mercredi 12 septembre 2012

Mendelssohn et Bizet: les oeuvres



Félix Mendelssohn

Songe d’une nuit d’été, « Marche nuptiale »

« L’amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l’âme. » (Shakespeare, Songe d’une nuit d’été)
Mendelssohn découvre Shakespeare à 17 ans, grâce à la traduction de son oncle August Wilhelm von Schlegel. Avec sa sœur Fanny et ses amis, il s’approprie immédiatement les mots de ces cœurs éperdus, qui se rencontrent sans jamais entièrement se dévoiler, lors d’une nuit d’ivresse et d’extase, alors que tout semble possible. Profondément habité par les personnages, le jeune compositeur se met au travail et écrit une ouverture, œuvre visionnaire qui évoque en musique intrigues amoureuses et destins croisés,  domination des rois et toute-puissance des fées, rêve et réalité.  

En 1843, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV souhaite présenter de nouveau la pièce et confie à Mendelssohn la tâche d’en écrire la musique de scène. Ce dernier est alors chef de l’Orchestre du Gewandhauz de Leipzig, directeur du Conservatoire de la ville et directeur général de la musique de Prusse. Malgré ses charges écrasantes, il accepte la commande et l’œuvre est créée sous cette forme le 14 octobre 1843. À l’ouverture, il intègre 13 épisodes, dont cette marche nuptiale, qui devait connaître une reconnaissance exceptionnelle, en particulier lorsque le morceau a accompagné le mariage de la fille de la Reine Victoria, la princesse Vicky, en 1858. Après la première, Schumann a salué la façon dont la musique de Mendelssohn servait admirablement les pages de Shakespeare et Liszt témoigné son enthousiasme. Même Wagner, souvent si critique, a emprunté des motifs de l’œuvre pour un opéra de jeunesse, depuis oublié, Les Fées.

Concerto pour violon en mi mineur, opus 64

 Alors que le prolifique compositeur complète sa musique de scène pour le Songe d’une nuit d’été, il est déjà habité par son Concerto pour violon en mi mineur. En effet, pendant plus de cinq ans, il échangera à de nombreuses reprises avec son ami, le virtuose Ferdinand David, sur des détails de structure et de technique, même si Mendelssohn, pianiste reconnu, avait aussi travaillé une partie du répertoire pour violon dans sa jeunesse. Aucune arrogance ici de la part–  « Ne te moque pas [de mes questions]… je ne fais que tâtonner » – d’un créateur qui n’hésite pas à discuter de la moindre intention : « Les arpèges [de la cadence] devraient commencer immédiatement a tempo et continuer ainsi sur une battue à quatre temps jusqu'au tutti: est-ce trop fatigant pour l'interprète ? » Le complice assurera bien sûr la création de l’œuvre, le 13 mars 1845, le Danois Niels Gade (également compositeur et violoniste) dirigeant l’orchestre. Le concerto sera aussi défendu par Josef Joachim, grand ami de Brahms. 

L’abondante correspondance de Mendelssohn nous révèle un homme à la personnalité complexe, tiraillé comme nombre de ses contemporains par les oppositions nichées au cœur même du Romantisme, qu’elles soient entre l'ancien et le moderne, l'individu et la masse.  Pourtant, dès les années 1830, il décide de redéfinir la donne, en misant sur une communion universelle des arts soutenue par la musique qui passe d’abord par la clarté, l’essentiel d'une œuvre se devant d’être saisie à la première écoute. Il ne faut donc pas s’étonner que les mélomanes apprécient toujours autant le lyrisme de cette œuvre concertante parmi les plus populaires du répertoire, ses amples lignes mélodiques, sa grâce en apparence sans effort et sa virtuosité jamais gratuite.
Formé dans la tradition classique, Mendelssohn se permet néanmoins des libertés poétiques et structurelles. Comme souvent chez Mozart, compositeur qu’il admirait, le drame se concentre dans le mouvement lent.  L’introduction orchestrale  attendue est remplacée par l’énoncé du premier thème par le soliste presque dès le début. L’unité temporelle, si chère aux dramaturges, est atteinte ici en liant les trois mouvements entre eux, en un même geste, un même souffle.
   

