jeudi 2 février 2012

Murs


Ce matin-là, entre tes doigts, tes mots, tes regards, tu as broyé mon cœur. Alors que des bribes de moi se dispersaient en sol allemand se sont cristallisées l’inquiétude ressentie avant le vol, la symbiose condamnée sans doute dès le premier jour à mourir sous cette forme, une immense tristesse. Les larmes refoulées donneraient à ma découverte de Berlin un goût mi-amer, mi-acidulé, entre regret et incompréhension. Les plaies béantes de la ville magnifieraient les miennes, le mur détruit, mais toujours si présent, devenant réplique de celui que tu avais choisi d’ériger tout autour de toi, par insécurité, par jalousie, par désespoir de ne plus pouvoir partager ces instants avec Lui, l’absent.
Jusqu’à ce que le train quitte Bielefeld, j’ai eu peur que tu en descendes, que tu retournes t’enfermer dans ton grenier, te laisser ensorceler par la voix de Pierre Lapointe qui chanterait : « J’ai fait cet étrange rêve, où nous étions tous deux. »  Mantra, invocation, supplique. J’avais espéré qu’au cours des trois heures du trajet les conversations se bousculeraient, les impressions se chevaucheraient. Dans un wagon bondé, j’avais plutôt dû décrypter un silence assourdissant, langue dont je ne connaissais aucunement la syntaxe, dans laquelle le verbe comprendre ne se conjuguait qu’au conditionnel passé. « Tu m’aurais compris, si seulement tu m’avais aimé sans conditions », semblaient me hurler tes réticences.
Pendant presque 72 heures, j’aurais la sensation de marcher sur la pointe des pieds, malgré le claquement grossier de mes bottes sur les pavés, de devoir déminer à mains nues un lieu dont j’ignorais la topographie, dans cette lointaine contrée qui m’avait poussée dans mes derniers retranchements. J’aurais voulu pouvoir m’expliquer dans ta langue, te dire que tu m’avais mal lue, te faire comprendre que l’Allemagne avait ébranlé en moi des assises dont je sous-estimais la profondeur, entre exaltation des nouvelles rencontres et chagrin de te savoir prisonnier de l’étau de l’habitude.



Berlin restait pour moi à découvrir, alors que tu te sentais incapable de t’y reconnaître. Elle t’avait vu jouir entre ses bras, mais aussi pleurer de dépit. L’effervescence de ses rues avait décomposé cette armure patiemment construite, l’indifférence derrière laquelle tu t’étais réfugié. Pourtant, quand nous sommes sortis de la salle de concert, je t’ai retrouvé ; le temps d’un soupir, la musique avait aboli une fois encore les frontières érigées. La somptuosité des cordes du Philharmonique de Berlin, la rondeur du hautbois, l’éclat des cuivres, la direction souple du directeur musical avaient contribué à une courte trêve. Peut-être que, ce soir-là, seule cette langue parfaitement maîtrisée nous garantirait un terrain neutre.
Au restaurant, trois groupes de complices offraient un contrepoint à ton silence. À ma gauche, deux amis entretenaient une conversation de toute évidence ludique. À ma droite, un homme et une femme côte à côte partageaient un même verre de vin  rouge. Derrière toi, un couple s’apprivoisait, le genou de l’une se pressant contre celui de l’autre, confidence, invitation, secret, déposés dans une oreille attentive. Sans crier gare, les larmes ont coulé sur les joues de l’homme, aussitôt repoussées du revers de la main. Quelle phrase prononcée avait bien pu révéler sa fragilité ? J’ai envié sa transparence. Leurs lèvres se sont cherchées, presque maladroitement, leurs doigts étreints. J’ai détourné le regard. Tu n’avais pas bougé, enroulant avec application tes tagliatelles, drapé dans ta solitude, indéchiffrable. À cette seconde précise, j’ai ressenti la nostalgie de mon bras sous le tien quand, moins d’une semaine auparavant, encore alter égos, nous remontions d’un même pas vers Siegfriedstrasse.
Moulue par les émotions contradictoires, je m’étais ensuite effondrée dans un sommeil sans appel. Dormir pour oublier, comme lorsque l’on se laisse happer par le gouffre de l’alcool. Le lendemain, tu avais avancé quelques formules de politesse convenues. Après un repas pris dans une pizzeria bruyante branchée, tu avais décidé de me suivre à la Neue Nationalgalerie, même si tu aurais sans doute préféré rentrer à l’appartement. Civilité ? Volonté de rattraper le passé ? Je me suis abandonnée  à la sourde violence des Beckmann, ai tenté de capter ton reflet dans un bronze d’Arp, me suis subrepticement rapprochée de toi dans la salle regroupant les Belling.
En sortant, je me suis fondu dans ton ombre, en direction de la Brandenburger Tor, alors que tu dissertais sur l’architecture de la ville, guide récalcitrant commentant entre deux cigarettes, deux amertumes. Avions-nous atteint la limite de ce que nous pouvions exprimer dans une langue seconde ?



Admettre que les dernières heures du périple s’écriraient à la première personne du singulier. Visiter le mur, seule. En percevoir l’absurdité jusqu’au malaise. Sentir les larmes s'emprisonner dans ma gorge en contemplant de la tourelle de Bernauerstrasse ces restes d'insolence, d'arrogance. Recevoir à la fois comme une gifle et un appel le calme du cimetière adjacent. Paradoxe du sommeil éternel à quelques mètres de la haine, de la honte.
Arpenter les rues de Mitte, quelques heures après. Les boutiques qui se suivent, les pans d’histoire qui s’immiscent à chaque intersection, façade lézardée datant de l’ère soviétique voisinant un édifice entièrement reconstruit ; partout, retrouver cette juxtaposition de laideur et de beauté.
M’engouffrer dans le Kaufhaus d’Alexanderplatz et glisser dans mon sac quelques babioles. Braver de nouveau la grisaille pour retrouver un de tes amis au café ; anglais nasal, agressant, tranchant. Voir surgir Jorg après alors que j’avalais une dernière gorgée de prosecco. Bafouiller quelques phrases en allemand, déchiffrer son langage corporel, éprouver un pincement en écoutant The Partisan de Leonard Cohen filtrer de son lecteur mp3. Réaliser, sans y croire totalement que, pour la première fois en trois jours, tu acceptais l’offrande de mes mots, ma main sur ton dos, pendant que ma cuisse se laissait aimanter par celle de Jorg. Frémir quand il m’avait demandé, alors que tu disparaissais fumer une de tes éternelles Gauloises si, au cours de la dernière semaine, tu avais touché au piano. Ma tête avait oscillé, de façon presque imperceptible, de gauche à droite. Sa voix s’était muée en un long soupir. Schade.  Dommage.
Une fois ma valise bouclée, tu avais traîné devant ma chambre, souhaitant peut-être nier l’imminence du départ. Je n’avais pu retenir la question qui me brûlait les lèvres. Are you still mad at me ? Ta réponse, rapide, en français, m’avait soulagée. Avoir besoin de tes bras autour de ma taille, de retrouver ton parfum, de croire que de cette blessure-là aussi je guérirais, que l’on m’entourerait. J’aurais voulu que tu me dises Alles ist gut, me racontes une histoire qui me fasse rire. Une fois encore, comme dans le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, tu m’échapperais, préférant avancer seul. Allein. Juste une seconde, retourne-toi. Turn around, bright eyes… La porte s’est refermée derrière moi avec un claquement sec.



Berlin demeurerait pour moi la ville grise, celle du mur, de la flétrissure, de l’humidité qui ronge plus que les os. J’errerais distraitement dans l’aéroport Tegel, laissant mes doigts glisser sur des cartes postales aux couleurs criardes, puis me déciderais à passer le contrôle de sécurité. Entre Berlin et Zurich, je feuilletterais le Zeit, incapable encore de m’extraire de ce pays qui m’avait révélé tes failles, mais aussi les miennes, tentant de déchiffrer des articles évoquant des concerts dont je ne pourrais que rêver. Entre Zurich et Montréal, suspendue à des milliers de kilomètres entre ciel et terre, aux côtés d'un grand-père israélien qui ne communiquait qu'avec le regard, repoussant le moment de  me replonger dans Le loup des steppes, j'écrirais. Pour arrêter le temps, endiguer la tristesse. Une douzaine de pages de carnet bleuies par un Stabilo ramassé devant l'édifice vitré de la Deutsche Bahn. Quelques centaines de mots pour nommer la blessure, pour qu’elle ne devienne point brèche.
Oublier un fuseau horaire pour retrouver le mien, passer du « Hallo, ich komme aus Kanada » à « Je reviens à Montréal ». Me réapproprier doucement ma langue maternelle, sans pouvoir retenir des bribes d'anglais, d'allemand. Arpenter ma ville  natale sous le soleil éblouissant de février, devinant que la nuit suivante, le corps semblerait somnoler sur un continent alors que l'esprit serait encore hanté par l'autre.

 Texte soumis au Prix littéraire Radio-Canada

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