mercredi 25 juillet 2012

Virée classique OSM (concerts 6 à 10)


06- ALINE KUTAN : MÉLODIES LOINTAINES

Si on associe l’âge d’or du lied à l’époque romantique, le terme désigne bien avant une forme de chanson pratiquée par les trouvères germaniques, les Minnesänger. D’abord musique à danser, elle servira dès la fin du 12e siècle de moteur au liet, poème d'amour courtois. Pendant le haut Moyen Âge, de nombreux chants populaires folkloriques (Volkslieder) verront également le jour. Au tournant du 19e siècle, Herder, Arnim, Brentano et Goethe les rassembleront en recueils, en plus de travailler à des poèmes qui deviendront l’inspiration pour leurs contemporains, dont Spohr, Lachner et Schubert. En une petite quinzaine d’années, ce dernier écrira quelque 625 lieder pour voix et piano, dont le dernier, entendu ici, Le Pâtre sur le rocher, date de 1828, année de sa mort prématurée. 

Clarinette et piano offrent un écrin idéal à la voix et permettront de transmettre avec une remarquable économie de moyens l’univers visuel et poétique des pages présentées aujourd’hui. Les trois premières évoqueront l’Allemagne d’alors, les deux autres  Grande-Bretagne de la seconde moitié du 20e siècle, en une étonnante complémentarité de couleurs et de genres.

07- LE CANADIAN BRASS

Deux trompettes, un cor, un trombone, un tuba : l’union de ces instruments semble aujourd’hui presque anecdotique, tant la sonorité à la fois subtile et ample des cuivres relève de l’évidence. On oublie que ces derniers ont longtemps été les parents pauvres de la lutherie et que les musiciens devaient posséder des instruments de tonalités variées ou modifier par divers processus leur registre. Pourtant, dès le début du 19e siècle, des compositeurs croient en la formation – dont Jean Bellon, auteur de 12 quintettes qui connaîtront un certain succès.

Le genre n’obtiendra ses véritables lettres de noblesse qu’à la fin des années 1940, grâce au Chicago Brass Quintet et au New York Brass Quintet. Arnold Jacobs, tubiste du CBQ, enseignera d’ailleurs à Chuck Daellenbach et Gene Watts, membres fondateurs du Canadian Brass, le trompettiste du même ensemble agissant en tant que mentor.  

Depuis 1970, Canadian Brass démontre avec un plaisir évident qu’il peut tout jouer avec une même apparente facilité : pages baroques ou romantiques, marches, jazz, dixieland, ragtime, musique de film, comédies musicales, chansons populaires, classiques de Noël... Le groupe a de plus transcrit, arrangé ou commandé plus de 200 œuvres. Il nous propose cet après-midi un programme éclectique, qui saura vous étonner.

08- LE NOUVEAU QUATUOR ORFORD JOUE BARTÓK & DEBUSSY

Unique incursion dans le genre qui devait influencer Ravel, d’architecture classique, le Quatuor de Debussy reste un sommet du répertoire. Dans un geste le rapprochant du travail de Franck,  Debussy déploie le thème, énoncé dès la première mesure, de façon cyclique. D’abord dynamique dans le premier mouvement, il devient plus assumé dans le deuxième (le motif initial se transforme « boucle »), presque déguisé dans le troisième, avant d’exploser en fanfare dans le finale. Il traite le quatuor comme un orchestre à cordes miniature, contrairement à Bartók, qui écrit pour des instruments indépendants, aux particularités distinctes.

Comme Beethoven avant lui, Bartók s’approprie entièrement la forme, la repense de fond en comble, chacun de ses six quatuors (étalés sur une période de 30 ans) se révélant un concentré de son style compositionnel. Les instruments sont considérés de façon percussive, quelquefois même presque douloureusement antinaturelle, avec une âpreté dans la sonorité qui évoque l’expressionnisme du violon tzigane. Composé en 1927, le plus concentré des six, son Troisième opte pour un geste d’un seul tenant, en quatre parties enchaînées, la dernière se présentant comme une coda rappelant le motif de la première.

