jeudi 23 février 2012

Composer : un geste de son temps

Avant toute chose, les compositeurs souhaitent transmettre un portrait le plus fidèle possible du monde qui les entoure. Ils restent tributaires des autres arts, mais aussi des nouvelles technologies, en pleine explosion au 20e siècle. Songeons qu’au cours du même siècle, on a vu l’avènement de l’automobile, de l’avion, des fusées, de la télévision, de l’ordinateur et connu des progrès spectaculaires en médecine et en sciences.
Debussy, chef de file de ce qu’on a appelé, par analogie avec la peinture, l’impressionnisme musical, intégrera le premier des sonorités exotiques, sans aucun lien avec l’héritage européen, à ses œuvres (gamelan balinais, musique orientale ou jazz par exemple). L’impressionnisme sera rapidement balayé par le cubisme, mouvement caractérisé par l’abandon de l’imitation réaliste au profit d’une multiplication des angles de vision et d’une décomposition des motifs, comme le fait Picasso dans Les Demoiselles d’Avignon, en transformant des corps de femmes en formes géométriques essentiellement abstraites. En musique, on peut notamment y associer Igor Stravinski (1882-1971) qui en mêlant polytonalité et rythmes irréguliers stoppera de façon irréversible le courant romantique du 19e siècle.

À travers sa dimension expressive, L’Oiseau de feu laisse la voie libre au ballet moderne. Plutôt que d’adapter la chorégraphie à une partition existante, le directeur des Ballets russes Serge Diaghilev demande à Stravinski, alors inconnu, d’écrire une œuvre originale. La première triomphale en 1910 lancera sa carrière.

Le compositeur traite de façon particulièrement habile cette histoire inspirée de vieux contes russes. Les personnages humains (Ivan et les princesses) se voient offrir des mélodies empruntées au répertoire populaire tandis que les personnages fantastiques (l’oiseau de feu, Kostcheï) sont enveloppés d’harmonies très chromatiques et d’une instrumentation riche. Tous sont associés à une symbolique sonore : Kostcheï aux timbres graves, les treize princesses à des cercles de motifs, l’oiseau de feu à des jeux de trémolos, des harpes et des bois clairs et Ivan au cor.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’expressionnisme et l’art abstrait permettront l’émergence d’une première génération de musiciens contemporains. Caractérisé par l’expression de l’angoisse existentielle au moyen d’oppositions brutales et de formes simplifiées, l’expressionnisme rejette l’objectivité. Le chef-d’œuvre d’Edvard Munch Le Cri représente parfaitement le mouvement en exprimant la solitude de l’homme dans la nature. L’art abstrait quant à lui ne montre jamais les choses telles qu’elles le sont dans la réalité. Parallèlement, Schoenberg explorera de nouvelles façons de traiter le matériau musical, par exemple à travers le dodécaphonisme, qui abolit toute hiérarchie entre les sons. Le peintre Wassily Kandinsky lui écrira d’ailleurs : « Vous avez réalisé dans vos œuvres ce dont j’avais, dans une forme à vrai dire imprécise, un si grand désir en musique. Le destin spécifique, le cheminement autonome, la vie propre enfin des voix individuelles dans vos compositions sont justement ce que moi aussi je recherche sous une forme picturale. »

Une deuxième génération se manifeste après la Seconde Guerre mondiale. On y retrouve Alban Berg et Anton Webern, deux disciples de Schoenberg, ainsi que des créateurs de formes nouvelles, dont Iannis Xenakis, Luigi Nono, György Ligeti, Olivier Messiaen et Pierre Boulez (né en 1925), disciple de Messiaen et maître de Peter Eötvös qui dirige l’OSM ce soir.

Collaborateur privilégié du Cleveland Orchestra depuis plus de 40 ans,  fondateur mythique de l’Ensemble Intercontemporain et de l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (IRCAM), successeur de Leonard Bernstein à la tête du New York Philharmonic, compositeur, théoricien, Pierre Boulez  connaît une carrière protéiforme.

Répons a été conçu au début des années 1980 pour deux pianos, une harpe, un vibraphone, un xylophone, un glockenspiel, un cymbalum, un ensemble (l’orchestre) et électronique en direct, qui spatialise le son des solistes grâce à un ordinateur et six haut-parleurs, ce qui offre à chaque auditeur, selon son emplacement, une expérience totalement différente. Après une introduction dédiée à des solos, huit sections développeront chacune une idée, ce qui permettra l’édification d’une cathédrale sonore. Après une longue montée, la pièce se dissoudra dans le silence.  « Toute interprétation laisse place à des surprises. Il ne faut pas considérer un texte comme une suite logique d’opérations, mais comme une suite logique d’opérations illogiques », explique Boulez.

Lesquels des compositeurs d’aujourd’hui  posséderont leur page dans les encyclopédies? Ceux dont la forte personnalité s’inscrira comme témoin de son époque. Les deux entendus ce soir conserveront certes leur place au panthéon.

OSM 15 mars 2012, événement à la Galerie L'Arsenal

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