lundi 2 avril 2012

Tableaux d'Espagne

Peut-on réussir à capter l’essence de l’Espagne, berceau du flamenco, en quelques gestes musicaux? Plusieurs compositeurs ont tenté d’extraire un son, une couleur, un souffle, de ce terreau fertile. Nous entendrons ici des œuvres de Bizet et Ravel, certainement deux maîtres du genre, ainsi que l’une des pages les plus célèbres de Falla. Arc, pour violon et orchestre, de la compositrice canadienne Alexina Louie, complète le programme.

Georges Bizet
Né à Paris le 25 octobre 1838
Mort à Bougival le 3 juin 1875

Carmen, suite no 1

Si Carmen est peut-être devenu l’opéra le plus populaire de tous les temps, sa création le 3 mars 1875 à l’Opéra-comique de Paris devait se révéler un véritable four. « Le cœur de M. Bizet, blasé par l’école de la dissonance et de la recherche, a besoin de se refaire une virginité. Cet opéra n’est ni scénique, ni dramatique. Ce n’est pas avec des détails d’orchestre, qu’on peut exprimer musicalement les fureurs et les caprices de Mlle Carmen. Nourri des succulences harmoniques des chercheurs de la musique de l’avenir, Bizet s’est échauffé l’âme à ce qui régime qui tue le cœur », note ainsi Oscar Comettant dans Le Siècle. Quelques mois plus tard pourtant, en octobre, la production présentée à Vienne renversera complètement la vapeur et propulsera l’opéra vers la stratosphère. Le compositeur avait malheureusement succombé à des complications cardiaques en juin, à l’âge de 37 ans.

« Bizet, musicien solaire s’il en est, laisse ici s’épanouir un extraordinaire génie de la mélodie, soutenue par une orchestration magistrale où s’entrelacent les modulations les plus audacieuses », explique le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus dans C’est un fait, Carmen est devenue un mythe. « Mais, surtout, nous sommes, avec Carmen, en présence de l’archétype de ce qui caractérise l’esprit et le style si particulier de la musique française : clarté, sonorités limpides, élégance diaphane, suggestion, articulation, lisibilité qui préfigurent d’une certaine manière Massenet et Debussy. »

La suite no 1, assemblée après la mort du son auteur, reprend trois temps forts de l’opéra. L’« Aragonaise » (quatrième acte) accompagne les foules venues assister à la corrida, l’« intermezzo » (troisième acte) offre un instant en suspension, alors que la « Séguedille » (premier acte) permet à Carmen d’exprimer sa philosophie de vie.

Alexina Louie
Née à Vancouver le 30 juillet 1949
Habite actuellement à Toronto

Arc

Née dans une famille canadienne d’origine chinoise de deuxième génération, Alexina Louie possède un style musical très personnel, alliant sonorités de l’Orient, de l’Occident et influences diverses, acquises au fil de ses études en piano, composition et histoire de la musique, tant à l’Université de la Colombie-Britannique qu’à l’Université de la Californie à San Diego.

Ses œuvres ont été interprétées par orchestres, ensembles de musique contemporaine, chambristes et solistes canadiens en vue. L’OSM a notamment joué The Ringing Earth en 1989 lors de l’Assemblée générale des Nations Unies et, plus récemment, Take the Dog Sled, pour petit ensemble et chants gutturaux inuit, lors de la tournée au Nunavik.

Elle a reçu de nombreux prix et distinctions, dont des Juno dans la catégorie « meilleure composition classique » pour Songs of Paradise (1988) et Shattered Night, Shivering Stars (2000), le premier Prix de musique de concert de la SOCAN à titre de compositeur le plus souvent joué au cours de l’année (en 1990 et 1992) et le Prix national de musique Joan Chalmers (1994).