09- RAVEL & RACHMANINOV EN TRIO

Œuvre de maturité datant de 1914, le Trio de Ravel nous révèle un compositeur au sommet de son art, conscient des problèmes d’équilibre posés par le genre (afin d’éviter par exemple l’ensevelissement de la ligne de violoncelle). Les mouvements externes jouent sur l’instabilité rythmique, le premier reprenant le rythme du zorziko, une danse basque, le dernier misant sur une alternance de métriques. Le suivant emprunte son titre  à une forme poétique malaise, qui développe deux idées en parallèle, les deuxième et quatrième vers de chaque quatrain devenant les premier et troisième du suivant, geste littéraire que Ravel transpose adroitement en musique. La « Passacaille », onze reprises parfaitement calibrées d’une phrase de huit mesures, se veut un hommage à l’enseignement d’André Gédalge, dédicataire de l’œuvre.
Composé en quelques jours en 1892, alors que le compositeur n’avait pas encore 20 ans, le Trio élégiaque no 1 possède néanmoins d’admirables qualités. Conçu en un seul tenant, l’exposition du matériel se fait grâce à 12 épisodes, que l’on retrouve dans la réexposition. Le thème élégiaque est d’abord présenté au piano, puis aux deux autres instruments, son esprit se métamorphosant au fil des répétitions, avant qu’il ne devienne marche funèbre. 
10- MARC-ANDRÉ HAMELIN JOUE RAVEL

En 1753, Carl Philip Emanuel Bach publie son Essai sur l’art de jouer les instruments à clavier : « Un musicien ne peut émouvoir les autres que s’il est lui-même ému : il est indispensable qu’il éprouve tous les états d’âme qu’il veut susciter chez les auditeurs. »  Se dissociant des acquis de l’époque baroque, il privilégiera variété et originalité du matériau thématique, mais aussi intensité expressive et harmonies mouvantes, comme en témoigne la Sonate entendue ici.

C’est à travers le pianiste Ricardo Viñes, qui créera l’œuvre en 1909, que Ravel devait découvrir le Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand. Le compositeur allie  splendeur et danger dans « Ondine », dont le thème doit se fondre dans les aplats de couleurs. De la même façon, il insiste pour que dans « Le gibet », la cloche du glas « ne domine pas, elle est, elle tinte inlassablement ». Le gnome facétieux Scarbo est transformé en une page fantasmagorique d’une rare difficulté. « Que de fois j’ai entendu bourdonner son rire dans l’ombre de mon alcôve, et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit! »

En conclusion de programme, Marc-André Hamelin compositeur détourne avec humour le célèbre thème du 24e Caprice de Paganini.

 Virée classique, 11 août 2012



Virée classique OSM (concerts 1 à 5)

01- CHRISTIAN TETZLAFF & LE CONCERTO POUR VIOLON DE MENDELSSOHN (KENT NAGANO et OSM)

En  1916 et 11917, alors que la Première Guerre mondiale fait des millions de victimes, Prokofiev compose sa Première Symphonie avec, pour seule aide, papier et crayon. « Lorsque j'en jouais plus tard des passages au piano, cela me paraissait bien étrange tout d'abord, mais chaque élément prenait rapidement sa place », expliquera-t-il dans son autobiographie. En la surnommant « classique », il souhaitait à la fois rendre hommage à Haydn et « provoquer les philistins, avec l'espoir de vraiment gagner si la Symphonie devait se révéler réellement classique ». Un pari brillamment relevé!

S’il semble avoir été conçu d’un seul souffle tant les motifs s’emboîtent parfaitement les uns dans les autres, le célèbre Concerto pour violon de Mendelssohn l’aura pourtant habité pendant de longues années. Si, déjà, en 1838, son magnifique thème «  ne le laisse pas en paix », l’œuvre ne sera créée qu’en 1845 par son ami Ferdinand David, premier violon de l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig. Le compositeur intégrera plusieurs innovations à la structure : ainsi, les trois mouvements s’enchaînent sans pause, le thème principal est énoncé dès le début par le soliste et la cadence virtuose apparaît à la fin du développement.

