Pourquoi les grands airs
des opéras italiens du 19e siècle continuent-ils de nous habiter de
façon aussi viscérale? Peut-être parce que, malgré un côté magnifié, nécessaire
à une transmission réussie, ils nous rejoignent, représentent l’essence humaine
dans ce qu’elle a de plus bouillonnant, parfois de plus trouble. Les
compositeurs entendus ce soir proposent au spectateur une représentation de son
quotidien, mais en même temps mettent en scène un conflit passionnel qui se
termine généralement par une mort violente. Aurions-nous adopté ce truchement
pour exorciser nos démons intérieurs? Le programme d’aujourd’hui propose donc
un voyage aux confins de la passion, qu’elle soit destructrice ou sublimée,
chantée fortissimo par le ténor Marc
Hervieux ou confiée par l’orchestre à travers préludes, intermèdes et deux
poèmes symphoniques.
Ottorino Respighi (1879-1936) a signé trois portraits musicaux
raffinés : Pini di Roma, Feste romane et Fontane di Roma. Dans cette
dernière, il évoque quatre fontaines, chacune présentée au moment de la
journée qui, selon le compositeur, permet de mieux en découvrir les attributs.
Orchestration sophistiquée, quasi cinématographique, chromatismes subtils,
harmonies recherchées et sections rythmiques d’une grande force se veulent
autant d’outils utilisés par Respighi pour transmettre « la voix intérieure de
la ville ».
Dans ses notes de
programme, Respighi explique :
La première partie du poème, inspirée par la fontaine de Valle Giulia, dépeint un paysage pastoral : des troupeaux de bovins passent et disparaissent dans la fraîche brume moite d’une aurore romaine.
Un appel soudain et insistant des cors traverse l’orchestre et sert d’introduction à la deuxième partie, « La Fontaine du triton », appel joyeux, convoquant les naïades et les tritons qui arrivent en courant, se poursuivant l’un l’autre et s’entremêlant dans une danse frénétique entre les jets d’eau.
Un thème solennel jaillit ensuite des ondulations de l’orchestre, « La Fontaine de Trevi à midi ». Le caractère solennel, passant des bois aux cuivres, revêt un caractère triomphal. Les trompettes cascadent. À la surface de l’eau passe le chariot de Neptune tiré par des hippocampes, suivi d’un convoi de sirènes et de tritons. La procession s’évanouit alors qu’une trompette éteinte résonne au loin.
La quatrième partie, « La Fontaine de la Villa Medici » est annoncée par un thème triste qui s’élève d’un roucoulement feutré. C’est l’heure nostalgique du couchant. L’air est empli du son des cloches qui résonnent, des oiseaux qui gazouillent, des feuilles qui bruissent. Tout s’éteint alors doucement, dans le silence de la nuit.
Certainement l’œuvre la plus connue du triptyque de Respighi dédié aux beautés de la Ville éternelle, Pini di Roma, reste un exemple vibrant des talents de coloriste et d’orchestrateur du compositeur. Créé en 1924, le poème symphonique exige un jeu virtuose de toutes les sections de l’orchestre et met en lumière certains instruments inusités, dont six buccins, ancêtres médiévaux des trompettes et trombones (au quatrième mouvement) et l’enregistrement d’un rossignol (à la fin du troisième).
« Pins de la villa Borghèse » évoque les enfants jouant parmi les pins, avant qu’ils ne soient dispersés par une trompette stridente. « Tous se grisent de cris comme des hirondelles le soir; ils finissent par s’échapper en essaim », explique le compositeur dans la partition. L’atmosphère bascule dans « Pins près d’une catacombe », alors que les registres graves de l’orchestre suggèrent l’ombre projetée par les pins. Un chant surgit alors des profondeurs et « se répand solennel comme un hymne et s’évanouit ».Dans le troisième tableau, amorcé par une brève cadence au piano, « les pins du mont Janicule se profilent au clair d’une lune sereine ». Calme, fluide, le mouvement semble s’élever vers le ciel, avant que le rossignol chante, soutenu par des cordes frémissantes. Avec « Pins de la via Appia », nous basculons vers la Rome antique, alors que « la campagne tragique est veillée par des pins solitaires ». L’armée s’approche, menaçante, la clarinette basse et les cuivres graves jouant des fragments de fanfares militaires. Le cor anglais annonce l’aube et les cuivres, tant sur scène que dans les coulisses, se font plus pressants, menant l’œuvre à un climax inexorable et triomphal.
