mercredi 10 juin 2009

La vie musicale à Trois-Rivières, 1920-1960

Quand on évoque aujourd’hui la vie musicale trifluvienne, plusieurs images surgissent spontanément : l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières, les multiples manécanteries, le nom de certains musiciens de la région reconnus sur les scènes nationale ou internationale. Pourtant, avant 1960, la diffusion de la musique classique reposait essentiellement sur les efforts de fervents amateurs qui, bénévolement, à travers fanfares, chorales, œuvraient dans l’ombre. Dans cet ouvrage particulièrement fouillé, mais néanmoins présenté dans un style accessible, enrichi d’une iconographie parfois émouvante, Amélie Mainville retrace le climat si particulier de ces 40 ans pendant lesquelles Trois-Rivières est passée de ville boudée par les grands artistes à lieu à la vitalité certaine. On découvre la petite histoire, souvent fascinante, de la démocratisation de l’accès à la musique classique, qui implique une éducation du public, et qui mènera à l’éclosion d’une nouvelle dynamique, grâce à des pionniers tels J.-Antonio Thompson (qui met sur pied une série de concerts commentés), Anaïs Allard-Rousseau ou Gilles Lefebvre (fondateurs du mouvement des Jeunesses Musicales du Canada). Une page méconnue de notre passé musical à s’approprier d’emblée!

La Scena musicale, juillet-août 2009

Pax (Petits Chanteurs du Mont-Royal)


« Chorus est consensio cantantium », écrivait saint Augustin dans son Psaume 149 au IVe siècle, locution latine qu’on pourrait traduire par « Le chœur est un ensemble de personnes chantant ensemble » mais aussi « Le chœur est un accord de chanteurs ». Il va plus loin : « Si nous chantons en chœur, nous chantons pour le cœur. » Selon les sources, le mot chœur serait dérivé du latin corona (couronne, position des choristes quand ils chantent) ou concordia (sans union, comment psalmodier ensemble?) ou encore du grec χάρά, joie ou allégresse. Une chose reste assurée : le chœur désarme les âmes et les unit en un geste d’une portée universelle. Après tout, « ceux qui s’assemblent pour chanter mettent en commun ce qu’ils ont de meilleur », soutenait l’essayiste Pierre Lasserre.

Le chant choral s’est vraisemblablement organisé de manière spontanée dès la nuit des temps et peut être considéré comme l’une des premières institutions sociales. Déjà, 3000 ans avant notre ère, la musique chorale jouait un rôle important dans les cérémonies religieuses et, chez les Perses, les enfants apprenaient par le chant les exploits des dieux et des hommes illustres. Saint Paul exhortait les fidèles à laisser leurs cœurs s’épancher vers Dieu par des psaumes, des hymnes et ces cantiques et les jeunes voix se sont très tôt greffées à ces démonstrations de foi, comme en témoignent des écrits datant du milieu du VIe siècle. Charlemagne insistera d’ailleurs en 789 sur la nécessité d’enseigner « les notes, le chant, le calcul et la grammaire ».

On entendra ici cinq pièces du XVIe siècle, dont Sicut cervus de Palestrina, chant qui tresse une série de lignes mélodiques en des arabesques délicates et l’intemporel Salve regina de Roland de Lassus.

À l’époque baroque, nul peut-être mieux que le compositeur vénitien Antonio Lotti, organiste et chantre à la basilique Saint-Marc, n’a su maîtriser l’art de traiter les voix de façon aussi naturelle.

Le XIXe siècle reste marquant pour la musique chorale, qui prend progressivement une place de plus en plus importante. Il n’est donc pas surprenant que des compositeurs comme César Franck (et son célèbre Panis angelicus), Camille Saint-Saëns, Johannes Brahms ou Guiseppe Verdi aient consacré certaines de leurs pages les plus inspirées aux chœurs.

Considéré comme l'un des principaux artisans du renouveau de la musique anglaise au XXe siècle, notamment chorale, Ralph Vaughan Williams se révèle un compositeur extrêmement prolifique, qui traduit avec maestria les atmosphères pastorales ou contemplatives. Particulièrement critique par rapport à ses compositions, Maurice Duruflé n’a laissé à l’opposé qu’une trentaine d’œuvres, dont son remarquable Requiem et ces Quatre motets, basés sur des motifs de chant grégorien, qu’il transforme en y juxtaposant des harmonies modales complexes.

