
Lauréat du Prix Opus de la découverte de l’année 2005-2006 décerné par le Conseil québécois de la musique, du Prix Opus de la création de l’année 2006-2007, des concours internationaux Kazimierz Serocki (Pologne, 2006) et Lepo Sumera (Estonie, 2003), du Concours des jeunes compositeurs de la SOCAN à quatre reprises, le parcours de Nicolas Gilbert semble presque relever de la fiction. Compositeur largement sollicité par les ensembles de musique contemporaine qui lui commandent régulièrement de nouvelles pièces, il a commis à 29 ans déjà plus de 30 œuvres musicales. Trois créations sont d’ailleurs prévues dans les prochains mois, tant à Montréal qu’à Brest. Compositeur en résidence à la Chapelle historique du Bon-Pasteur à Montréal puis à la radio de Radio-Canada ainsi qu’à Lyon, ses œuvres ont été entendues aussi bien au Canada qu'à l'étranger, tant en Europe et en Asie.
L’ordre des choses
Fervent intervenant du milieu de la musique contemporaine montréalaise – président de la société de concerts Codes d’accès de 2002 à 2004 et actuellement membre du comité artistique de la Société de musique contemporaine du Québec –, il aurait pu se reposer sur ses lauriers. Ce serait mal connaître le personnage que de l’imaginer dans l’immobilité. Encore et toujours interpellé par la littérature comme en témoignent les titres de ses œuvres musicales et le temps fou passé à écumer les librairies, il hésite à peine et saute le pas. Après avoir libéré trois mois à son calendrier chargé de commandes, il plonge dans l’écriture de son premier roman, Le récital, paru l’automne dernier chez Leméac. Avant d’écrire le premier mot, il avait déjà ébauché les détails de la forme, quel narrateur raconterait quel segment, combien de pages comprendrait chaque chapitre et à quelle date chacun serait complété. «Pour moi, c’était inévitable parce que, comme compositeur, je suis habitué à travailler à la commande, avec des délais à respecter, explique-t-il dans un café situé à un jet de pierre de deux temples du livre. Il y a des gens qui travaillent mieux à la dernière seconde et j’en connais beaucoup. Moi, c’est tout le contraire. J’ai vraiment besoin d’échelonner le temps et je me concentre sur un projet à la fois. De réaliser quelque chose en littérature est un projet que je traînais depuis longtemps, peut-être même avant de commencer la composition sérieusement. J’ai réalisé que la même démarche, certaines des mêmes idées utilisées dans mes pièces pouvaient être transposées dans la littérature. »
Ce passage des sons vers les mots ne s’est pourtant pas effectué de façon impulsive : « J’ai réfléchi sérieusement à l’option de commencer à mener une double vie, c’est-à-dire écrire le roman sous un pseudonyme et continuer mon travail musical. Assez rapidement, j’ai réalisé que ce serait casse-cou, probablement suicidaire dans une certaine mesure parce que, quand on écrit, on n’est pas en train de composer et réciproquement. » Pour plusieurs raisons, le roman se passe dans le monde musical : « Avant tout, je trouve que les musiciens font de bons personnages, ils sont même un type de personnages, comme le compositeur. Il y a des clichés associés et c’est intéressant de travailler à partir d’eux, à condition qu’ils ne nous mangent pas. Cela m’a aussi permis d’écrire certaines choses sur la musique, sur le milieu musical. C’est un univers mystérieux pour les gens, celui de la musique contemporaine encore plus. Pourquoi ne pas utiliser la littérature, médium plus accessible de prime abord, pour ouvrir une porte? Ce n’est pas un livre de propagande, mais je propose une vue de l’intérieur. »
Reconstitution mentale du portrait d’un sémaphoriste