02- LE CHOEUR DE CHAMBRE DE L'OSM CHANTE MONTEVERDI

En transformant le madrigal en profondeur – notamment en y intégrant le soutien d’une basse continue et une participation instrumentale – Monteverdi lui permettra de devenir monodie accompagnée, puis déclamation lyrique, deux gestes musicaux qui présideront à la naissance de l’opéra. (Son Orfeo est cité dans tous les livres d’histoire comme le premier chef-d’œuvre du genre.)   

Dans la préface de ses Madrigali guerrieri et amorosi, publiés à Venise en 1638, le compositeur explique d’ailleurs que l'imitation des sentiments humains se veut justification de sa musique. Synthèse de son langage et aboutissement d’un genre, ces madrigaux se présentent comme une suite de petites cantates scéniques, autant d’instantanés de la réalité. On y retrouve aussi bien des pièces pour soliste que pour six, sept ou huit voix, dont le Ballo dell’Ingrate (donné 30 auparavant déjà à Mantoue). Une page domine le recueil : le Combattimente di Trancredi e Clorinda. Imprégnée d’une sourde colère, dans laquelle alternent musique funèbre, prière et passion déchirante, elle permet la naissance d’un style que Monteverdi appellera concitato (agité). « Sachant que les contrastes ont le don d’émouvoir notre âme, et que tel est le but de la bonne musique […] je me suis appliqué non sans beaucoup de peine à retrouver cette expression musicale qui avait été perdue », explique-t-il lui-même.


03- PIANO ROMANTIQUE AVEC MARIKA BOURNAKI


Porté par les idéaux propagés par la Révolution française, plaçant l’homme et la société au cœur même d’une époque, le Romantisme touche tous les domaines artistiques. En musique, on vit l’âge d’or des pianistes-compositeurs : Liszt, Brahms, Schumann, Mendelssohn et Chopin. L’instrument peut tout transmettre, la puissance de l’orchestre  aussi bien que l’intimité la plus fragile, les sentiments aussi  bien que les paysages.

Complétée en 1833, triptyque dont l’architecture rappelle celle de la célèbre Sonate « à la lune » de Beethoven, la Fantaisie de Mendelssohn demeure l’une de ses pages les plus virtuoses. Elle comprend aussi bien harmonies ouvertes, effets de pédale spectaculaires que crescendos d’une rare ampleur.  Celle de Chopin, composée en 1841, fait passer l’auditeur par une gamme complète d’émotions, du solennel (motif d’ouverture) à l’exaltation, du raffinement d’un duo qu’on croirait opératique au mysticisme de la section centrale.  Complété l’année précédente, le Carnaval de Vienne demeure  atypique dans la production schumannienne. Entre suite et sonate, multipliant les épisodes contrastants à l’intérieur parfois d’un même mouvement, rappelant par moments Beethoven et Schubert, n’hésitant pas à citer La Marseillaise, l’œuvre démontre le talent indéniable de Schumann pour la peinture d’atmosphères.




04 -JEAN-FRANÇOIS RIVEST DIRIGE VIVALDI & MENDELSSOHN

Les compositions traitant des visages changeants des saisons demeuraient particulièrement populaires à l’époque baroque, mais nul mieux que Vivaldi ne les peindra avec autant de vivacité et de subtilité. « Le Printemps », éveil de la nature, nous laisse entendre une multitude d’oiseaux, le murmure du ruisseau et le doux souffle du vent faisant osciller les plantes.  « L’Été » évoque le soleil à son zénith et la chaleur torride qui assomme. Les roulements lointains et le bruissement des insectes déchaînés feront place à la violence de l’orage.
 Composée par Mendelssohn un siècle plus tard (au cours de l’hiver 1830-1831), l’ouverture Les Hébrides cherche à transmettre la magie de la célèbre grotte de Fingal, située dans l’île de Staffa, en Écosse – qui inspirera également Jules Verne dans Le Rayon vert. La mer s’y engouffrant jusqu’à 69 mètres, presque délicatement, a valu à la grotte le surnom de « caverne musicale ». Grand tableau marin, l’œuvre suggère plutôt qu’elle décrit les lieux et relève, selon le musicologue Marc Vignal, d’« une vision impressionniste avant la lettre ». Prélude idéal à ce concert, l’ouverture du Mariage de Figaro nous plonge dans un état d’effervescence. 

05- DVORÁK À L'HONNEUR (Trio)

Le Trio avec piano opus 65 demeure pour plusieurs une référence incontournable dans la production de musique de chambre de Dvořák. Si l’œuvre a été composée rapidement, en février et mars 1883, ce ne sera pas sans difficulté, comme en témoigne le manuscrit qui comprend nombre de ratures et même une inversion de l’ordre des mouvements centraux. Si l’influence de Brahms, mentor et ami, transparaît dans l’argumentaire, la voix de Dvořák reste claire et non dépouillée d’un certain sentiment de tragédie, écho sans doute de la mort de sa mère, deux mois auparavant.

Dès les premières mesures, on perçoit une nette urgence, qui ne laissera que peu de répit à l’auditeur. L’énergie presque brute sera tempérée par un intermezzo au thème mélancolique, porté par un rythme de polka. Le violoncelle se verra confier une ligne mélodique élégiaque, déchirant pendant à l’ampleur architecturale du premier mouvement. Si certains contre-rythmes du finale  rappellent la furiant (danse populaire tchèque rapide, proche du galop viennois) et le deuxième motif suggère la valse, Dvořák opte pour un traitement qui relève plus de la musique pure que programmatique, transformant le tout en une page non dépourvue d’héroïsme.

Virée classique, 11 août 2012

jeudi 12 juillet 2012

Édito Recrue juillet 2012

Peut-on, en tant que lecteur, s’attacher à un personnage en apparence antipathique? Peut-on accepter alors de le suivre dans les méandres de sa psyché, se complaire dans une certaine noirceur sans avoir l’impression de s’y dissoudre? En opposition avec la douceur et la nonchalance généralement associées au mois de juillet, nous avons choisi de plonger pour vous dans des zones troubles, grises, presque noires. Sacha, le narrateur de Charlotte before Christ d’Alexandre Soublière, notre Recrue ce mois-ci, élevé dans un milieu aisé, revenu de tout, consommateur de substances illicites, de pornographie, se demande qu’à être apprivoisé, à travers une série d’instantanés qui laissent parfois le lecteur perplexe, mais le plus souvent témoin consentant. « On apprécie généralement l’écriture crue, violente, métissée, qui donne du rythme au roman. Certains s’y reconnaîtront peut-être, mais il y a un pas avant de tenir des propos sociologisants, desquels se distancie de toute façon Alexandre Soublière », relève Caroline Paquette.

De façon parallèle, le héros – l’antihéros plutôt – de Tous les corps naissent étrangers, titre lu par deux collaborateurs, semble posséder tous les atouts pour devenir celui qu’on aime détester. « Hugo Léger nous offre globalement un premier roman qui va droit à l’essentiel, souligne Rémy-Paulin. Il ne tombe pas dans le moralisme larmoyant que ce sujet peut parfois provoquer. Ceci s’explique surtout par l’antipathie et l’égo surdimensionné de son personnage. » Christine confirme cette impression : « Cela dit, le premier roman d’Hugo Léger se dévore d’une traite. Même si on n’arrive pas à s’attacher à l’antipathique Jean-Jacques, ce que ne cherche pas nécessairement l’auteur. » Pourtant, tous deux n’ont ressenti aucune réticence à s’approprier un univers où ne brille que bien peu de lumière.

Les cavaleurs de Fernand J. Hould, grands séducteurs devant l’éternel, auraient pu, eux aussi, devenir antipathiques. C’était sans compter la plume alerte de cet octogénaire, qui a plutôt choisi de rendre un hommage aux formes et à l’esprit des femmes. Deux livres atypiques et un recueil de poésie complètent nos choix de lecture pour ce mois de farniente : Rue Saint-Olivier d’André Carrier, un roman déstructuré qui exige un lâcher-prise du lecteur, Quelque chose comme une odeur de printemps d’Annie-Claude Thériault, qui opte pour le ton de la chronique, mais ose aborder le thème de la schizophrénie, et Les dieux divisibles d’Odile-Marie Tremblay, volontiers impressionniste. Et si, comme si cette dernière l’affirme, toute vie n’était qu’une hypothèse, que les questions suppléaient aux réponses?