Saint Basile parlait du pouvoir du chant « à unir les peuples dans la symphonie d'un seul chœur ». Le geste n’a rien perdu de sa pertinence aujourd’hui, comme en témoignent ce cantique du père Joseph Gélineau ou l’Ave Maria de Javier Busto. Demain comme hier, les grands compositeurs continueront de dédier aux chœurs des œuvres tour à tour intimes, majestueuses, bouleversantes, mais surtout profondément humaines.

Notes pour la pochette du prochain CD des Petits Chanteurs du Mont-Royal,
Pax, à paraître à l'automne.

Repousser ses limites

Vingt-cinq kilomètres de vélo, course à pied, rafting, escalade, six heures de sports extrêmes, cinquante-neuf garçons et filles extrêmement motivés : une équation explosive! Le RAID 2009, tenu le 29 mai dernier, se voulait une occasion exceptionnelle de dépassement pour les finissants du programme Défisport. Avant de donner le signal du départ, Bernard Arsenault, PDG du Marathon de Montréal Oasis a pris le temps d’échanger avec les participants et nous a confié que cette association entre les deux institutions s’était révélé une « véritable histoire d’amour ». « Les jeunes qui sont inscrits ici sont privilégiés, le Collège Sainte-Anne étant reconnu comme une institution avant-gardiste et ce, dans plusieurs domaines, a-t-il avancé. Quand, il y a quelques années, M. Cavenaghi m’a contacté pour impliquer les élèves du Collège à l’intérieur du marathon, c’était une première. Ils ont donné l’exemple et maintenant, plusieurs écoles participent au 5 km du Défi étudiant du Marathon! »

Il a salué la volonté et le courage des élèves : «Les jeunes devront allier l’effort au courage, au surpassement et j’ose espérer qu’ils seront fort satisfaits à la fin d’avoir atteint cet objectif. Ces jeunes sont nos leaders de demain, il faut en être conscient. » Il a également relevé un autre élément essentiel pour mener à terme cette compétition unique : la solidarité : « Notre société reste basée sur la cellule familiale, donc une équipe. Si une équipe veut réussir des choses, elle doit assumer des efforts ensemble; elle aura alors beaucoup plus de chances de réussir. »

Quand la question des études alarmantes décriant l’inactivité physique des jeunes a été abordée, il s’est aussitôt insurgé : « Je crois qu’à un moment, on a eu raison de voir notre jeunesse délaisser l’activité physique. Le Marathon a interrompu ses activités en 1990 parce que la jeune relève n’y était plus. Heureusement, depuis quatre ou cinq ans – et c’est un phénomène mondial –, la jeunesse est revenue. Je crois qu’elle a compris qu’il fallait non seulement s’amuser dans la vie, mais apprendre à se prendre en main. Regardez dans la rue, les jeunes sont de plus en plus présents au niveau du jogging, de la course à pied. Lorsque je regarde ce qui se passe au Collège Sainte-Anne, que je vois 800 jeunes se présenter au Défi étudiant, pour moi, c’est un message donné aux jeunes par les jeunes. Bravo, je les applaudis!»

Article à paraître dans La Clé à l'automne 2009.

jeudi 4 juin 2009

Apéro musical avec Marc Labrèche

Il nous a touchés dans L’Âge des ténèbres, nous a fait délirer avec ses triples rôles de Brett, Brad et Brenda dans Le Cœur a ses raisons, nous surprend toutes les semaines avec ses 3 600 secondes d’extase. Mi-blagueur, mi-tombeur, insaisissable, Marc Labrèche semble toujours là où on ne l’attend pas. Vous pensez l’avoir apprivoisé mais connaissez-vous ses goûts musicaux? Éclectiques, éclatés, exaltés, sans aucun doute. Il les partagera volontiers le 29 septembre, lors de la première d’une toute nouvelle série de concerts, Les Apéros de l’OSM, une façon des plus agréables de terminer la journée de travail. « Je t’attends, chérie… »

Magazine Place des Arts, septembre-octobre 2009

Un orchestre au bout des doigts

Habitué des palmarès et des couvertures de magazines spécialisés depuis l’adolescence, Maxim Vengerov est pourtant bien plus qu’un surdoué du violon qui collectionne honneurs et rendez-vous avec orchestres prestigieux. Malgré un horaire de concertiste surchargé, il n’a pas hésité à devenir ambassadeur de l’Unicef et à offrir des concerts aux réfugiés ou aux enfants soldats. Puis, l’air de rien, il s’est attaqué au fief des baroqueux, maniant archet et instrument d’époque. Il s’est ensuite consacré à l’alto et a enregistré le concerto dédié à l’instrument de Walton avec son mentor, Mstislav Rostropovitch – projet qui lui a d’ailleurs valu un Grammy en 2004. À l’instar de « Slava », l’appel de la baguette s’est fait sentir et, avec détermination, il s’est plongé dans des leçons de technique de direction d’orchestre.

