lundi 2 avril 2012

Récital Kissin

« Dans la sonate, forme essentiellement dramatique, sont réunies d’une part la dimension émotionnelle et la représentation vivante d’un drame scénique accompli et d’autre part la concision d’une courte nouvelle », explique le musicologue et compositeur britannique Sir Donald Francis Tovey. Quelle meilleure façon de voyager dans l’histoire du piano que de proposer un triptyque de sonates ayant marqué leur époque, signées par des compositeurs aux personnalités fortes, ayant repoussé les limites du genre.

Ludwig van Beethoven
Né à Bonn le 16 décembre 1770
Mort à Vienne le 26 mars 1827

Sonate pour piano en do dièse mineur, « Quasi una fantasia », opus 27 no 2

Charnière entre les époques classique et romantique, Beethoven marque de son sceau tout ce qu’il touche. Il possède un don incontestable pour développer avec brio le plus petit motif (très souvent, un accord, comme ici, tant dans le premier mouvement, succession d’accords brisés, que dans le dernier, motifs arpégés couvrant tout le piano), privilégie une certaine impétuosité mélodique et des changements abrupts de textures, s’affranchissant des formes établies (proposant par exemple un hybride entre sonate et fantaisie) pour les transformer en véhicule d’expression du soi.  « Du foyer de l’enthousiasme, je laisse échapper la mélodie, haletant, je la rejoins : elle s’envole de nouveau, elle disparait, elle plonge dans un chaos d’émotions diverses, écrit-il. Je l’étreins encore, je la saisis; plein de ravissement, je l’étreins avec délire; rien ne plus m’en séparer. Je la multiplie alors par les modulations et, enfin, je triomphe de la première idée musicale. »

Dédiée à la comtesse Giulietta Guicciardi, dont il aurait alors été amoureux, la Sonate pour piano no 14 a été composée en 1801, alors que Beethoven prenait conscience de sa surdité naissante. Dès sa création, elle devait connaître un succès fulgurant, tant critique que public, l’Allgemeine Musikalische Zeitung n’hésitant pas à parler d’une « fantaisie d'une unité parfaite, inspirée par un sentiment nu, profond et intime, taillé d'un seul bloc de marbre ».

Le surnom « clair de lune » lui a été attribué en 1832 par le poète Ludwig Rellstab, qui voyait en son célèbre premier mouvement une « barque au clair de lune sur le Lac des Quatre-Cantons ». Certains ont plutôt évoqué une marche funèbre (établissant des parallèles avec le motif de la mort du commandeur dans Don Giovanni de Mozart, également en do dièse mineur), Czerny parlant quant à lui d’« une scène nocturne, dans laquelle une voici fantomatique plaintive résonne au loin  ».    
Après le scherzo, « une fleur entre deux gouffres  » selon Liszt, le finale, qui aurait servi d’inspiration à la Fantaisie-Impromptu de Chopin, se veut, pour reprendre les termes du musicologue Charles Rosen, « une représentation d’émotion la plus débridée. Même aujourd’hui, 200 ans plus tard, sa férocité est stupéfiante . »

Samuel Barber
Né à West Chester (Pennsylvanie) le 9 mars 1910
Mort à New York le 23 janvier 1981

Sonate en mi bémol mineur, opus 26

Écrite en 1949 pour le 25e anniversaire de la League of Composers, la Sonate de Barber exploite aussi bien palette sonore que registre de l’instrument, se révélant un véritable défi pour le pianiste, tant au niveau de la virtuosité que de l’endurance.

Même si ancrée en mi bémol mineur, elle n’établit la tonalité principale pour la première fois que dans les dernières pages de son mouvement initial. Le compositeur choisit plutôt de travailler de façon dodécaphonique, mais en privilégiant une reconnaissance des textures. Ainsi, les deux thèmes se veulent en opposition d’ambitus et de rythme, le premier s’érigeant sur des secondes mineures ascendantes et descendantes martelées, le second sur des motifs arpégés fluides.

Plus ancré dans la tonalité, le scherzo laisse l’auditeur bouche bée, son effervescence naturelle permettant de dissimuler alternance de rythmes binaires et ternaires et bitonalité, élément plus ludique que perturbateur.

L’Adagio mesto privilégie au contraire une introspection qui semble abolir toute notion concertée de durée. Qualifié par le biographe du compositeur Nathan Brodeur de « mouvement le plus tragique de tous ceux que Barber a écrits », il peut être considéré hommage au sens de l’architecture de Bach.

Le finale fugué a été intégré à la suggestion du mythique Vladimir Horowitz, premier pianiste à faire sienne l’œuvre, conscient qu’un mouvement flamboyant – mais non dépourvu de substance – séduirait le public.

Si Horowitz disait de son ami Barber qu’il demeurait « l’un des quelques rares compositeurs américains qui savent comment écrire pour le piano », ce dernier a admis avoir été influencé par le jeu du premier et les forces de l’école de piano russe : palette élargie des textures, rubatos subtils et puissance de la sonorité, autant de qualités transmises ce soir par Evgeny Kissin.

Frédéric Chopin
Né à Zelazowa-Wola, près de Varsovie le 1er mars 1810
Mort à Paris le 17 octobre 1849

Nocturne en la bémol majeur, opus 32 no 2
Sonate no 3 en si mineur, opus 58


S’il n’a pas inventé le nocturne (on le devrait plutôt à John Field), Chopin a porté la forme à un sommet. Le diptyque de l’opus 32, dédié à Camile de Billing, a été composé en 1837. Celui en la bémol majeur, mariage réussi entre chant et danse (il sera d’ailleurs orchestré dans le ballet Les Sylphides), propose une première section au souffle lyrique, soutenue par un accompagnement de valse tout en légèreté, qui se fond dans un passage plus rythmique. Le thème du début revient, de plus en plus orné, menant ce « poème musical » (comme l’appelait Gide) vers son dénouement. « Après avoir joué une immense quantité de notes et de notes, c’est la simplicité qui sort avec son charme, comme le dernier sceau de l’art, expliquait lui-même le compositeur. Quiconque veut arriver d’emblée à cela n’y parviendra jamais; on ne peut commencer par la fin. »

Première grande sonate romantique en si mineur, composée en 1844, la Troisième Sonate demeure l’une des œuvres les plus magistrales écrites pour piano. « Couleur, grâce, passion, rêverie; le compositeur, à l’apogée de ses dons, en est maître », affirme avec raison le musicologue Arthur Hedley. Liszt recopiera la partition en modifiant son finale, Brahms l’éditer a dans son Gesamtausgabe et Franz Brendel, pourtant très critique du travail de Chopin, en parlera comme « l’une des publications les plus importantes du temps présent » dans son Neue Zeitschrift für Musik en 1845.

Tributaire de la tradition allemande, la sonate possède néanmoins la grâce du bel canto italien et la délicatesse parisienne associée à nombre de pages de Chopin. De l’envoutant premier mouvement au flamboyant finale, « chevauchée d’un cavalier imaginaire, d’un Mazeppa de rêve, galopant vers l’horizon » (Alfred Cortot) en passant par un exubérant scherzo, « enjoué, charmant, léger comme une campanule agitée par une brise légère  » (James Huneker) et un largo douloureusement serein, elle aborde une multitude de registres émotionnels, nous rappelant hors de tout doute que la musique demeure un langage capable de tout exprimer.


Récital OSM 26 avril

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