Georges Bizet

Symphonie en do majeur

Même si la Symphonie en do majeur est maintenant régulièrement donnée par les orchestres, Bizet la considérait comme un exercice d’école ne méritant pas de figurer à son catalogue. En effet, l’œuvre ne sera interprétée  pour la première fois que le 26 février 1935, par le chef Felix Weingatner, à Bâle, deux ans après que le compositeur Reynaldo Hahn eut remis une série de documents au Conservatoire de Paris, dont manuscrit. L’œuvre se révèle fortement influencée par les deux symphonies de Gounod, professeur de Bizet au Conservatoire. (Il avait d’ailleurs arrangé pour deux pianos la Symphonie en ré majeur de son maître.) « Vous avez été à l’origine de ma vie d’artiste. Je nais de vous. Vous êtes la cause, je suis la conséquence. » Elle témoigne néanmoins d’une remarquable originalité pour un jeune homme de 17 ans, tout comme l’avait été moins de 20 ans auparavant l’ouverture du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn.

La symphonie suit de très près le schéma classique, en quatre mouvements, les mouvements extérieurs adoptant la forme sonate. L’étudiant cite à plusieurs reprises le maître, les deux centraux se révélant ainsi remarquablement similaires côté forme, rythmique et dessin mélodique. (Ceci explique peut-être pourquoi le jeune compositeur n’a fait aucune mention de ces pages dans sa correspondance.)

 Le premier mouvement propose un premier thème rapide, très accentué et un second, en valeurs longues, plus chantant. L’Adagio s’amorce par une introduction qui se fond dans une cantilène orientale au hautbois, tributaire du bel canto. Le premier thème du troisième mouvement, proche de la gigue écossaise, devient contresujet du deuxième, confié aux violons, avant de réapparaître soutenu par un drone rustique. Le finale nous laisse à bout de souffle, renversés par la virtuosité des cordes et la palette orchestrale de Bizet.

(Orchestre symphonique royal)

Mendelssohn et Bizet




Félix Mendelssohn
Né à Hambourg le 3 février 1809
Mort à Leipzig le 4 novembre 1847

Si Schumann n’a pas hésité à qualifier Mendelssohn de « Mozart du XIXe siècle », Goethe lui-même, qui avait été témoin des interprétations des deux jeunes musiciens, confirmait que celui-ci jouait de façon encore plus lumineuse que son prédécesseur. Petit-fils du philosophe Moses Mendelssohn et fils d’un banquier berlinois prospère, Félix grandit dans une maison fréquentée par l’élite intellectuelle de l’époque, tant littéraire, philosophique que musicale. S’y croisent, de façon hebdomadaire, Hegel, Heine, plusieurs musiciens du Philharmonique de Berlin, de jeunes chanteurs prometteurs, Carl Friedrich Zelter, premier maître du prodige, et Carl Maria von Weber, influence marquante.

Le jeune Félix compose avec une fébrilité constante, nourri par ses lectures, les voyages effectués avec la famille et les discussions avec sa sœur Fanny. Le 5 décembre 1822, il paraît pour la première fois en public, alors qu’il accompagne la cantatrice Anna Milder-Hauptmann et joue en soliste son Concerto en la mineur pour piano et orchestre, tout juste complété. La production de l’année suivante s’avèrera remarquable : six symphonies, un deuxième quatuor avec piano, un concerto pour violon et cordes en ré mineur, dédié à Eduard Rietz, ami, mentor et membre de son quatuor, un concerto en mi majeur pour deux pianos, le Concerto en ré mineur pour piano, violon et orchestre à cordes et un opéra, Les Deux Neveux, créé le jour même du 15e anniversaire de Félix. Enthousiasmé par ce qu’il venait d’entendre, Zelter aurait serré le jeune homme dans ses bras en affirmant : « Mon cher enfant, à dater de ce jour, tu cesses d’être un apprenti musicien et tu deviens un confrère, je le proclame aux noms de Mozart, de Haydn et de Bach. »

Malgré tous les succès déjà remportés par son fils, Abraham Mendelssohn hésite. Son beau-frère, Jacob Bartholdy, le prévient dans une lettre : « Je ne puis me faire à l’idée que l’on fasse de Félix un musicien de profession. Ce n’est pas une carrière, ni une vie, ni un but; on n’est pas plus avancé au commencement qu’à la fin et on en est pleinement conscient. […] Laisse ce garçon acquérir une culture générale, et prépare-le à faire une carrière d’état en étudiant le droit à l’Université. Son art demeurera son ami et son compagnon. » Il soutiendra finalement jusqu’au bout les rêves de son fils.

