand j’ai commencé à jouer dans les années 1970, on parlait déjà d’un public vieillissant ! »
Consciente de la nécessité de rejoindre le public là où il se trouve et non seulement dans les grands centres, la musicienne sillonne le Canada grâce à l’organisation Piano Plus, qui a pris il y a quelques années la relève de Piano Six, fondée par la pianiste en 1993. Nullement blasée, elle continue de s’émerveiller des moments prodigieux qui ponctuent son parcours. « Cela peut exister dans les endroits les plus inattendus. Par exemple, l’année dernière, j’ai donné à l’île Manitoulin l’un des meilleurs récitals de ma carrière. Peut-être était-ce le recueillement du public, son silence parfait, mais pour moi, l’instant a été magique, magnifique. Si nous sommes, le public et moi, en communion et que je suis sur la même longueur d’onde que le compositeur, tout peut arriver. Avec une certaine fébrilité, elle retourne une dernière fois vers Chopin : « Quand on joue sa musique, on creuse dans le cerveau de cet homme-là, dans ses émotions et on y trouve toutes sortes de choses. Je pense que c’est mon travail de partager mes trouvailles avec le public. C’est une question de communication, de projeter la complexité des émotions. Si je peux transmettre ce qui fait de Chopin un si grand compositeur, alors j’ai réussi. »
La Scena Musicale, mai 2010.
jeudi 8 avril 2010
Patrick Senécal: littérature extrême
Il ne ressemble en rien aux personnages de ses romans, troubles, taciturnes, dangereux. De tempérament impulsif, doté d’un humour souvent corrosif, le sourire contagieux, Patrick Senécal n’aime rien autant que de profiter de l’instant présent et, qui sait, peut-être le pervertir un jour ou l’autre dans l’un de ses livres. Depuis trois ans, l’auteur encensé, qui a abandonné sa carrière de professeur de littérature au collégial pour se consacrer exclusivement à l’écriture, prend néanmoins le temps de donner une trentaine de conférences, dont celles qui s’inscrivaient dans le cadre de la semaine des langues initiée par le Collège Sainte-Anne en mars. « De tous les métiers artistiques, l’écriture est le plus solitaire et, en plus, on ne peut jamais voir la réaction des gens, explique-t-il. Puisque mon écriture s’inscrit dans le réel, quel meilleur contact avec le réel que de fréquenter des jeunes! »
Comment expliquer l’engouement des adolescents qui se laissent happer par son univers souvent glauque? « Je n’écris pas pour les ados, justifie-t-il d’entrée de jeu; ils me lisent, c’est différent. Les adolescents sont encore très proches de l’enfance et ils aiment se faire raconter des histoires. “Fais-moi décoller”, voici ce qu’ils attendent d’un auteur. Ils n’ont pas besoin de se justifier d’aimer les histoires. » Patrick Senécal y voit aussi peut-être une forme de catharsis, une façon d’expulser la violence et la colère parfois ressenties lors de cette période charnière.
Une évidence demeure : le lecteur, même réticent, devient captif de ces histoires aux mille rebondissements et chaque année, le CSA se laisse renverser par la vague Senécal. « Le vocabulaire est accessible, le livre se lit rapidement et c’est facile d’entrer dans l’histoire», m’a expliqué un jeune homme, visiblement surpris d’avoir été conquis. Si, il y a quelques années, les professeurs s’insurgeaient que les élèves soient plongés dans l’un ou l’autre des titres de Senécal plutôt que d’écouter leur cours, plusieurs ont succombé depuis aux attraits parfois vénéneux de ces récits. Caroline Hétu, professeur de français, admet volontiers devant sa classe être « fan finie ». Si elle n’hésite pas à qualifier Le passager de « livre bonbon », elle demeure visiblement ravie que le charme opère suffisamment pour que, au lendemain de la rencontre, les jeunes se précipitent en librairie pour poursuivre leur découverte de l’auteur. « Pour un écrivain, la récompense suprême est de savoir qu’on a donné le goût de lire à quelqu’un », soutient Patrick Senécal.
S’il a plongé dans les thrillers de Stephen King dès l’adolescence, le romancier voue un amour entier à Émile Zola, Victor Hugo, Albert Camus et Romain Gary. Il se dit également jaloux de la façon dont Dennis Lehane et Daniel Pennac réussissent à allier trame narrative explosive et prose impeccable. « Je ne suis pas un styliste, je suis toujours dans l’action. Cela ne veut pas dire que je n’essaie pas d’écrire le mieux possible toutefois. Avec l’expérience, on maîtrise mieux le style, le ton, la langue. »
Patrick Senécal refuse le statu quo et l’immobilisme. Impliqué dans mille et un projets, dont l’écriture de scénarios, de nouvelles, de livres pour enfants, l’homme ne s’arrête jamais bien longtemps pour souffler. « Il est facile de s’installer dans un confort, dans la tranquillité, la facilité, une certaine complaisance. Le déséquilibre est créatif. » On n’en doute pas une seconde.
La Clé, mai 2010
Comment expliquer l’engouement des adolescents qui se laissent happer par son univers souvent glauque? « Je n’écris pas pour les ados, justifie-t-il d’entrée de jeu; ils me lisent, c’est différent. Les adolescents sont encore très proches de l’enfance et ils aiment se faire raconter des histoires. “Fais-moi décoller”, voici ce qu’ils attendent d’un auteur. Ils n’ont pas besoin de se justifier d’aimer les histoires. » Patrick Senécal y voit aussi peut-être une forme de catharsis, une façon d’expulser la violence et la colère parfois ressenties lors de cette période charnière.
Une évidence demeure : le lecteur, même réticent, devient captif de ces histoires aux mille rebondissements et chaque année, le CSA se laisse renverser par la vague Senécal. « Le vocabulaire est accessible, le livre se lit rapidement et c’est facile d’entrer dans l’histoire», m’a expliqué un jeune homme, visiblement surpris d’avoir été conquis. Si, il y a quelques années, les professeurs s’insurgeaient que les élèves soient plongés dans l’un ou l’autre des titres de Senécal plutôt que d’écouter leur cours, plusieurs ont succombé depuis aux attraits parfois vénéneux de ces récits. Caroline Hétu, professeur de français, admet volontiers devant sa classe être « fan finie ». Si elle n’hésite pas à qualifier Le passager de « livre bonbon », elle demeure visiblement ravie que le charme opère suffisamment pour que, au lendemain de la rencontre, les jeunes se précipitent en librairie pour poursuivre leur découverte de l’auteur. « Pour un écrivain, la récompense suprême est de savoir qu’on a donné le goût de lire à quelqu’un », soutient Patrick Senécal.
S’il a plongé dans les thrillers de Stephen King dès l’adolescence, le romancier voue un amour entier à Émile Zola, Victor Hugo, Albert Camus et Romain Gary. Il se dit également jaloux de la façon dont Dennis Lehane et Daniel Pennac réussissent à allier trame narrative explosive et prose impeccable. « Je ne suis pas un styliste, je suis toujours dans l’action. Cela ne veut pas dire que je n’essaie pas d’écrire le mieux possible toutefois. Avec l’expérience, on maîtrise mieux le style, le ton, la langue. »
Patrick Senécal refuse le statu quo et l’immobilisme. Impliqué dans mille et un projets, dont l’écriture de scénarios, de nouvelles, de livres pour enfants, l’homme ne s’arrête jamais bien longtemps pour souffler. « Il est facile de s’installer dans un confort, dans la tranquillité, la facilité, une certaine complaisance. Le déséquilibre est créatif. » On n’en doute pas une seconde.
La Clé, mai 2010
vendredi 2 avril 2010
Vivaldi: au-delà des Quatre Saisons
Quand il évoquait l'œuvre de Vivaldi, Stravinski se révélait particulièrement lapidaire : « Quatre cents fois le même concerto! » Pourtant, au cours des dernières décennies, peu de compositeurs ont été réinstitués avec autant de conviction que le violoniste virtuose et pédagogue renommé vénitien. Quasi inconnues au début du 20e siècle, ses Quatre Saisons sont maintenant devenues un must absolu pour quiconque souhaite apprivoiser le répertoire baroque.
Dorilla in Tempe se veut un mélodrame héroïque pastoral, genre caractérisé par des situations invraisemblables et des personnages manichéens. Après qu’il eut assassiné les Cyclopes pour venger la mort de son fils Esculape, Apollon est condamné par Zeus à un séjour sur terre. Alors qu’il a emprunté les traits du berger Nomio de Tempé, il tombe amoureux de Dorilla, fille du roi Admeto, elle-même éprise d’Elmiro, aimé de la nymphe Eudamia qui convoite Filindo, un autre berger. Pour amadouer le Python qui dévaste la région, Admeto accepte de sacrifier Dorilla qui sera défendue in extremis par Nomio qui décime le monstre. Comme récompense, il demande la main de Dorilla. Éplorés, Dorilla et Elmiro s’enfuient, mais sont rattrapés par Nomio. Le père condamne alors Elmiro, ce qui mène Dorilla à se jeter dans le fleuve. Nomio la sauve, révèle qu’il est Apollon et renonce à elle. Nous entendrons ici la sinfonia de ce mélodrame.
Dialogue entre un soliste et le reste de l’orchestre, le concerto de Vivaldi demeure essentiellement une musique de contrastes, entre mouvements lents et rapides, registres grave et aigu des instruments, passages solistes et tutti. Si Vivaldi n'a pas à proprement parler « inventé » le concerto, il le fait basculer irrévocablement avec L’Estro armonico, une série de 12 concertos édités en 1711. En maximisant les contrastes, tant au niveau du traitement des masses sonores, des mélanges de timbres que des tempi, en misant sur une virtuosité accrue de l’instrument soliste (que ce soit le violon, instrument de prédilection de Vivaldi, ou la flûte, mise en lumière dans la première œuvre au programme ce soir), le compositeur vénitien se détache définitivement de ses contemporains
En 1728, quand l'éditeur Le Cène lui demande six concertos pour flûte traversière, Vivaldi transcrit tout simplement des pages pour flûte à bec complétées quelques années auparavant, comme c’est le cas pour le célèbre Concerto « La notte » (la nuit). En quelques mesures à peine, le compositeur parvient à évoquer une atmosphère entre rêves, fantômes et cauchemars, qui préfigure l’univers programmatique des Quatre Saisons.
La structure des concertos grosso pratiquée par Vivaldi suit souvent un même schéma. Les divers épisodes interprétés par le concertino dans les mouvements rapides externes alternent avec un retour complet ou partiel du matériau d’ouverture confié au ripieno, alors que l’Adagio central expose d’amples mélodies qui mettent en valeur le lyrisme du soliste. Mais, bien sûr, les règles ne demandent qu’à être brisées. Dans son Concerto pour violon RV 286, « per la solennità di San Lorenzo », Vivaldi intègre plutôt une introduction lente et sépare les deuxième et troisième ritornelli en quatre fragments distincts. Cette flexibilité dans la manipulation du matériau permet de découvrir un premier mouvement des plus étonnants, notamment grâce à l’utilisation de chromatismes, dissonances et modulations parfois abruptes.
En 1725, parait à Amsterdam Il Cimento dell’Armenia e dell’invenzione (Le combat de l’harmonie et de l’invention), une série de douze concertos dont sept portent des titres : Les Quatre Saisons, Tempête en mer, Plaisir et La Chasse. Les Quatre Saisons auraient cependant vraisemblablement été composées bien avant, puisque la dédicace fait référence à leur popularité.
Les compositions évoquant les visages changeants des saisons demeuraient particulièrement populaires à l’époque baroque, comme en témoignent certains cycles de concertos de Werner et Fischer. C’est pourtant Vivaldi qui saura les peindre avec le plus de vivacité, s’inspirant de sonnets, vraisemblablement de sa main. Fort de son expérience à l’opéra, le compositeur vénitien devine à merveille la sensibilité et les attentes de son public. Il sait surtout comment transmettre en quelques traits mélodiques la joie, l’inquiétude, la désolation, la gaieté d’une fête villageoise, le sommeil, la tendresse, etc.
Dans « Le Printemps », éveil de la nature, on peut entendre une multitude d’oiseaux, le murmure du ruisseau ou le doux souffle du vent faisant osciller les plantes. Une berceuse accompagnant le sommeil du berger s’y glisse ensuite, avant que l’éclat du printemps ne soit célébré en une danse légère. L’une des œuvres préférées de Louis XV, ce concerto devait connaître de nombreuses adaptations dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, dont un motet de Michel Corrette et une version pour flûte seule signée par Jean-Jacques Rousseau.
« L’Été » évoque d’abord la jeunesse, le soleil à son zénith et la chaleur torride qui assomme. Les roulements lointains et le bruissement des insectes déchaînés laissent alors la voie libre au déchaînement de la violence de l’orage. On y repère coups de tonnerre furieux, éclairs, grêle et pluie battante.
« L’Automne » suggère l’atmosphère joyeuse des fêtes entourant la moisson (premier Allegro) et la saison de la chasse (finale), les chants et les danses se dissipant dans les douces vapeurs du vin. Une brise légère enveloppe les paysans au sommeil insouciant et bienheureux dans le mouvement central.
« L’Hiver », période de repos qui permet à la terre de se préparer pour un nouveau printemps, rappelle plutôt les claquements de dents (à travers certaines dissonances), le piétinement des pieds chaussés de bottes, le réconfort d’un feu de foyer et une violente tempête de neige (soulignée par les traits de gamme rapides). On marche avec précaution sur la glace fine, glisse, tombe. Un tendre zéphyr fait un bref retour, bientôt balayé par les vents d’hivers, plus rudes et féroces que jamais.
Notes pour le prochain programme d'Arion, donnés les 29 et 30 avril. Je donnerai également la conférence pré-concert.
Dorilla in Tempe se veut un mélodrame héroïque pastoral, genre caractérisé par des situations invraisemblables et des personnages manichéens. Après qu’il eut assassiné les Cyclopes pour venger la mort de son fils Esculape, Apollon est condamné par Zeus à un séjour sur terre. Alors qu’il a emprunté les traits du berger Nomio de Tempé, il tombe amoureux de Dorilla, fille du roi Admeto, elle-même éprise d’Elmiro, aimé de la nymphe Eudamia qui convoite Filindo, un autre berger. Pour amadouer le Python qui dévaste la région, Admeto accepte de sacrifier Dorilla qui sera défendue in extremis par Nomio qui décime le monstre. Comme récompense, il demande la main de Dorilla. Éplorés, Dorilla et Elmiro s’enfuient, mais sont rattrapés par Nomio. Le père condamne alors Elmiro, ce qui mène Dorilla à se jeter dans le fleuve. Nomio la sauve, révèle qu’il est Apollon et renonce à elle. Nous entendrons ici la sinfonia de ce mélodrame.
Dialogue entre un soliste et le reste de l’orchestre, le concerto de Vivaldi demeure essentiellement une musique de contrastes, entre mouvements lents et rapides, registres grave et aigu des instruments, passages solistes et tutti. Si Vivaldi n'a pas à proprement parler « inventé » le concerto, il le fait basculer irrévocablement avec L’Estro armonico, une série de 12 concertos édités en 1711. En maximisant les contrastes, tant au niveau du traitement des masses sonores, des mélanges de timbres que des tempi, en misant sur une virtuosité accrue de l’instrument soliste (que ce soit le violon, instrument de prédilection de Vivaldi, ou la flûte, mise en lumière dans la première œuvre au programme ce soir), le compositeur vénitien se détache définitivement de ses contemporains
En 1728, quand l'éditeur Le Cène lui demande six concertos pour flûte traversière, Vivaldi transcrit tout simplement des pages pour flûte à bec complétées quelques années auparavant, comme c’est le cas pour le célèbre Concerto « La notte » (la nuit). En quelques mesures à peine, le compositeur parvient à évoquer une atmosphère entre rêves, fantômes et cauchemars, qui préfigure l’univers programmatique des Quatre Saisons.
La structure des concertos grosso pratiquée par Vivaldi suit souvent un même schéma. Les divers épisodes interprétés par le concertino dans les mouvements rapides externes alternent avec un retour complet ou partiel du matériau d’ouverture confié au ripieno, alors que l’Adagio central expose d’amples mélodies qui mettent en valeur le lyrisme du soliste. Mais, bien sûr, les règles ne demandent qu’à être brisées. Dans son Concerto pour violon RV 286, « per la solennità di San Lorenzo », Vivaldi intègre plutôt une introduction lente et sépare les deuxième et troisième ritornelli en quatre fragments distincts. Cette flexibilité dans la manipulation du matériau permet de découvrir un premier mouvement des plus étonnants, notamment grâce à l’utilisation de chromatismes, dissonances et modulations parfois abruptes.
En 1725, parait à Amsterdam Il Cimento dell’Armenia e dell’invenzione (Le combat de l’harmonie et de l’invention), une série de douze concertos dont sept portent des titres : Les Quatre Saisons, Tempête en mer, Plaisir et La Chasse. Les Quatre Saisons auraient cependant vraisemblablement été composées bien avant, puisque la dédicace fait référence à leur popularité.
Les compositions évoquant les visages changeants des saisons demeuraient particulièrement populaires à l’époque baroque, comme en témoignent certains cycles de concertos de Werner et Fischer. C’est pourtant Vivaldi qui saura les peindre avec le plus de vivacité, s’inspirant de sonnets, vraisemblablement de sa main. Fort de son expérience à l’opéra, le compositeur vénitien devine à merveille la sensibilité et les attentes de son public. Il sait surtout comment transmettre en quelques traits mélodiques la joie, l’inquiétude, la désolation, la gaieté d’une fête villageoise, le sommeil, la tendresse, etc.
Dans « Le Printemps », éveil de la nature, on peut entendre une multitude d’oiseaux, le murmure du ruisseau ou le doux souffle du vent faisant osciller les plantes. Une berceuse accompagnant le sommeil du berger s’y glisse ensuite, avant que l’éclat du printemps ne soit célébré en une danse légère. L’une des œuvres préférées de Louis XV, ce concerto devait connaître de nombreuses adaptations dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, dont un motet de Michel Corrette et une version pour flûte seule signée par Jean-Jacques Rousseau.
« L’Été » évoque d’abord la jeunesse, le soleil à son zénith et la chaleur torride qui assomme. Les roulements lointains et le bruissement des insectes déchaînés laissent alors la voie libre au déchaînement de la violence de l’orage. On y repère coups de tonnerre furieux, éclairs, grêle et pluie battante.
« L’Automne » suggère l’atmosphère joyeuse des fêtes entourant la moisson (premier Allegro) et la saison de la chasse (finale), les chants et les danses se dissipant dans les douces vapeurs du vin. Une brise légère enveloppe les paysans au sommeil insouciant et bienheureux dans le mouvement central.
« L’Hiver », période de repos qui permet à la terre de se préparer pour un nouveau printemps, rappelle plutôt les claquements de dents (à travers certaines dissonances), le piétinement des pieds chaussés de bottes, le réconfort d’un feu de foyer et une violente tempête de neige (soulignée par les traits de gamme rapides). On marche avec précaution sur la glace fine, glisse, tombe. Un tendre zéphyr fait un bref retour, bientôt balayé par les vents d’hivers, plus rudes et féroces que jamais.
Notes pour le prochain programme d'Arion, donnés les 29 et 30 avril. Je donnerai également la conférence pré-concert.
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