À la suite à une blessure qui l’a récemment immobilisé, il en a profité pour approfondir le grand répertoire symphonique et il retrouvera l’OSM en tant que chef les 20 et 21 octobre, notamment dans la « Pathétique » de Tchaïkovski. « La baguette est un instrument de musique, tout comme le violon ou le piano, mais bien plus complexe, expliquait-il en mars dernier. Je ne dois pas seulement connaître ma partie, mais toute la partition. » Endosser l’habit de soliste, de maestro ou de professeur – Vengerov a mis sur pied une école pour musiciens doués à Migdal, en Israël – n’a au fond que très peu d’importance. Il s’agit de l’assumer avec totale conviction : « Je dois donner 100% de moi-même à l’école et à la direction. Les gens qui me connaissent comprennent qu’une fois que j’ai décidé de m’engager, je le fais au meilleur absolu de mes capacités. » Qu’on se le tienne pour dit…

Magazine Place des Arts, septembre-octobre 2009

lundi 1 juin 2009

Souvenirs de Florence


« Comme Florence est une ville chère à mon cœur. Plus vous y habitez et plus vous vous y attachez. Elle n’est pas une capitale bruyante dans laquelle vos yeux ne savent plus où se poser et qui vous épuise par son agitation. En même temps, il y a tant de choses d’intérêt artistique et historique qu’il n’y a aucune chance de s’y ennuyer. »

Tchaïkovski met les pieds à Florence pour la première fois en 1878, grâce à la générosité de madame von Meck, à qui il transmet ses impressions au jour le jour. D’emblée, il est séduit par les musées, les églises, les galeries d’art, mais les apprivoise en douceur, avec une certaine tendresse. Il s’y promène en début de matinée pour mieux retrouver sa table de travail vers onze heures. « Je ne puis commencer à vous dire combien glorieuse est la paix parfaite des soirées, quand tout ce que vous pouvez entendre est l’écho lointain des eaux de l’Arno se bousculant ou coulant doucement en pente. On ne pourrait imaginer un lieu plus confortable ou plus propice au travail. »

Jamais Tchaïkovski n’oubliera Florence et au début 1890, après le triomphe de la création de La Belle au bois dormant, il retrouve sa « ville de rêve ». Il y compose la plus grande partie de La Dame de pique et amorce son Sextuor à cordes, partition promise quatre ans auparavant au président de la Société impériale de musique de chambre de Saint-Pétersbourg. Après avoir conçu son opéra dans l’urgence, Tchaïkovski avance avec difficulté. Il écrit au pianiste Alexandre Siloti en juin 1890 : « J’ai tout le temps l’impression de ne pas avoir six voix, mais d’écrire pour orchestre dans une transcription pour six instruments. » À son frère, il précise : « Il faut six voix indépendantes et homogènes. C’est incroyablement difficile ! »

Une première audition privée a lieu à Moscou en novembre 1891, à laquelle assistent Alexandre Glazounov et Anatoli Liadov, qui émettent quelques réserves envers les deux derniers mouvements du sextuor. Avec conviction, Tchaïkovski s’attèle aux révisions. Enfin satisfait du résultat, il confie sa partition à son éditeur en juin et, six mois plus tard, l’œuvre est créée sous sa forme définitive à Saint-Pétersbourg.

Entre quatuor et symphonie pour cordes, Souvenir de Florence baigne dans une contagieuse joie de vivre, malgré sa tonalité mineure. Dans une lettre datée de 1892, Tchaïkovski évoque en ces termes l’œuvre : « Le premier mouvement doit être joué avec beaucoup de passion et d’entrain, le second chantant et le troisième facétieux; le quatrième, gai et décidé. »

Le premier mouvement, un rondo sur un rythme de valse, semble puiser son inspiration dans diverses chansons populaires. Le deuxième s’ouvre par un choral qui s’efface devant un thème qu’on croirait tiré de l’univers shakespearien qui a inspiré nombre de pages parmi les plus réussies du compositeur. L’Allegro moderato transmet ensuite admirablement un spleen associé à l’âme russe, les cordes allant jusqu’à imiter le son des balalaïkas. Le finale comprend un fugato dont Tchaïkovski se voulait particulièrement fier.

Si Souvenir de Florence s’avèrera l’ultime œuvre de musique de chambre de Tchaïkovski, son Quatuor en ré, opus 11 témoigne plutôt de ses premiers essais, fort convaincants. Dans cette œuvre datée de 1871 – et tout premier quatuor à cordes signé par un compositeur russe –, Tchaïkovski s’approche aussi près que possible de la musique pure et atteint un équilibre structural remarquable.

Tributaire de Schubert, le Moderato e semplice entretient des proportions classiques, contrebalancées par une asymétrie des détails, que ce soit la syncope du premier thème ou les chiffres indicateurs fluctuants du second, qui donne une impression de grande liberté. La richesse des textures est obtenue à travers un traitement contrapuntique du matériau.

Le deuxième, inspiré d’un chant folklorique traité librement, reste l’une des pages les plus célèbres de Tchaïkovski. De multiples arrangements verront le jour, dont un signé par Tchaïkovski lui-même, pour violoncelle et orchestre à cordes, réalisé quinze ans après. Si la popularité du mouvement exaspérait à l’occasion le compositeur – « Ils ne veulent connaître rien d’autre! » –, c’est pourtant une interprétation de ce mouvement qui devait devenir l’un des moments les plus mémorables de sa carrière. « De toute mon existence, je n’ai peut-être jamais été aussi flatté et ma fierté de compositeur aussi touchée que lorsque Léon Tolstoï, assis à côté de moi, fondit en larmes à l’écoute de l’Andante de mon Premier Quatuor », confiait-il à son journal dix ans plus tard.

L’attrayant scherzo fait alterner rythmes binaires et ternaires, alors qu’en totale opposition, le trio privilégie une certaine rigidité rythmique, atteinte notamment par la superposition.

Le finale dénoue et retisse deux thèmes, un premier, brillant et festif, le second, lyrique et typiquement russe. Tchaïkovski devait écrire deux autres quatuors à cordes mais, pour la plupart des amateurs, le premier demeure « le » quatuor du compositeur.

Notes pochette de CD disque I Musici, sortie prévue à l'automne

mardi 19 mai 2009

Athanase David, bâtisseur visionnaire

Fils d’un avocat, journaliste et homme politique, ami intime du premier ministre canadien Wilfrid Laurier, Louis Athanase David (1882-1953) laissera sa marque sur l’histoire québécoise. Avocat, homme politique, tribun, il s’avèrera le maître d’œuvre d’importantes mesures sociales et culturelles et défendra nombre de causes auxquelles il croit avec ferveur.

Après avoir exercé le droit, il fait son entrée dans l’arène politique sous la bannière libérale aux élections provinciales de 1916, comme député de Terrebonne. Après sa réélection en 1919, il entre au cabinet du premier ministre qui le nomme secrétaire de la province. Ce poste – qu’il assumera jusqu’en 1936 – traitait aussi bien des dossiers de l’éducation, de la santé, des affaires sociales que de la culture. En 1922, il fait d’ailleurs adopter la Loi pour encourager la production d’œuvres littéraires ou scientifiques, qui instaurera des prix (les Prix Athanase-David) décernés à des chercheurs et des écrivains. (Marie-Claire Blais, Réjean Ducharme, Anne Hébert, Gaston Miron, Jacques Poulin et Michel Tremblay comptent parmi les prestigieux lauréats.)

Président du Canadien de Montréal lors de trois conquêtes de la Coupe Stanley (de 1921 à 1931), il ressuscite aussi le club de baseball des Royaux de Montréal en 1928. Mû par le même intérêt que son épouse pour le développement de la vie musicale montréalaise, il jouera un rôle essentiel dans la fondation de l’OSM. Le 16 novembre 1934, sur les ondes radiophoniques montréalaises, il annonce la création de la Société des Concerts symphoniques de Montréal (CSM), orchestre constitué des meilleurs instrumentistes de la ville, placé sous la direction de chefs canadiens-français, qui souhaite offrir, dès l’hiver suivant, une série de six concerts à prix populaire.
Le 28 novembre, une campagne de souscription est lancée. Universitaires, professionnels et hommes d’affaires répondent massivement à l’appel et le gouvernement du Québec annonce qu’il octroie une somme de 3 000 $ à l’organisation. La date du premier concert est fixée au 14 janvier 1935, alors que les musiciens sont placés sous la direction de Rosario Bourdon, qui a refusé tout cachet pour prendre part à l’événement. On n’hésite pas à qualifier ces débuts de « remarquables » et de « brillants » tant dans la presse francophone qu’anglophone.

Athanase David sera également cofondateur avec sa femme des Festivals de Montréal et continuera de soutenir l’Orchestre de façon active jusqu’à sa mort.

Ajout aux notes de programme, OSM, 26 et 28 mai 2009