Artiste particulièrement polyvalent, Mendelssohn deviendra à la fois compositeur, pianiste virtuose réputé, chef d’orchestre, chef de chœur, pédagogue et fondateur du célèbre conservatoire de Leipzig. Véritable charnière entre les siècles, il mettra en lumière les géants du passé : Bach bien sûr, mais aussi Mozart, dont il joue régulièrement les concertos et Beethoven, dont il dirige les symphonies. Non content de donner la première de ses propres œuvres, il adoptera également celles de ses contemporains, notamment Wagner. 

Mendelssohn insistait souvent sur le fait que la musique devait toujours avoir préséance sur les mots et qu’il demeure futile de vouloir la circonscrire. En octobre 1841, il précise dans une lettre à un ami : « On parle beaucoup de musique et pourtant, on en dit si peu. Je crois que les mots sont insuffisants pour l’évoquer et, si je les trouvais suffisants, je n’aurais plus rien à faire avec la musique. Les gens se plaignent souvent que la musique est trop ambigüe, qu’ils ne saisissent pas à quoi elle fait allusion, alors que tous comprennent les mots. Pour moi, c’est exactement l’opposé et ceci est vrai non seulement d’un discours entier mais d’œuvres individuelles. Elles me semblent ambigües, vagues, et si facilement incomprises par rapport à la vraie musique, qui emplit l’âme d’un millier d’images, exprimées bien plus éloquemment qu’en paroles. »

Georges Bizet

Né à Paris le 25 octobre 1838
Mort à Bougival le 3 juin 1875

Quand Bizet entre au Conservatoire de Paris en 1847 dans la classe de piano d’Antoine-François Marmontel, celui-ci note déjà qu’il « joue toutes les sonates de Mozart avec goût et sans affectation ». Après avoir obtenu son premier prix à 14 ans, il se joint à la classe de composition de Fromental Halévy, en plus de travailler de façon parallèle avec Charles Gounod, qui demeurera une grande influence. 

En 1957, il se démarque des autres candidats lors d’un concours organisé par Offenbach au Théâtre des Bouffes parisiens, avec son opérette Le Docteur miracle et se voit décerner le prix de Rome pour sa cantate Clovis et Clotilde. De retour d’Italie, après avoir soutenu Gounod dans l’orchestration de La Reine de Saba, il compose Ivan IV, un grand opéra historique, et reçoit l’année suivante une commande de Carvalho, le directeur du Théâtre Lyrique, pour Les Pêcheurs de perles. 

Si Carmen est peut-être devenu l’opéra le plus populaire de tous les temps, sa création le 3 mars 1875 à l’Opéra-comique de Paris devait se révéler un véritable four. « Le cœur de M. Bizet, blasé par l’école de la dissonance et de la recherche, a besoin de se refaire une virginité. Cet opéra n’est ni scénique, ni dramatique. Ce n’est pas avec des détails d’orchestre qu’on peut exprimer musicalement les fureurs et les caprices de Mlle Carmen », note ainsi Oscar Comettant dans Le Siècle. Quelques mois plus tard pourtant, en octobre, la production présentée à Vienne renversera complètement la vapeur et propulsera l’opéra vers la stratosphère. Le compositeur avait malheureusement succombé à des complications cardiaques en juin, à l’âge de 37 ans.

Orchestre symphonique Royal (Rabat, Maroc), programme d'octobre 2012

Édito septembre 2012 La Recrue



La rentrée semble tout balayer sur son passage depuis quelques semaines et on perçoit un souffle certain de renouveau. Nouveaux livres qui envahissent les tablettes des libraires, nouveaux auteurs qui tentent de se faire une place, nouvelles voix à découvrir. Votre webzine préféré lui aussi a cédé à l’envie de se redéfinir, de repousser de nouvelles frontières, de vous proposer une approche toujours plus inclusive, participative.

Si la lecture demeure par nature un geste solitaire, le partage de la littérature ne devrait en aucun cas l’être. Vous aurez peut-être noté une effervescence sur notre page Facebook et sur Twitter. Adoptez-nous, parlez-en à vos amis, dialoguez avec nous. Au moment où vous lirez ces lignes, nous serons plongés dans la préparation notre numéro 5e anniversaire. N’hésitez pas à nous laisser savoir quels premiers romans québécois des cinq dernières années ont changé votre vie. Vous ne pouvez vous résoudre en n’en nommer qu’un seul? Tant mieux! 

Et si les mots pouvaient prendre vie? Dès ce mois-ci, cela devient possible. Sur notre site, vous pourrez entendre la voix de notre Recrue, non pas seulement de façon symbolique, alors que vous dévorerez son livre, mais tangible, grâce à la magie de fichiers audio. Daniel Grenier, qui signe l’inclassable recueil de moments (impossible de tenter de qualifier ces savoureux instantanés de simples nouvelles) Malgré tout, on rit à Saint-Henri, nous lira deux extraits aux couleurs complémentaires (à découvrir ici).

Et si la littérature émergente se voyait offrir une tribune radiophonique, une fois par mois? Je rêve? Pourtant… Dès mardi prochain, 18 septembre, 9 h 05, La Recrue du mois s'associe avec Actualités littéraires sur les ondes CKCU-FM 93,1, émission hebdomadaire produite par Hans G. Ruprecht. Vous aurez la possibilité de nous écouter en direct ou en baladodiffusion, où que vous soyez. Pour ce coup d’envoi, j’ai le plaisir de m’entretenir avec trois nouvellistes : Daniel Grenier, Karine Rosso, auteure d’Histoires sans Dieu, recrue avril 2012 (qui lit un extrait de sa nouvelle « La statue de sel » ici), et Stéphanie Pelletier, qui lançait en août Quand les guêpes se taisent, qui deviendra notre Recrue de décembre.

Bien sûr, nous n’avons pas touché à vos chroniques préférées. Côté repêchage, vous pourrez  ainsi retrouver un premier roman fantastique, Les Maudits d’Edith Kabuya, La chatière de Véronique Drouin, Méfiez-vous des poètes de Michel Arseneault, Un Parisien au pays des pingouins de Stéphane Ledien et Des chagrins pour rien d’Odette Marot, commenté par Hélène Ferland, recrue février 2011, qui se joint à notre équipe de rédacteurs. J’en profite pour lui souhaiter la plus chaleureuse des bienvenues et à tous, une excellente rentrée littéraire!

mardi 11 septembre 2012

Roméo et Juliette



Des quelque 500 concertos créés du vivant de Vivaldi, Les Quatre Saisons demeure incontestablement ses plus populaires. « Le printemps » et « L’été » prennent ici un nouveau visage, quand s’y intercale … et j’ai repris la route du, commande passée au compositeur canadien Michel Longtin par Kent Nagano, lors de sa première saison à la tête de l’OSM en 2006. Cet hommage à Terry Fox puise son inspiration dans les liens qui existent entre humanité et nature. Le programme est complété par huit extraits du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev, autant de moments inoubliables de cette histoire d’amour séculaire.

Antonio Vivaldi

Né à Venise le 4 mars 1678
Mort à Vienne le 28 juillet 1741

Les Quatre Saisons, « Le Printemps » et « L’Été », opus 8 nos 1 et 2

Les compositions évoquant les visages changeants des saisons demeuraient particulièrement populaires à l’époque baroque, comme en témoignent certains cycles de concertos de Werner et Fischer. C’est pourtant Vivaldi qui saura les peindre avec le plus de vivacité avec ses Quatre Saisons, s’inspirant de sonnets, vraisemblablement de sa main, publiées en 1725 en tant que pages du recueil Il cimento dell’armonia e dell’ invenzione (Le combat de l’harmonie et de l’invention).
Dans « Le Printemps », éveil de la nature, on peut entendre une multitude d’oiseaux, le murmure du ruisseau ou le doux souffle du vent faisant osciller les plantes.  Une berceuse accompagnant le sommeil du berger s’y glisse ensuite, avant que l’éclat du printemps ne soit célébré en une danse légère.
« L’Été » évoque d’abord la jeunesse, le soleil à son zénith et la chaleur torride qui assomme. Les roulements lointains et le bruissement des insectes déchaînés laissent alors la voie libre au déchaînement de la violence de l’orage. On y repère coups de tonnerre furieux, éclairs, grêle et pluie battante.