Commandé par le violoniste Corey Cerovsek, qui l’a créé en 1992 avec l’Okanagan Symphony, Arc suit la forme du concerto classique en trois mouvements (rapide-lent-rapide). Mme Louie explique en ces termes le titre : « En électricité, on définit l’arc comme la bande d’étincelles très lumineuses qui se forme entre deux électrodes rapprochées, lorsqu’un courant électrique les relie entre elles, à la manière d’un pont incandescent . » Cette incandescence est transmise par la grande virtuosité de la partie soliste. L’œuvre est dédiée à la deuxième fille de la compositrice, Jade, née un mois après son achèvement.

Maurice Ravel
Né à Ciboure (Pyrénées-Atlantiques) le 7 mars 1875
Mort à Paris le 28 décembre 1937

Rapsodie espagnole


Né tout près de la frontière espagnole d’une mère basque, Ravel est revenu à plusieurs reprises au cours de sa carrière à la palette ibérique. Dédiée à son professeur de piano Charles Wilfrid de Bériot, la Rapsodie espagnole a d’abord été écrite pour deux pianos, puis rapidement orchestrée. Elle sera créée le 5 mars 1908 par l’Orchestre des Concerts Colonne, avec un succès mitigé, mais devait séduire Manuel de Falla.

Composée d’un prélude et trois danses, la Rapsodie espagnole reprend l’architecture de la suite baroque et confirme les dons exceptionnels d’orchestrateur du compositeur. Le critique américain Lawrence Gilman avance : « Ravel a déversé sa boîte de peinture dans l’orchestre pour peindre cette œuvre […] un tohu-bohu fantastique et éclatant, un pot-pourri de coloris magnifiques et délicats, d’humeurs grotesques, d’arabesques ingénieuses et enchanteresses . »

Manuel de Falla
Né à Cadix le 23 novembre 1876
Mort à Alta Gracia(Argentine) le 14 novembre 1946

Le Tricorne, suites nos 1 et 2

« La musique de Falla n'est pas une personne facile. Elle ne divulgue pas volontiers son secret aux profanes. Non pas qu'elle soit hermétique ou trop orgueilleuse, et qu'elle dédaigne le charme ordinaire qui facilite les conquêtes. Mais le style, la langue, l'aspect et la matière de cette musique sont d'un choix tel qu'on peut bien n'y rien voir d'abord.

Il faut vivre dans son intimité pour pénétrer le secret de son économie. Il faut la fréquenter assidûment. Dès lors, on comprend les lois rigoureuses de cet art puissant, riche, somptueux, qui ne déteste rien tant que la facilité des prodigues qui ne savent pas choisir. » Voilà en quels termes Léo-Pol Morin évoque l’univers de Falla dans Musique en 1946.

Ami de Debussy, Dukas, Albéniz, Stravinski et Ravel, Manuel de Falla côtoie également Diaghilev, fondateur des Ballets russes, lors de son séjour parisien prolongé. (Il devait y passer une semaine; il y demeura sept ans.) En 1916, ce dernier propose au compositeur espagnol de s’inspirer d’épisodes du Sombrero de tres picos de Pedro de Alarcón. Une première ébauche est complétée l’année suivante; Diaghilev et le chorégraphe Léonide Massine comprennent tout de suite que de Falla a capté l’essence du grand spectacle qu’ils souhaitent monter. Le compositeur retravaille cette première version pour en tirer un ballet en deux parties, qui suit l’argument de la novella picaresque presque pas à pas. Créé le 22 juillet 1919, il allie admirablement classicisme, modernisme et saveur espagnole, tant dans la musique, la chorégraphie que les décors, rideau de scène et costumes, signés Picasso.

Le livret narre les mésaventures rocambolesques d’un vieux corregidor (l’homme au tricorne) qui, épris d’une jolie meunière, se ridicule abondamment, au grand plaisir de la belle et de son époux, d’abord jaloux puis complice. Les deux suites reprennent l’ordre des tableaux dansés.


(OSM, 27 avril)

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