Présenté en douze segments d’une douzaine de pages chacun et quelques « hors-temps » qui ponctuent le récit, le roman narre une histoire « qui dure six heures et met en scène six personnages », comme le résume Jean, le Compositeur. Rappel conscient de la propension de Nicolas Gilbert à manipuler adroitement la série de douze sons? « C’est vrai qu’avec le chiffre 12, on peut déjà voir une contamination, surtout dans mon cas, avance-t-il. Mais cette idée de la forme, cette idée des paires disjointes, est venue d’autre chose. » (L’une de ses pièces Les flammes sont des éponges ngànga et frappez — huit études dada en paires disjointes en reste le témoignage éloquent.) « Elle me vient en fait de Guido Molinari, de sa période des bandes, présentées en paires, poursuit-il. Il y a dans un tableau deux bandes vertes, rouges, bleues, sans qu’il y ait symétrie nécessairement. C’est un ordre complexe, dans la mesure où l’on peut faire une série complexe avec seulement 12 ingrédients. Pourtant, une bande bleue entre une jaune et une verte paraît d’une couleur différente qu’une bande bleue entre une rouge et une blanche. C’est ce qui donne le rythme de ces tableaux-là. De plus, non seulement les deux bandes bleues nous semblent de couleur différente, mais d’une largeur différente, en fonction des bandes qui les entourent. Ce sont des tableaux extrêmement dynamiques, très marquants pour moi. C’est un modèle que j’ai tenté de transposer sous différentes formes. Chaque personnage est une couleur et chaque récit est encastré entre deux autres qui devraient changer la largeur de la bande. »
Le mécanique, l'organique, le hasard
Nicolas Gilbert a toujours entretenu un rapport bien particulier avec la littérature et ne s’en cache pas : « J’y ai trouvé beaucoup de pistes de composition, particulièrement dans le nouveau roman. Des livres comme La Jalousie de Robbe-Grillet, L’Emploi du temps de Michel Butor – qui fait une brève apparition dans mon roman – sont des livres qui m’ont extrêmement marqué et desquels j’ai dérivé des techniques compositionnelles et surtout des idées de formes pour des pièces. Pourtant, en tant qu’auteur, je ne me considère pas influencé par le nouveau roman ou par l’oulipo, même si les gens sont souvent portés à m’y associer, mais disons que le nouveau roman a été déterminant pour ma démarche de compositeur et qu’en tant qu’auteur, j’écris à travers le filtre de mon travail de compositeur. Ma façon de travailler la littérature, la forme, mon approche, restent très musicales. »
Il affirme tirer matière d’un mauvais roman ou d’une pièce musicale ratée. « Souvent, dans les mauvais romans, comme dans la mauvaise musique, on y retrouve des germes qui n’ont pas éclos et c’est là qu’il faut saisir les idées. Quand je lis un livre accompli, une belle fleur, ça n’éveille pas du tout mon imagination, mon esprit critique. C’est lui qui trouve les idées, ce n’est pas la béatitude, l’admiration. Les romans, comme les autres œuvres d’art, sont à dimension infinie. Il est possible de les lire d’une multitude de façons. Une œuvre d’art, qu’elle soit roman ou installation ou pièce musicale, n’a pas de nature figée ou profonde. Elle est toujours vécue à travers la perception, qui peut varier autant de fois qu’elle est appréciée. Dans le cas du roman, c’est encore plus vrai, parce qu’il y a une intimité. Je suis allé vers le roman beaucoup à cause de cela finalement, pour trouver un rapport plus intime, que je n’avais pas toujours avec la musique. Au concert, l’auditeur reste un peu prisonnier, le compositeur imposant son temps d’écoute. Dans le roman, le lecteur choisit son propre temps de lecture et lui-même devient seul avec l’œuvre, comme si elle avait été écrite pour lui. C’est une des motivations fondamentales qui ont justifié que je me jette dans ce médium-là. »
Celui qui admet volontiers la part importante qu’occupe le hasard dans sa démarche de compositeur, « pour se provoquer, pour réaliser l’impact d’une décision », ne joue pas au même jeu en littérature. Sur son bureau de travail est déposé un deuxième roman, très avancé, qui parle encore de musique, « un peu ». Dans un monde idéal, il voudrait continuer à taquiner ses deux muses, autant l’une que l’autre, si les lecteurs le suivent, bien sûr. « J’ai découvert un filon dans la littérature qui me rend heureux. Il y a beaucoup de gens qui souffrent dans la création, mais je ne suis pas de ceux-là. Au contraire, c’est quelque chose de très agréable, une source de plaisir et de bonheur. »
*Les titres et intertitres font tous référence à des œuvres de Nicolas Gilbert.
Photo: G. Cloutier
www.larecrue.net
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