Michel Longtin
Né à Montréal le 20 mai 1946
Vit actuellement à Montréal

… et j’ai repris la route

Après une formation en sciences et des stages d’été au Banff School of Fine Arts en art dramatique, Michel Longtin décide en 1968 de se consacrer à la composition, tout en menant de front des études en informatique. Comme l’homme, sa musique résiste à toute tentative de catégorisation, mariant techniques de création contemporaine à un langage musical multipliant les références aux systèmes modal et tonal, dans un style personnel unique.
Le compositeur expliquait ainsi … et j’ai repris la route lors de la création le 20 novembre 2006 :
Encore une fois, j’ai repris la route vers ma montagne. Du sommet, je contemple les vastes espaces nordiques, l’abondance d’oxygène est si forte qu’elle me pénètre comme du vitriol, et je revois des moments marquants.
Voyez-vous comme moi ce jeune homme en bas de la côte qui court et monte vers nous en boitant? Vous savez comme moi que la côte montée, cette transfiguration accomplie, Terry Fox entrera dans la roulotte et se dirigera vers l’hôpital pour mourir du cancer peu après. C’est ce tour de force humaniste qu’il a vécu durant ses derniers jours! Et voyez Jean Vanier, il a réussi lui aussi à transfigurer sa vie en fondant l’Arche, une multitude de petits villages où sont accueillis des êtres lésés mentalement dont il prend soin comme le Christ l’aurait fait. Et voyez encore, Jerry Goldsmith, mort du cancer voilà deux ans, qui a apporté à la musique de film une noblesse qui n’existait quasiment pas auparavant; lui aussi a transfiguré sa vie en nous donnant énormément à tous…
Et du haut de ma route sur la montagne, je vois ces trois êtres réunis par leur dépassement. Je les admire et je les aime profondément. Ces trois merveilleux princes épiphaniques se retrouvent dans la pièce que je vous offre ce soir avec grande humilité, mais aussi avec une passion débordante. C’est en composant cette pièce orchestrale que j’ai vu ces trois géants s’infiltrer dans mes rythmes et mes accords. Une réunion très inattendue de ces trois hommes à travers ma vision musicale qui est peu à côté de leur grandeur.

Sergueï Prokofiev

Né à Sontsovka (Ukraine) le 27 avril 1891

Mort à Nikolina Gora (près de Moscou) le 5 mars 1953

Roméo et Juliette, extraits

La route qui a mené à la première de Roméo et Juliette devait se révéler des plus chaotiques. Après avoir essuyé un refus du Kirov, Prokofiev envoie sa partition au Bolchoï en 1935 qui la rejette également. Prokofiev ne se décourage pas et contacte d’autres théâtres européens et américains, la Première et la Deuxième Suites tirées de l’œuvre lui servant de carte de visite. Le 30 décembre 1938, le ballet est enfin monté à Brno, en Tchécoslovaquie et, un peu plus d’un an après, au Kirov.

Considérée comme l’une de ses œuvres les plus réussies, Roméo et Juliette reste un exemple éclatant de l’aptitude magistrale de Prokofiev à combiner instinct scénique et puissance rythmique. De nombreux leitmotive assurent l’unité de l’œuvre. Ces thèmes conducteurs accompagnent les personnages et narrent avec minutie l’histoire. Le thème de Juliette, en se transformant au fil des scènes, nous rappelle que la petite fille se métamorphose devant nous en jeune femme amoureuse pour la première fois. Les grands écarts et les rythmes implacables décrivent avec maestria la haine féroce qui anime Montaigus et Capulets. Les scènes intimes (comme celle du balcon) sont traitées par le compositeur avec une formation d’orchestre de chambre tandis que les grandes scènes de bal chatoient grâce aux ressources illimitées d’une riche palette orchestrale.

Prokofiev devait tirer une suite pour piano et trois pour orchestre. Le chef d’orchestre Julian Kuerti a puisé dans celles-ci pour en extraire huit moments forts de l’œuvre, qui s’ouvrent sur « Montaigus et Capulets », la page la plus connue du ballet.  Dans « Juliette enfant », Prokofiev traite le thème de Juliette avec tendresse et douceur dans l’épisode central. « Roméo et Juliette » reprend la célèbre scène du balcon. « Ma libéralité est aussi illimitée que la mer, et mon amour aussi profond: plus je te donne, plus il me reste, car l’un et l’autre sont infinis », explique Juliette. Dans « La mort de Tybalt », on assiste au combat opposant Tybalt et Mercutio, puis à celui entre Roméo et Tybalt. Les quinze coups signifiant la mort de Tybalt annoncent la tragique marche funèbre. La douleur est également présente dans « Roméo au tombeau de Juliette », scène teintée de souvenirs heureux mais déchirants. La pièce s’éteint dans l’extrême aigu des violons, nous plongeant dans un sentiment de quasi irréalité.

Concert OSM 10 octobre 2012