Devenue l’une des
œuvres lyriques les plus jouées aujourd’hui, La traviata de Giuseppe Verdi (1813-1901) devait pourtant
susciter l’incompréhension lors de sa création en 1853, notamment parce que la
distribution s’était révélée défaillante. Basée sur La Dame aux camélias, roman d’Alexandre Dumas fils et son
adaptation théâtrale, elle
fait partie, avec Rigoletto et Il trovatore de la trilogie qui
assurera la gloire internationale de Verdi. Son prélude demeure l’un des plus
célèbres du répertoire.
Avec son troisième
opéra, sur un livret de Luigi Illica, d’après l’abbé Prévost, Giacomo
Puccini (1858-1924) devait connaître avec Manon Lescaut son premier grand succès, même si son éditeur
considérait qu’il était impossible de surpasser ce que Massenet avait tiré de
cette même trame narrative. Conçu à l’origine pour servir de prélude au
troisième acte et permettre de décrire musicalement deux épisodes du roman (le
séjour de Manon en prison et son voyage au Havre), l’intermède symphonique est
maintenant devenu une pièce de concert indépendante.
Se réclamant de la tradition de Verdi et professeur de Puccini, Amilcare
Ponchielli (1834-1886) a écrit plusieurs opéras qui devaient connaître le
succès, dont le plus connu demeure La
Gioconda, basé sur la pièce de Victor Hugo Angelo, tyran de Padoue,
dont est tiré le ballet « La danse des heures », utilisé notamment par Walt
Disney dans Fantasia.
Marc Hervieux admet que les airs interprétés aujourd’hui se
veulent tous de véritables coups de cœur. « Je les aime tous de façon
différente, explique-t-il en entrevue. Ainsi, le “Non piangere Liu” est un air
que j’adore, même ci ce n’est pas nécessairement l’air que l’on attend dans Turandot.
En même temps, pour moi, c’est une musique extraordinaire, un Puccini
grandiose. »
Il admet porter une admiration fervente à Verdi et Puccini.
« Ces opéras de la période romantique fonctionnent bien avec ma personnalité,
car je suis plutôt comme cela dans la vie, peut-être un peu extrême parfois,
mais sans jamais regretter les gestes posés. Je ne peux pas faire les choses à
moitié; je me lance, je les fais et, à ce moment-là, je n’éprouve aucun
regret. Cette musique représente
vraiment pour moi les tripes, la passion maximale. Les personnages que je chante
regretteront peut-être leurs actions, par exemple Alfredo dans La
traviata. Il est tellement passionné, mais finira par dire des choses
qu’il regrettera, car il n’a pas toutes les informations en main. Quand il
réalise l’erreur commise, il revient sur ses paroles. C’est ce que j’aime de
l’opéra, ces personnages extrêmes, qui n’ont pas de filtre à la limite. À
l’opposé de ce personnage, celui de L’Arlesiana de Cilea (1866-1950)
possède une ouverture, cette passion qui mène à la confidence, qui permet de
réfléchir à voix haute. Cela devient un autre visage de la passion totale. Dans
I
Pagliacci de Leoncavallo (1857-1919), on s’arrache le cœur, les tripes,
on les met par terre et on pile dessus. En tant que chanteur, j’ai aussi le
plaisir de jouer un personnage à des lieues de ce que je suis. Même dans la
détresse, je n’aurai jamais cette violence-là,
n’irai jamais aussi loin. C’est la découverte, l’inconnu, un
énorme défi quand on aborde tout l’opéra, car le rôle est tellement
passionné qu’il faut réussir à se rendre au bout dans les meilleures
conditions. Quand j’ai considéré devenir chanteur d’opéra et m’inscrire au
conservatoire, mon rêve était de chanter un jour I pagliacci. Après toutes
ces années, mon personnage préféré reste Canio. »
Programme avec Marc Hervieux, 10 et 11 février 2012
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire