lundi 16 janvier 2012

Für Anna Magdalena

Ma mi, ma réson de vivre,

Quand tu trouveras ces feuillets déposés sur ton instrument, j’arpenterai les corridors de Saint Thomas entre deux répétitions. Je sais combien, ces jours-ci, tu te sens alourdie par ce nouvel être que tu portes et que j’aime déjà de tout mon être. Même si tu penses que j’y suis aveugle, je collectionne les petits gestes d’amour que tu poses au quotidien : la préparation des repas et la tenue de la maison, la tendresse que tu témoignes à nos enfants, la façon dont tu leur transmets les rudiments de la théorie musicale, ton rire qui s’unit aux leurs lors des séances de jeux. Je reconnais aussi l’étincelle qui passe dans ton regard lorsque tu réussis à voler quelques instants pour t’asseoir à l’instrument, seule face à ta musique, que ta voix s’élève sotto voce, dans la nuit largement entamée.

Tu te rappelles l’autre soir, je t’ai joué le début d’un Andante, inspiré par une page de Marcello entendue au café, devenue mienne, devenue tienne? Ton soprano cristallin a enlacé le chant de la main droite dès la deuxième phrase, avec une passion à peine contenue qui m’a d’un seul coup replongé quatorze ans en arrière, ce jour où tu m’as dit « oui », que tu as tourné le dos à mon passé pour te concentrer sur notre avenir. Les volutes que j’ai inscrites dans ces quelques pages, elles te représentent toutes : l’arc de tes sourcils, l’ourlé de tes lèvres, la délicatesse de ton oreille, la cambrure de tes reins, l’arrondi voluptueux de tes seins, le creux de ton dos, tordu par le poids de l’enfant à naître, le délié de ton cou, encore si somptueux, le galbe de tes hanches, la plénitude de ton ventre, la grâce qui habite en tout temps tes doigts, tes poignets. Sous ces courbes, tes courbes, j’ai noté une pulsation, en main gauche, battement constant de mon cœur, de mon corps, quand je te contemple ou, entre deux cours, deux cantates, mes pensées volent vers toi.

Je le devine, je le perçois, je ne te consacre pas suffisamment de temps, l’esprit alourdi par ces obligations à remplir, semaine après semaine, mois après mois, année après année. Tu as accepté, en t’offrant pour la première fois, cette nuit-là, la place qu’occupaient la musique, la foi, dans mon existence. Je ne t’ai jamais remerciée pour cette abnégation, cette sollicitude, la solitude créatrice à laquelle tu renonçais pour que je puisse vivre la mienne. Je ne t’ai jamais avoué que personne ne m’avait jamais touché comme tu avais su le faire, lire en moi comme en une partition, devenir contresujet d’une fugue à deux voix qui jamais ne s’achèvera, même quand j’aurai fermé les yeux pour toujours.

Pour toutes les fois où je ne t’ai pas dit « Je t’aime », approprie-toi une de ces phrases, fais-la danser, comme si tu te coulais dans mes bras, le temps de quelques pas esquissés dans le silence, dans la confiance. Pour toutes les fois où j’aurais voulu te chuchoter « J’ai besoin de toi », ancre tes doigts dans les doubles tierces, car elles représentent notre périple, note à note, main dans la main, cœur contre cœur. Pour toutes les fois où tu as suscité le jaillissement l’étincelle créatrice en moi sans le savoir, en solfiant une ligne, en corrigeant le doigté de Wilhelm Friedemann, de Carl Philip Emmanuel, en essuyant une larme en pensant à tous nos petits disparus bien-aimés, j’inscris « Merci » entre deux cadences, deux respirations. Cet Andante, il t’appartient, comme je t’appartiens, aujourd’hui comme hier, comme demain, pour l’éternité.

Ton Johann Sebastian

dimanche 15 janvier 2012

La recrue janvier

Les premiers ouvrages de fiction semblent se porter à merveille au Québec. Pas une semaine ne se passe sans qu’un éditeur annonce la sortie d’un premier roman, d’un recueil de nouvelles. Réaction à l’essoufflement perceptible de la littérature de l’Hexagone? Volonté d’ajouter sa voix à la contrepointe métissée qu’est devenue notre scène littéraire? De plus –enfin! –, les titres s’exportent plutôt bien. Ils garnissent certes les étagères de la Librairie du Québec à Paris, mais aussi celles de diverses librairies, des grandes surfaces aux commerces de quartier.

Le Festival du premier roman de Chambéry transmettait récemment sa liste officielle de présélection. Sur les 85 livres retenus, qui proviennent aussi bien de France ou de Belgique que de l’Afghanistan et de la Lybie, on retrouve cinq titres québécois (dont quatre ont été couverts par La Recrue du mois) : Je voudrais qu’on m’efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Kuessipan de Naomi Fontaine, La réparation de Katia Gagnon, Thure de Thierry Leuzy et Vents salés de Joanne Rochette.  Pendant une semaine, la ville de Savoie vit au rythme du premier roman, des lecteurs fervents se déplaçant en grand nombre pour prendre part à l’un ou l’autre des événements proposés. Ainsi, Olivia Tapiero, prix Robert-Cliche 2008, notre recrue en janvier 2010, comptait parmi les invités de l’édition 2011 du festival. Elle est revenue emballée par son expérience, ayant participé à des tables rondes, rencontré des jeunes des écoles de la région et échangé avec des écrivains italiens, allemands et francophones.

Le genre de la nouvelle est trop souvent boudé et c’est pourquoi nous vous proposons comme Recrue ce mois-ci L’amour au cinéma. « Avec ce recueil de nouvelles, Eveline Mailhot plonge dans l’intime sans s’embarrasser de cynisme, ni d’idées préconçues », avance notre collaboratrice Caroline Paquette. Je vous invite également à lire les réponses de l’auteure à notre questionnaire, des plus éclairantes. Elle y écrit notamment : « Même si je considère le foisonnement des langues dans une communauté comme une richesse incroyable, je pense que bien connaître sa langue est la première étape pour développer une pensée claire et indépendante, pour se situer dans sa société et, justement, pour mieux s’ouvrir aux autres cultures. »
Pour les longues soirées, nous vous proposons un large spectre de repêchages, des Caprices du sport, roman fragmenté dans  lequel hockey, baseball et littérature font bon ménage, à En région arctique et ailleurs, dans lequel Nord du Québec et quête d’un amour impossible se juxtaposent.

Nous souhaitons également la bienvenue à Nicholas Dawson, auteur d’un premier recueil de poésie en 2010, La déposition des chemins, qui propose un regard de l’intérieur sur La victoire jamais obtenue de François Godin. Hélène Rioux revient quant à elle sur son premier livre, Suite pour un visage, paru en 1970, et le parcours qui l’a menée à sa tétralogie entamée en 2007, dont le troisième volet, Nuits blanches et jours de gloire, vient tout juste d’être lancé.

mardi 10 janvier 2012

Le Québec et la France: paysages réunis

« Ma mère m’a transmis deux langages : la langue française et la musique.  » (Fernand Ouellette)

« L’écrivain devant la musique est devant un langage qui lui échappe et […] qui n’a rien à voir avec celui qu’il utilise. […] Nous qui ne sommes pas musiciens, nous en percevons de loin les contours. Nous pouvons y aborder, mais ce sera pour nous promener sur le rivage, éternels touristes en marge de la jungle. »  (Jean-Éthier Blais)

Régis Campo
Né en 1968 à Marseille

« Portrait » et « Seul et seule », pour baryton, célesta et quatuor à cordes, extrait du cycle Les Chants amoureux (création et commande OSM)

Disciple d’Edison Denisov et Henri Dutilleux, Régis Campo a déjà composé une centaine d’œuvres (musique de concert, opéra, trames sonores), créées dans une  trentaine de pays, saluées à plusieurs reprises. Il a notamment reçu le prix Gaudeamus  pour Commedia en 1996,  a été récompensé au concours Dutilleux la même année pour son quintette de cuivres Exsulatate jubilate, et on lui a attribué les prix Hervé Dugardin de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (organisme qui lui accordera en 2005 le Prix des jeunes compositeurs) et Pierre Cardin de l’Académie des Beaux-arts en 1999.

 Kent Nagano entretient des liens rapprochés avec le compositeur et a dirigé la création de Lumen en septembre 2001 avec le Berkeley Symphony Orchestra et de la Première Symphonie, créée en avril 2003 par les mêmes interprètes. Le 20 février 2008, l’Orchestre symphonique de Montréal  présentait quant à lui la première de son orchestration de Sports et divertissements d’Erik Satie.

Les deux pièces entendues aujourd’hui en première mondiale s’inscrivent dans le cycle Les chants amoureux, pour baryton et orchestre, qui sera complété notamment par des mises en musique de pages de Claude Vivier et Pierre Ronsard. « Portrait », d’abord porté par un ostinato qui dessine un accord de mi majeur, s’attarde à un texte d’Hector de Saint-Denys Garneau (dont on célèbre en 2012 le centenaire de naissance). « Seul et seule » reprend quant à lui un court poème de Gaston Miron (1928-1996), figure emblématique qui croyait que « le poème est transcendance ». Jacques Brault lui rendait hommage en 1966 en ces termes : « Qui parmi nous ne connaît pas Gaston Miron? Cet homme répandu comme une légende, animateur et agitateur de première force, dont le visage se confond presque avec le visage de notre société... »

Clermont Pépin
Né à Saint-Georges de Beauce le 15 mai 1926
Mort à Montréal le 2 septembre 2006

Suite : Trio no 1

« Le vaisseau d'or » (d’après le poème d’Emile Nelligan)
« Spleen » (d’après le poème de Paul Verlaine)
 « Ronde villageoise de l'Oiseau-phénix »

La  vie de Clermont Pépin relève parfois du conte de fées. Il n’a que 12 ans quand Wilfrid Pelletier le présente comme compositeur et chef d’orchestre à une Matinée jeunesse, avant de proposer son orchestration d’un menuet du garçon. L’année suivante, au Palais Montcalm, Robert Talbot dirige la création de sa symphonie. Il travaillera  ensuite à Montréal avec Claude Champagne, puis avec Philadelphie avec Rosario Scalero et au Conservatoire royal de musique de Toronto avec Arnold Walter. Lauréat du Prix d’Europe en 1949, il s’installe à Paris de 1949 à 1955 et y étudie la composition avec Arthur Honegger et André Jolivet, en plus de suivre les cours d'analyse d'Olivier Messiaen. De retour à Montréal, il devient professeur de composition au Conservatoire de musique de Montréal (de 1955 à 1964), avant d’accéder à la direction de l’établissement  (de 1967 à 1973).

Commande des Jeunesses musicales du Canada, Suite : Trio no 1 a été écrit en 1958. Le premier mouvement prolonge l’esprit du  mythique Vaisseau d’or de Nelligan, le deuxième du Spleen de Verlaine, alors que le dernier se veut une relecture de l’introduction de son ballet L’Oiseau phénix, d’après une légende canadienne recueillie par Marius Barbeau.

Gabriel Fauré

Né à Pamiers le 12 mai 1845
Mort à Paris le 4 novembre 1924

Quatuor no 1 pour piano et cordes en do mineur, opus 15

Allegro molto moderato
Scherzo (allegro vivo)
Adagio
Allegro molto


En France, au 19e siècle, il reste difficile pour un compositeur de connaître le succès en produisant des œuvres instrumentales, le public parisien vouant un amour inconditionnel à l’opéra, particulièrement italien. La mise sur pied, en 1871, de la Société nationale de musique allait enfin changer la donne et c’est dans le cadre de cette série de concerts, le 14 février 1880, que le Quatuor no 1 pour piano et cordes sera créé, le compositeur tenant la partie de piano.

Étalée de 1876 à 1879 (le finale devait cependant être entièrement réécrit à la suite de la première), la composition du quatuor s’était révélée difficile, le compositeur ayant rompu ses fiançailles avec Marianne Viardot, fille de la célèbre cantatrice, en octobre 1877. S’il demeure parfois dangereux d’établir des liens trop rapprochés entre biographie et création, l’auditeur pourra néanmoins  percevoir cette œuvre au romantisme enflammé et son douloureusement sublime Adagio, comme un prolongement musical des déchirements ayant accompagné sa naissance.


Musique de chambre avec les musiciens de l'OSM, 24 janvier 2012

jeudi 22 décembre 2011

Antoine Tamestit : cœur et âme avec son instrument

Considéré comme l’un des trois meilleurs altistes sur la scène internationale, Antoine Tamestit a collectionné les premiers prix comme d’autres accumulent des disques ou multiplient les destinations voyage : concours Maurice Vieux à Paris en 2000 et William Primrose à Chicago en 2001, Young Concert Artists Auditions à New York en 2003, Concours international de l’ARD à Munich en 2004 (il y remporte aussi le prix du public et les deux prix spéciaux). Lors des saisons 2005/06 et 2006/07, il est choisi New Generation Artist par la BBC, sacré révélation instrumentale de l’année aux Victoires de la musique en 2007. Il se voit attribuer le Föderpreis Deutschlandfunk et le prix du jeune artiste du Crédit suisse l’année suivante.
En février 2007, en entrevue radiophonique avec Mario Paquet, Antoine Tamestit confiait pourtant que les défis d’un altiste en début de carrière restent de se faire connaître comme récitaliste, chambriste et concertiste, sans négliger les œuvres du 20e siècle et d’aujourd’hui, constituante essentielle du répertoire de l’instrument : « Il faut avoir envie de toucher à toutes ces musiques, de rencontrer tous les types de musiciens, qui viennent de toutes les écoles et tous les pays. Il est difficile de garder ce rythme et de continuer à travailler, d’avoir un idéal dans sa tête et de l’atteindre toujours. »


Cinq ans plus tard, il possède une feuille de route impressionnante, qui l’a conduit dans nombre de festivals de musique de chambre, du Domaine Forget à Jérusalem, notamment avec ses complices du Trio Zimmerman, le violoncelliste suisse Christian Poltera et le violoniste allemand Frank-Peter Zimmermann. Ses débuts avec le Philharmonique de Vienne sous la direction de Riccardo Muti en 2008 semblent déjà loin derrière. Il enseigne depuis quatre ans à la Musikhochschule de Cologne et compte à son actif un premier disque solo. Celui-ci jumèle la Deuxième Partita de Bach et la Sonate de Ligeti, un doublé Schnittke et Chostakovitch ainsi qu’un projet qui associe l’Arpeggione à des lieder de Schubert. Impossible d’avancer devant lui que l’alto, souvent jugé instrument ingrat, possède des limites.

« On se rend compte que le public est toujours très ouvert, qu’il peut découvrir de nouvelles choses si elles sont présentées d’une façon excitante, intéressante, particulière ou originale », explique-t-il de son domicile parisien, alors qu’il rentre tout juste de Chine. « Le public ne demande pas forcément qu’on rejoue les mêmes œuvres, mais les organisateurs ont souvent peur de la réaction de celui-ci, je ne sais pas très bien pour quelle raison. Souvent, les organisateurs nous diront “Oui, nous voudrions bien vous inviter, mais que pourrez-vous jouer ?” ou “Un alto, ce n’est pas facile à vendre”… Pourtant, il existe un répertoire très varié, même s’il est vrai que nous n’avons pas d’œuvre phare de Beethoven, de Tchaïkovski ou de Dvořák, hormis des œuvres de musique de chambre. Pourtant, l’alto peut prendre toutes sortes de rôles. Le plus grand défi est de montrer sa passion aux organisateurs. »

Pour lui, cette passion remonte à ses premières années d’études, alors qu’il travaillait encore le violon : « Enfant, j’éprouvais un malaise avec les cordes aiguës du violon et une attirance très forte pour les graves du violoncelle. Je disais alors que cela faisait vibrer mon corps. Quand j’ai essayé l’alto pour la première fois, vers l’âge de dix ans, j’ai eu l’impression que la corde de do résonnait jusqu’à mes orteils, qu’elle traversait mon corps. »

Il n’hésite pas à parler d’un véritable coup de foudre : « J’ai eu l’impression que c’était un instrument réunissant les mondes du violoncelle et du violon, qu’il pourrait faire tout ce dont j’avais envie. Je ne savais pas, alors, comment l’expliquer, mais aujourd’hui, j’en suis entièrement convaincu. » L’alto posséderait tous les attraits du registre moyen de la voix humaine : « Il se veut très chaleureux, suscite tout de suite des sentiments très directs. J’ai l’impression d’avoir un instrument facile à transmettre, qui me permet d’être moi-même sur scène. »

Le jeu lyrique réside d’ailleurs au cœur même de l’approche de l’altiste, notion notamment insufflée par son professeur à l’université Yale Jesse Levine. « Même dans une phrase rapide ou virtuose, il y a la beauté du son chanté. Pratiquement dès le premier mois, il ne m’a parlé que de cela, de porter mon son avec mon vibrato, d’avoir un archet qui chante », se souvient-il. Après que mentor et étudiant eurent assisté à un cours de maître de Marilyn Horne, le cadet parle d’une révélation : « Il suffisait de remplacer souffle par archet, soutien par vibrato; cela pouvait s’adapter de manière exacte. »

Fasciné par la voix, il suit des cours sur l’opéra italien et rencontre son partenaire musical, le pianiste Markus Hadulla, qui travaille presque exclusivement avec des chanteurs. « Sa façon de voir la musique est très originale, dit-il. Il ne regarde jamais le côté technique, exige toujours d’aller plus loin, dans la respiration ou dans le son, pour obtenir ce qu’il souhaite. » Pour le projet Schubert, cela a notamment signifié des mois de recherche et un travail de traduction, d’accentuation et de différenciation, avec son archet, des voyelles et des consonnes.

Il ne pourrait accepter un seul instant de se cantonner dans un répertoire ou une époque, abordant Bach avec autant de conviction que la création. Il a ainsi enregistré le Concerto pour deux altos de Bruno Mantovani, composé pour Tabea Zimmermann (qui l’a encadré pendant quatre ans à Berlin) et lui-même. Il a aussi créé, à Berlin, Vienne et Graz, un concerto que lui a dédié Olga Neuwirth lors de la saison 2009/2010.

« J’ai toujours pensé que la musique, c’est toutes les musiques. Je pense que je dois cette conviction à l’éducation de mes parents, qui nous faisaient écouter (même avant de commencer des leçons) le Stabat Mater de Pergolèse, la Première Symphonie de Mahler, le Boléro de Ravel, les Folk Songs de Berio ou encore Jacques Brel et Barbara. Mon corps et ma tête s’enthousiasmaient de façon très similaire pour toutes ces musiques. Par exemple, la musique de Luciano Berio qui plaisait beaucoup à mon père [lui-même compositeur] pouvait me faire rigoler ou me toucher autant que Ravel ou Pergolèse. Le fait que mes professeurs aient été des gens très ouverts a ensuite exacerbé ce sentiment et maintenant, je suis quelqu’un qui adore mélanger les genres, j’ai l’impression que cela ouvre les oreilles. Par exemple, en juxtaposant Bach et Ligeti, on peut démontrer que Bach est plus complexe et plus avant-gardiste qu’on ne le croit et que Ligeti peut toucher de manière plus primaire, plus simple. À un moment, on ne sait plus qui a écrit quoi. »
Quand on écoute les enregistrements de Tamestit, on ne peut nier la façon presque organique qu’il adopte pour manipuler la pâte sonore et le velouté bien particulier de son instrument, le « Mahler », premier alto réalisé par Stradivarius alors qu’il avait 28 ans. (Il possède également un alto moderne, construit pour lui par le renommé luthier Étienne Vatelot.) L’artiste se souvient avec une certaine fébrilité du premier contact avec le « Mahler », un prêt de la fondation suisse Habisreutinger.

« On m’a laissé dans une pièce, seul avec cet alto, pendant une heure ou deux. Cette première rencontre a été très forte. L’instrument a beaucoup été conservé dans des coffres, ce qui explique son état presque intact, mais n’est pas très bon pour le son, l’instrument ayant été très renfermé. Lors de ces premières heures, j’ai éprouvé des émotions différentes, j’avais l’impression de sentir tout ce qu’il pouvait donner, mais que rien ne voulait sortir. Plusieurs personnes m’ont ensuite parlé de leur relation avec leurs instruments italiens, adoptant des comparaisons très humaines, auxquelles je ne croyais pas à l’époque et auxquelles je souscris entièrement aujourd’hui. »

Un instant, il a songé à remettre l’instrument à la fondation, mais Yuri Bashmet l’en aurait dissuadé en ces termes : « Un alto, c’est comme une femme. Sois patient, il va bientôt révéler tous ses charmes. » Tamestit ne peut que lui donner raison aujourd’hui : « Comme dans un couple, il faut apprendre à se connaître. Je suis allé beaucoup vers lui, me suis beaucoup sacrifié et, petit à petit, il s’est ouvert de plus en plus, a appris à connaître mon jeu et moi, comment il doit sonner. Nous nous sommes rencontrés, mais au prix de débuts un peu difficiles. Pourtant, derrière tout cela, il y avait cette sonorité veloutée, presque comme du miel, une voix de mezzo-soprano. D’ailleurs, il y a deux mezzos avec qui j’aime particulièrement travailler, la Hollandaise Christianne Stotijn et bien sûr, votre fameuse Marie-Nicole Lemieux. Quand je joue avec des chanteuses comme elles, mon alto se fond dans leur voix et la voix de la mezzo se fond dans celle de l’alto. On a alors l’impression que la corde de do ne ressemble pas à une corde de violoncelle, que celle de la ne ressemble pas à celle du violon. Le “Mahler” possède une couleur unique sur les quatre cordes, très définie. Il ne ressemble à aucun autre à mon avis. »

Il lui prodigue depuis des soins attentifs, comme ceux dont on entourerait une personne âgée chère. Après trois ans d’adaptation – dans les deux sens à son avis –, altiste et instrument s’expriment maintenant librement : « En concert, il va sortir des couleurs que je n’attendais pas, qui me donnent ensuite des idées musicales. » Il admet vivre pour l’intensité de ces instants : « Je ne suis pas religieux, mais une certaine spiritualité émerge quand je suis sur scène. J’ai l’impression que quelque chose se crée, plus grand que la somme de l’interprète, du compositeur – qui est le plus important – et du public. J’aime cette excitation du concert. Bien sûr, je travaille beaucoup pour contrôler ce qui se passe, mais j’aime être surpris, profiter du moment quand il se prolonge ou devient un peu périlleux, que je vais sentir ce lien avec le public. Je trouve toujours cela magique. »


»» Ladies’ Morning Musical Club, Salle Pollack, le 12 février 2012. http://www.lmmc.ca


Programme montréalais

Antoine Tamestit et le pianiste Markus Hadulla joueront la Sonate no 2 opus 120 de Brahms, les Märchenbilder (Contes de fées) de Schumann, œuvre-phare du romantisme pour alto et piano et la Sonate opus 147 de Chostakovitch, enregistrée par le duo en 2007. Le LMMC ayant insisté pour que des œuvres originales pour alto et piano soient présentées, Tamestit et Hadulla ont d’abord inscrit au programme Schumann et Chostakovitch, « deux très grandes sonates du répertoire ». En réalisant qu’elles avaient été écrites tardivement (la sonate de Chostakovitch est en fait sa dernière œuvre, terminée un mois avant sa mort), ils y ont donc tout naturellement intégré la sonate de Brahms, transcription du compositeur, elle aussi complétée dans les derniers mois de sa vie. « C’est un programme un peu crépusculaire, même si les œuvres ne sont pas que sombres. De plus, chacun des mouvements est extrêmement varié et cet aspect nous intéressait beaucoup. Cela permet d’apprécier le répertoire d’un instrument que l’on critique souvent, justement, pour son manque de répertoire. »


La Scena Musicale, février 2012

Silence, on joue!

La musique parlant avant tout à l’inconscient, les meilleures trames sonores ajoutent une profondeur à l’image sans l’écraser. Pourtant, certaines pages musicales marquent l’imaginaire, continuent de l’envahir des années durant, bien après que les souvenirs précis du film se soient effilochés. Comme le disait le cinéaste Robert Bresson, « la musique évoque toujours des images, les images n’évoquent jamais de la musique ». Plus que tous les autres arts, la musique plonge l’auditeur dans un imaginaire que même la magie du cinéma ne pourra jamais égaler.


NINO ROTA (1911-1979)
1. A Time for Us    
tiré du film  Roméo et Juliette      
Réalisé par Franco Zefirelli
Arr. Marc Ouellette

Le nom de Nino Rota restera toujours lié à celui de Federico Fellini, réalisateur avec lequel il devait travailler à de multiples reprises, mais le compositeur a également créé opéras, ballets et de nombreuses pages orchestrales. Il signe avec A Time for Us, valse suspendue aux accents d’autrefois,  tirée de la trame sonore de Romeo & Juliet, l’une de ses mélodies les plus envoûtantes.

JOHN WILLIAMS (1932 – )
2. The Chairman's Waltz  
tiré du film Mémoires d’une geisha 
Réalisé par  (2005)
Arr. Marc Ouellette

8. Suite Far and Away  
tirée du film Horizons lointains         
Réalisé par Ron Howard (1992)
Arr. Antoine Bareil

Véritable légende vivante de la musique de film américaine, John Williams compte à son actif 5 Oscars pour pas moins de 45 nominations, ce qui en fait (avec le compositeur Alfred Newman) l’artiste le plus nommé après Walt Disney. Il a également reçu de 17 Grammys, 4 Golden Globes, un prix honorifique du Kennedy Center et il a été intronisé au Hollywood Bowl Hall of Fame en 2000.

Même si on lui doit nombre de partitions explosives, « The Chairman’s Waltz », tirée de Memoirs of a Geisha, joue la carte de la retenue et de la tendresse, offrant au violon solo une toile magnifique sur laquelle greffer ses arabesques. La suite tirée de Far and Away propose quant à elle un florilège d’airs irlandais traditionnels, auxquels s’intègrent de façon parfaitement organique des motifs complémentaires.

JOHN BARRY (1932-2011)
3. Two Socks – The Wolf Theme & The John Dunbar Theme
tiré du film Dances with Wolves                
Réalisé par Kevin Costner (1990)
Adapt. Antoine Bareil

Adaptation du livre éponyme de Michael Blake, Dances with Wolves devait marquer l’imaginaire d’une génération de cinéastes et s’est vu intégré au fonds de préservation de l’United States National Film Registry de la Library of Congress, pour « son importance culturelle, historique et esthétique ». La trame sonore de John Barry, qui devait lui valoir un Oscar en 1991, y joue certes un rôle essentiel.

ENNIO MORRICONE (1928 – )
4. Thème d’amour  / Love Theme   
tiré du film Cinéma Paradiso
Réalisé par Giuseppe Tornatore (1989)
Orch. Marc Ouellette

9. Thème principal
tiré du film Outrages
Réalisé par Brian De Palma (1989)
Arr. Gilles Ouellet

Quelques notes à peine de Cinema Paradiso d’Ennio Morricone et les émotions surgissent, puissantes et intactes. La musique devient protagoniste du film et en fait ressortir la dimension profondément humaine. Par ailleurs, le thème de Casualties of War, un film de guerre de 1989 signé Brian de Palma, possède un remarquable souffle dramatique, qui fait vibrer la corde sensible de l’auditeur et se veut un mémorial  aux innocents tués lors de la guerre du Vietnam.

HOWARD SHORE (1946 – )
5. Concerning Hobbits  2:45   
tiré du film Le Seigneur des anneaux: La Communauté de l’anneau 
Réalisé par Peter Jackson (2001)
Arr. Antoine Bareil

Le compositeur canadien Howard Shore, qui a déjà collaboré à plus de 80 films, écrira 12 heures de musique pour la trilogie du Seigneur des Anneaux, ce qui lui permettra de décrocher trois Oscars, deux Golden Globes et quatre Grammys. Shore a superposé aux images de Peter Jackson des sonorités d’inspiration modale, qui plongent en quelques secondes l’auditeur dans un univers féerique.

JAMES HORNER/WILL JENNINGS (1953 – )
6. My Heart Will Go On 
tiré du film Titanic 
Réalisé par  James Cameron (1997)
Orch. Claude Lemay

Peu de chansons auront causé un impact aussi grand que My Heart Will Go On, telle qu’interprétée par Céline Dion dans Titanic. Cette collaboration  de James Horner et Will Jennings, lauréate de l’Oscar de la meilleure chanson originale et de 4 récompenses aux Grammys en 1999 dont chanson de l’année, devait se vendre à plus de 31 millions d’exemplaires et se  retrouver ensuite sur plus de 108 millions de copies d’albums.

GABRIEL YARED (1949 – )   
7. Convento Di Sant’Anna 
tiré du film The English Patient
Réalisé par  Anthony Minghella (1996)
Adapt. Antoine Bareil

Dans The English Patient, lauréat de neuf Oscars, dont celui de la meilleure musique, Gabriel Yared a su admirablement intégrer le piano, qui joue un rôle de catalyseur dans le film (alors que le personnage incarné par Juliette Binoche interprète l’aria des Variations Goldberg de Bach) à toute la trame sonore. La page entendue ici demeure l’une des plus sublimes du répertoire.

ALBERTO IGLESIAS (1955 – )
10. Soy Marco  
tiré du film Parle avec elle (Hable con Ella)
Réalisé par Pedro Almodóvar (2002)
Trans. Antoine Bareil

Alberto Iglesias a collaboré avec Pedro Almodóvar à plusieurs reprises depuis une quinzaine d’années. Dans Hable con Ella, qui lui a valu un prix Goya et un prix de la critique cinématographique espagnole, on retrouve l’essence de son style, caractérisé par une écriture proche de celle de la musique de chambre, dans laquelle dominent les cordes. L’extrait choisi ici est un solo de violon accompagné par des cordes, ce qui permet de développer une intimité presque immédiate avec l’auditeur.

CARLOS GARDEL (1890 – 1935) - GERARDO MATOS RODRIGUEZ (1897 – 1948)
11. Por Una Cabeza  - La Cumparsita    
Por Una Cabeza tiré du film Parfum de femme 
Réalisé par  Martin Brest (1992)
incluant La Cumparsita tiré du film Some Like it Hot
Réalisé par Billy Wilder (1959)   
Arr. Antoine Bareil

C’est dans les années 1920 que Carlos Gardel, le « roi » du tango, popularise la forme chantée du genre. La haute société parisienne se l’approprie bientôt, ce qui contribue à propager sa popularité partout dans le monde. On lui doit notamment le célébrissime Por Una Cabeza, réutilisé lors de la scène probablement la plus mémorable du film Scent of a Woman. La Cumparsita, qu’on entend dans Some Like it Hot, considéré la comédie américaine la plus réussie de tous les temps, a été écrit par Gerardo Matos Rodriguez en 1916. Chanson à la pulsation contagieuse, elle a été sacrée hymne populaire et culturel de l’Uruguay en 1998.

JOE HISAISHI (1950 – )
12. Hana-Bi 
tiré du film Hana-Bi (Feu d’artifice)
Réalisé par  Takeshi Kitano (1997)

Le compositeur japonais Joe Hisaishi est devenu au fil des ans une figure incontournable du monde musical japonais. Dès 1984, il collabore avec Hayao Miyazaki et on lui doit notamment les trames sonores de Laputa, le château dans le ciel, Mon voisin Totoro et Princesse Mononoké. Il entretient également une relation privilégiée avec le réalisateur Takeshi Kitano et son travail pour le film Hana-Bi lui a valu le prix de la meilleure musique aux Prix de l’Académie japonaise de cinéma en 1999.

ERICH WOLFGANG KORNGOLD (1897 – 1957)   
13. Marian and Robin
tiré du film The Adventures of Robin Hood   
Réalisé par Michael Curtiz & William Keighley (1938)
Arr. Gilles Ouellet

Considéré par John Williams et Jerry Goldsmith comme véritable maître à penser, Erich Wolfgang Korngold est débarqué à Hollywood au milieu des années 1930, suite aux sollicitations répétées de Leo Forbstein, responsable du département musique de la Warner. Il hésite à accepter mais, alors que l’Autriche tombe aux mains de l’Allemagne nazie, la famille du compositeur vient le rejoindre et il se met alors à la trame sonore de The Adventures of Robin Hood, l’une de ses pages les plus célèbres, qui lui vaudra un Oscar. Il dira ensuite: « J’ai eu la vie sauve grâce à Robin des bois. »


HAROLD ARLEN (1905 – 1986)
14. Over the Rainbow 
tiré du film The Wizard of Oz   
Réalisé par / Directed by Victor Fleming (1939)
Arr. Gilles Ouellet

Over the Rainbow d’Harold Arlen, entendue pour la première fois dans The Wizard of Oz,  devait devenir la chanson-signature de Judy Garland et se retrouver au premier rang du classement de l’American Film Institute des 100 meilleures chansons du cinéma. Tout comme White Christmas d’Irving Berlin, la chanson devait inspirer les troupes américaines exilées en Europe, qui l’adoptèrent comme hymne à la liberté.

CHARLIE CHAPLIN (1889 – 1977)
15. Smile 3:35
tiré du film Modern Times
Réalisé par Charlie Chaplin (1936)
Adapt. Clauss Ogermann

La tendrement douloureuse Smile,  est entendue à la toute fin de Modern Times, dernier film muet de l’acteur-réalisateur également violoniste et compositeur, Charlie Chaplin. En une sorte de lettre d’adieu au personnage de Charlot,  elle aurait été composée par Charlie Chaplin lui-même et orchestrée par David Raksin, bien que d’autres la revendiquent. Reprise par de nombreux artistes, de Nat King Cole à Michael Jackson, elle a traversé époques et modes sans prendre une ride.



Album Angèle Dubeau & La Pietà, sortie début 2012, étiquette Analekta

jeudi 15 décembre 2011

Édito de décembre La Recrue du mois

Mi-décembre, période de frénésie avant les fêtes. Qu’offrir à tante Gertrude, cousin Robert, votre meilleur ami? Un livre bien sûr! Plusieurs experts nous incitent à consommer local, alors, pourquoi pas offrir un premier roman québécois? Vous éviterez ainsi que l’être aimé reçoive de multiples exemplaires du dernier bestseller à la mode, mais surtout, vous soutiendrez un auteur en devenir car, qu’on se le dise, un premier roman est le plus souvent suivi de plusieurs autres. Vous en doutez? Christine Eddie et Martin Michaud, deux anciennes recrues, ont ainsi publié un deuxième roman cette année, tandis que Dominique Fortier et Nicolas Gilbert ont signé des exemplaires de leur troisième titre au dernier salon du livre de Montréal! Quelle satisfaction de pouvoir dire qu’on suit un auteur depuis ses débuts.

Quatre collaborateurs ont lu ce mois-ci L’amour des maîtres de Mélissa Grégoire, roman initiatique qui refuse toute facilité et se veut un hommage à la littérature et à la transmission du savoir. Je ne saurais trop vous recommander de vous pencher sur le questionnaire de notre auteure. Elle y dit notamment : « La vague du romanesque (dépaysement culturel, spatial, temporel, etc.) qui souffle actuellement sur le Québec et qui fait qu’une jeune écrivaine d’ici décide d’enraciner son personnage dans l’horreur des goulags trahit, selon moi, une difficulté d’assumer ce « je ». C’est symptomatique non seulement d’un malaise identitaire, mais aussi du malentendu qui subsiste en littérature (l’écrivain n’a de mérite que s’il réussit à s’abstraire de sa propre histoire). »

Vous aimerez également découvrir un de nos cinq auteurs repêchés ou le premier recueil de poésie du comédien et cinéaste Robin Aubert, Entre la ville et l’écorce.

Nous avons décidé de gâter nos fidèles lecteurs, en leur offrant deux cadeaux. Vous pourrez ainsi lire dans ce numéro une entrevue avec la romancière Claire Dé, qui revient sur la publication de son premier titre, il y a 30 ans déjà, en 1981.  « Une première publication, c’est aussi une espèce d’accomplissement qui n’est pas une fin, mais un début; le début d’un échange », confie l’auteure, qui a lancé à l’automne le recueil de nouvelles Hôtel Septième-ciel et autres histoires.  Enfin, nous vous invitons à découvrir sur notre page Facebook, dès le 8 du mois, notre prochaine recrue. Quelques curieux – avec raison – nous en font la demande et nous les avons volontiers écoutés. Notre webzine est également votre webzine.
Que la lecture continue de faire partie de votre quotidien en 2012! Merci de continuer à croire en notre littérature!

lundi 21 novembre 2011

Le Noël de Fred Pellerin

À première vue, les univers de Fred Pellerin et de l’Orchestre symphonique de Montréal peuvent sembler à des lieues de distance. Et pourtant, quand on y regarde de plus près, on réalise que, au fond, le conteur et l’Orchestre mènent un même combat : celui d’inscrire la tradition dans une certaine modernité. Alors que Pellerin dépoussière des histoires séculaires, transmises au coin du feu, puis les partagent avec des publics québécois et européens comblés, le directeur musical de l’OSM Kent Nagano propose, concert après concert, une nouvelle façon d’ancrer le répertoire symphonique dans le monde d’aujourd’hui. Après tout, réfléchir à la tradition ne veut pas dire regarder vers l’arrière.

Une chimie étonnante s’est d’ailleurs développée presque instantanément entre les principaux intéressés et, dès la saison dernière, des ponts avaient été lancés. L’horaire de Fred Pellerin étant déjà surchargé, il avait dû décliner à regret la proposition. Une fois encore, Kent Nagano a renouvelé son invitation et, cette fois, le jongleur de mots a foncé, après avoir reçu l’assurance que spontanéité et improvisation ne seraient pas évacuées du processus créatif. « Ce conte symphonique me donne le vertige, je ne connaissais pas la musique classique, expliquait Fred Pellerin à l’hebdomadaire Voir. On a des meetings de 3 ou 4 heures, Kent Nagano et moi. Je lui ai présenté Tex Lecor, il m’a présenté Bach… J’aime apprendre. »

L’idée d’une boîte à musique qui jouerait du Schubert a servi de point de départ au conte La tuque en mousse de nombril. Se sont alors greffés naturellement aux mots des œuvres associées au temps des fêtes dont le Casse-noisette de Tchaïkovski et l’ouverture d’Hansel et Gretel d’Humperdinck, mais aussi des pages de Ravel, Adams et une commande de matériel original au compositeur québécois Julien Bilodeau, dont on a pu entendre Qu'un cri élève nos chants lors du concert d’inauguration de la Maison symphonique de Montréal en septembre dernier. « C’est magique de vivre ça pour un conteux d'histoires de village, résumait Pellerin au journaliste de La Presse. Nagano a l'ampleur qui permet de rêver. Il veut réinventer une tradition et souhaite que ça dure plusieurs années. »


Entendu pour la première fois le 23 décembre 1893 à Weimar sous la direction de Richard Strauss, l’opéra Hansel et Gretel d’Engelbert Humperdinck (1854-1921) est basé sur un livret signé par la sœur du compositeur, pensé comme cadeau de Noël pour ses enfants, qui reprend les grandes lignes du populaire conte recueilli par les frères Grimm. Cette œuvre lyrique demeure remarquable pour la maestria avec laquelle Humperdinck tisse ensemble des thèmes inspirés du folklore et une orchestration digne de son maître, Wagner.

En 1823, Franz Schubert (1897-1828) reçoit une commande pour écrire la musique de scène qui accompagnerait une nouvelle pièce en quatre actes d’Helmina von Chézy, qui serait donnée au prestigieux Theater an der Wien.  Rosamunde, princesse de Chypre se révélerait un véritable four et quitterait l’affiche après seulement deux représentations, mais les dix numéros de Schubert (dont quatre chantés) devait connaître un sort bien plus enviable. Le troisième entracte  reste certainement la page la plus populaire de la partition et son thème sera repris dans deux compositions ultérieures de Schubert.

En 1829, au sommet de sa gloire, Gioachino Rossini (1792-1868) décide de se retirer du monde musical presque entièrement, après avoir présenté à Paris Guillaume Tell, son ultime et plus imposant opéra. Compte-rendu historique des hauts faits du patriote suisse du XIVe siècle, l’œuvre se révèle unique dans la production du compositeur et cela se reflète également dans l’ouverture, de proportions épiques. Elle exprime en musique les rumeurs de la forêt, les murmures du lac, des bruits de tempête, mais surtout une magistrale cavalcade, chevauchée reprise depuis l’avènement du cinéma à de nombreuses reprises.

Première pièce emblématique de John Adams (né en 1947), écrite en 1978 pour septuor à cordes, Shaker Loops se veut un écho au travail sur les boucles (loops) de Steve Reich, l’un des papes du minimalisme américain. Ce matériau mélodique de longueurs différentes permet, une fois superposé, une écoute en perpétuelle mutation. L’œuvre  joue essentiellement avec l’idée du shake, déplacement rapide et rythmé de l’archet sur les cordes, mais évoque également une colonie défunte de Shakers, près de Canterbury au New Hampshire, située à quelques kilomètres de la résidence familiale d’Adams enfant.  Le dernier mouvement, entendu en partie ici, représente, selon les termes du compositeur, « la danse finale des archets sur les cordes qui se termine par les quatre voix aigües qui se bercent tranquillement sur les harmoniques naturelles de leurs cordes pendant que les violoncelles et les contrebasses produisent un point d'orgue apaisé ».

Inspirée des contes de Charles Perrault, de Marie-Catherine, comtesse d’Aulnoye et de Marie Leprince de Beaumont, Ma Mère l’Oye de Maurice Ravel (1875-1937) a d’abord vu le jour dans sa version pour piano quatre mains, écrite pour Jean et Marie, les enfants de ses amis Godebski, en 1910. L’année suivante, l’auteur en réalise l’orchestration et étoffe son canevas original de numéros supplémentaires. « Le jardin féerique » clôt la suite. Le soleil se lève, les oiseaux font retentir leur chant. Le prince charmant entre dans le jardin, guidé par l’Amour, sur une valse lente. Il trouve la belle au bois dormant et la réveille d’un baiser au lever du jour. Tous les personnages des tableaux précédents viennent les rejoindre « et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps ».

Mélodiste exceptionnel et orchestrateur brillant, Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) possédait un sens inné du détail, forces qui lui permirent de s’affirmer comme l’un des plus remarquables compositeurs de musique de ballet. Alors que celle-ci se voulait souvent un ramassis de chansons populaires assaisonnées à la sauce orchestrale, pour Tchaïkovski, elle devient source d’inspiration. Il ébauche une série de mélodies charmantes, exprimant états d’esprit et sentiments des protagonistes, et les habille de partitions riches, à la vie propre, qui transformeront à jamais le genre.

Tchaïkovski n’avait pas débordé d’enthousiasme à l’idée d’adapter Casse-noisette, conte d’E.T.A. Hoffmann, soutenant que le sujet, trop sombre, ne se prêtait pas à une représentation scénique. Créé le 18 décembre 1892 au théâtre Mariinski – résidence de la déjà célèbre troupe du Kirov –, le ballet a laissé la critique fort mitigée, mais sa popularité en Russie s’est révélée immédiate. Pourquoi l’œuvre séduit-elle d’emblée? Les mélodies charmantes hantent la mémoire des jours durant et il faut également considérer les textures et couleurs orchestrales parfaitement maîtrisées. Peut-être est-ce aussi parce que, chaque Noël, cette page remplit nos vies d’une magie essentielle qui, trop souvent, nous échappe...


Concert OSM 16 et 17 décembre