Ce matin-là, entre tes doigts, tes mots, tes regards, tu as broyé mon cœur.
Alors que des bribes de moi se dispersaient en sol allemand se sont cristallisées
l’inquiétude ressentie avant le vol, la symbiose condamnée sans doute dès le
premier jour à mourir sous cette forme, une immense tristesse. Les larmes
refoulées donneraient à ma découverte de Berlin un goût mi-amer, mi-acidulé,
entre regret et incompréhension. Les plaies béantes de la ville magnifieraient
les miennes, le mur détruit, mais toujours si présent, devenant réplique de celui
que tu avais choisi d’ériger tout autour de toi, par insécurité, par jalousie,
par désespoir de ne plus pouvoir partager ces instants avec Lui, l’absent.
Jusqu’à ce que le train quitte Bielefeld, j’ai eu peur que tu en descendes,
que tu retournes t’enfermer dans ton grenier, te laisser ensorceler par la voix
de Pierre Lapointe qui chanterait : « J’ai fait cet étrange rêve, où
nous étions tous deux. » Mantra,
invocation, supplique. J’avais espéré qu’au cours des trois heures du trajet les
conversations se bousculeraient, les impressions se chevaucheraient. Dans un
wagon bondé, j’avais plutôt dû décrypter un silence assourdissant, langue dont
je ne connaissais aucunement la syntaxe, dans laquelle le verbe comprendre ne
se conjuguait qu’au conditionnel passé. « Tu m’aurais compris, si seulement tu
m’avais aimé sans conditions », semblaient me hurler tes réticences.
Pendant presque 72 heures, j’aurais la sensation de marcher sur la pointe
des pieds, malgré le claquement grossier de mes bottes sur les pavés, de devoir
déminer à mains nues un lieu dont j’ignorais la topographie, dans cette
lointaine contrée qui m’avait poussée dans mes derniers retranchements.
J’aurais voulu pouvoir m’expliquer dans ta langue, te dire que tu m’avais mal lue,
te faire comprendre que l’Allemagne avait ébranlé en moi des assises dont je sous-estimais
la profondeur, entre exaltation des nouvelles rencontres et chagrin de te
savoir prisonnier de l’étau de l’habitude.
Berlin restait pour moi à découvrir, alors que tu te sentais incapable de
t’y reconnaître. Elle t’avait vu jouir entre ses bras, mais aussi pleurer de
dépit. L’effervescence de ses rues avait décomposé cette armure patiemment
construite, l’indifférence derrière laquelle tu t’étais réfugié. Pourtant, quand
nous sommes sortis de la salle de concert, je t’ai retrouvé ; le temps
d’un soupir, la musique avait aboli une fois encore les frontières érigées. La
somptuosité des cordes du Philharmonique de Berlin, la rondeur du hautbois, l’éclat
des cuivres, la direction souple du directeur musical avaient contribué à une
courte trêve. Peut-être que, ce soir-là, seule cette langue parfaitement
maîtrisée nous garantirait un terrain neutre.
Au restaurant, trois groupes de complices offraient un contrepoint à ton
silence. À ma gauche, deux amis entretenaient une conversation de toute
évidence ludique. À ma droite, un homme et une femme côte à côte partageaient
un même verre de vin rouge. Derrière
toi, un couple s’apprivoisait, le genou de l’une se pressant contre celui de
l’autre, confidence, invitation, secret, déposés dans une oreille attentive. Sans
crier gare, les larmes ont coulé sur les joues de l’homme, aussitôt repoussées
du revers de la main. Quelle phrase prononcée avait bien pu révéler sa
fragilité ? J’ai envié sa transparence. Leurs lèvres se sont cherchées,
presque maladroitement, leurs doigts étreints. J’ai détourné le regard. Tu
n’avais pas bougé, enroulant avec application tes tagliatelles, drapé dans ta
solitude, indéchiffrable. À cette seconde précise, j’ai ressenti la nostalgie
de mon bras sous le tien quand, moins d’une semaine auparavant, encore alter égos, nous remontions d’un même
pas vers Siegfriedstrasse.
Moulue par les émotions contradictoires, je m’étais ensuite effondrée dans
un sommeil sans appel. Dormir pour oublier, comme lorsque l’on se laisse happer
par le gouffre de l’alcool. Le lendemain, tu avais avancé quelques formules de
politesse convenues. Après un repas pris dans une pizzeria bruyante branchée,
tu avais décidé de me suivre à la Neue Nationalgalerie, même si tu aurais
sans doute préféré rentrer à l’appartement. Civilité ? Volonté de
rattraper le passé ? Je me suis abandonnée à la sourde violence des
Beckmann, ai tenté de capter ton reflet dans un bronze d’Arp, me suis
subrepticement rapprochée de toi dans la salle regroupant les Belling.
En sortant, je me suis fondu dans ton ombre, en direction de la Brandenburger Tor, alors que tu dissertais
sur l’architecture de la ville, guide récalcitrant commentant entre deux
cigarettes, deux amertumes. Avions-nous atteint la limite de ce que nous pouvions
exprimer dans une langue seconde ?
Admettre que les dernières heures du périple s’écriraient à la première
personne du singulier. Visiter le mur, seule. En percevoir l’absurdité jusqu’au
malaise. Sentir les
larmes s'emprisonner dans ma gorge en contemplant de la tourelle de Bernauerstrasse
ces restes d'insolence, d'arrogance. Recevoir à la fois comme une gifle et un appel
le calme du cimetière adjacent. Paradoxe du sommeil éternel à quelques mètres
de la haine, de la honte.
Arpenter les rues de Mitte, quelques heures après. Les boutiques qui se
suivent, les pans d’histoire qui s’immiscent à chaque intersection, façade
lézardée datant de l’ère soviétique voisinant un édifice entièrement
reconstruit ; partout, retrouver cette juxtaposition de laideur et de
beauté.
M’engouffrer dans le Kaufhaus d’Alexanderplatz
et glisser dans mon sac quelques babioles.
Braver de nouveau la grisaille pour retrouver un de tes amis au café ;
anglais nasal, agressant, tranchant. Voir surgir Jorg après alors que j’avalais
une dernière gorgée de prosecco. Bafouiller quelques phrases en allemand,
déchiffrer son langage corporel, éprouver un pincement en écoutant The Partisan de Leonard Cohen filtrer de
son lecteur mp3. Réaliser, sans y croire totalement que, pour la première fois
en trois jours, tu acceptais l’offrande de mes mots, ma main sur ton dos,
pendant que ma cuisse se laissait aimanter par celle de Jorg. Frémir quand il
m’avait demandé, alors que tu disparaissais fumer une de tes éternelles
Gauloises si, au cours de la dernière semaine, tu avais touché au piano. Ma
tête avait oscillé, de façon presque imperceptible, de gauche à droite. Sa voix
s’était muée en un long soupir. Schade.
Dommage.
Une fois ma valise bouclée, tu avais traîné devant ma chambre, souhaitant
peut-être nier l’imminence du départ. Je n’avais pu retenir la question qui me
brûlait les lèvres. Are you still mad at
me ? Ta réponse, rapide, en français, m’avait soulagée. Avoir besoin
de tes bras autour de ma taille, de retrouver ton parfum, de croire que de
cette blessure-là aussi je guérirais, que l’on m’entourerait. J’aurais voulu
que tu me dises Alles ist gut, me racontes
une histoire qui me fasse rire. Une fois encore, comme dans le Mémorial aux
Juifs assassinés d’Europe, tu m’échapperais, préférant avancer seul. Allein. Juste une seconde, retourne-toi.
Turn around, bright eyes… La porte
s’est refermée derrière moi avec un claquement sec.
Berlin demeurerait pour
moi la ville grise, celle du mur, de la flétrissure, de l’humidité qui ronge
plus que les os. J’errerais distraitement dans l’aéroport Tegel, laissant
mes doigts glisser sur des cartes postales aux couleurs criardes, puis me
déciderais à passer le contrôle de sécurité. Entre Berlin et Zurich, je feuilletterais
le Zeit, incapable encore de
m’extraire de ce pays qui m’avait révélé tes failles, mais aussi les miennes,
tentant de déchiffrer des articles évoquant des concerts dont je ne pourrais
que rêver. Entre Zurich et Montréal, suspendue à des milliers de kilomètres
entre ciel et terre, aux
côtés d'un grand-père israélien qui ne communiquait qu'avec le regard, repoussant
le moment de me replonger dans Le loup des steppes, j'écrirais. Pour
arrêter le temps, endiguer la tristesse. Une douzaine de pages de carnet
bleuies par un Stabilo ramassé devant l'édifice vitré de la Deutsche Bahn.
Quelques centaines de mots pour nommer la blessure, pour qu’elle ne devienne point
brèche.
Oublier un fuseau
horaire pour retrouver le mien, passer du « Hallo,
ich komme aus Kanada » à « Je reviens à Montréal ». Me réapproprier
doucement ma langue maternelle, sans pouvoir retenir des bribes d'anglais,
d'allemand. Arpenter ma ville natale sous
le soleil éblouissant de février, devinant que la nuit suivante, le corps semblerait
somnoler sur un continent alors que l'esprit serait encore hanté par l'autre.
Texte soumis au Prix littéraire Radio-Canada
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire