The Medea
Effect
Texte : Suzie Bastien. Traduction et
dramaturgie : Nadine Desrochers. Mise en scène : Emma Tibaldo.
Scénographie : Lyne Paquette. Éclairages : David Perreault Ninacs.
Costumes, coiffure et maquillage : Fruzsina Lányi. Conception
sonore : Matthew Waddell. Musique : Michael Leon. Vidéographie :
Jean Ranger. Coach gestique : Rasili Botz. Avec Éloi ArchamBaudoin et
Jennifer Morehouse. Production de Talisman Theatre, présentée au Théâtre la
Chapelle du 11 au 20 octobre 2012.
Personnage légendaire, Médée a habité l’imaginaire de
millions de spectateurs au fil des siècles. Certains auront découvert le texte
d’Euripide avec ses inflexions originales en grec ancien. D’autres auront
fréquenté l’une des traductions existantes ou auront pu voir l’une ou l’autre
adaptation réalisée au fil des ans. La dramaturge Suzie Bastien a choisi d’ancrer
le mythe au cœur même de l’Effet Médée,
créé en 2005 par le Théâtre Blanc de
Québec. Ce drame plongeant dans la
folie du quotidien a été traduit par Nadine Desrochers et monté par Emma
Tibaldo sous la bannière du Talisman Theatre, qui se spécialise dans la
production anglophone d’auteurs québécois francophones. Sa pièce précédente, le Désir de Gobi (Quat’Sous, 2000), racontait
le rapt puis la séquestration d’une enfant par son père, l’Effet Médée revisite le thème du déséquilibre parental, mais
cette fois d’un point de vue féminin, l’amour maternel pouvant se révéler une
arme à double tranchant. « Have you
ever had something cling to you ? » (Vous savez ce que c’est, un
petit corps qui s’agrippe à vous ?), demande le personnage central.
Jeune metteur en scène dans la trentaine, Ugo décide
de monter la pièce d’Euripide ; plutôt, il tente de mater le monstre, de
lui trouver un visage. Chercherait-il à mettre d’autres mots sur l’incompréhension
causée par l’abandon de sa mère, geste qu’il prolonge en s’extrayant lui aussi
de ses relations ? Épuisé par une journée d’auditions qui ne l’ont pas
convaincu, il voit paraître Ada, femme brisée, aux traits fatigués, vêtue d’un
morne manteau beige, qui se superpose au camaïeu de cette teinte porté par le
personnage. Drainée par la fuite, malgré tous les kilomètres avalés, la femme
trahie n’a pu oublier son passé d’actrice respectée. Elle tente de persuader
Ugo de lui permettre de passer l’audition, elle qui, il y a dix ans, avait
abandonné les planches en pleine représentation de Médée. Une joute verbale s’engage alors entre les deux
protagonistes, qui tient d’abord du duel : « A man left you [...] But we’re still a long
way from Euripides » (Un homme vous a quittée. On est encore loin d'Euripide.) Au
fil de la répétition de motifs, ce corps à corps devient partage entre deux
écorchés. L’un craint l’abandon autant qu’il le pratique, l’autre a dépassé le
stade de la culpabilité et plongé dans la folie. L’audition n’aura jamais lieu,
mais la confession d’Ada, à laquelle participera Ugo, en reproduisant certains
gestes, en complétant certaines esquisses, permettra au spectateur
d’appréhender autrement Médée, de prendre de nouveau conscience de l’actualité,
mais surtout de la profonde humanité de cette histoire : « That’s
Medea. The end of everything… the need to avenge oneself of a betrayal, the
need to interrupt all surrounding life. » (C’est ça Médée. C’est la fin de tout. C’est l’intime
conviction que le cœur est troué, perforé, c’est le désir de venger à tout prix
une trahison, c’est le désir d’interrompre la vie autour.)
La
scénographie minimaliste de Lyne Paquette souligne l’idée de la pièce dans la
pièce. Quelques bancs de salle de spectacle, derrière lesquels se tient Ugo au
début, sont disposés côté jardin. Une échelle, comme celle utilisée pour fixer
les projecteurs de scène, y fait écho à l’avant-scène, côté cour. Ugo y
montera, le temps de quelques tirades, alors qu’il ploie sous les révélations
d’Ada, dans un geste se voulant sans doute tentative d’émancipation, mais qui
m’a paru plaqué, comme si l’on cherchait à justifier la présence de
l’accessoire. Les murs sont dénudés, les tringles apparentes ; de façon
complémentaire, les éclairages de David Perreault Ninacs semblent
imprévisibles, comme s’ils surgissaient d’un lieu autre, du passé, de
l’inconscient. En prologue, des faisceaux se fragmentent, étranges phénomènes
de réfraction, traitement qui annonce sans la révéler entièrement l’utilisation
ultérieure de projections.
La sensation
à la fois oppressante et libératrice de ce huis clos ne peut passer la rampe
que si la chimie entre les deux acteurs opère parfaitement, que la femme mûre,
revenue de tout, accepte d’être soutenue par la fougue d’un homme plus jeune,
qui refuse de se laisser écraser par le personnage. La metteure en scène Emma
Tibado (également directrice artistique de Playwrights’ Workshop Montreal) a
frappé fort ici en jumelant deux interprètes bilingues, Jennifer Morehouse et
Éloi ArchamBaudoin, qu’on a pu voir l’année dernière dans Coma Unplugged, la pièce de Pierre-Michel Tremblay, traduite en
anglais par Micheline Chevrier et mise en scène par Zach Fraser pour Talisman
Theatre. Morehouse, dotée d’une impressionnante présence, excelle dans le
registre tragique, réussissant sans peine à faire entrer le spectateur dans son
univers tourmenté. La palette expressive d’ArchamBaudoin, nuancée, sotto voce, y fait délicatement écho.
Tibaldo
a choisi de ne pas jouer trop souvent la carte de la mise en abyme et de
laisser le texte occuper le premier plan. Néanmoins, quelques éléments de
gestuelle rappelant ceux de la tragédie ponctuent le propos, démontrant la
puissance de la douleur transmise. Le manteau se transforme en cape, en toge,
en mouvement. À un certain moment, Ugo devient le prolongement d’Ada, mimant
les mots qu’elle prononce. Soulignons ici l’expressivité remarquable de ses
mains quand il l’enserre, s’accroche, reprenant les gestes de la noyade. Les
supports audiovisuels accompagnent le récit sans le surcharger et permettent au
spectateur de voir et entendre la mer, de comprendre la fuite en avant à
travers des projections de villes, des paysages qui défilent derrière la vitre
d’un train imaginaire. Ada baigne dans une lumière bleue, inquiétante, pourtant
presque désincarnée, lorsqu’elle relate enfin les circonstances de la mort de
son enfant.
Portée par
une structure circulaire – comme un serpent se mordant la queue, ce qui semble
magnifier le côté sans début ni fin de la trame narrative – et une série de
leitmotivs (par exemple, Ada se présentera à trois reprises), la pièce de Suzie
Bastien permet les lectures multiples. Ada a-t-elle tué son fils ? S’est-il
noyé ? Ou a-t-elle plutôt noyé son chagrin dans l’alcool ? De façon
troublante, la scène de la naissance dégage ici une violence beaucoup plus
renversante que le meurtre, imaginé ou non. Malgré quelques segments un peu
trop illustratifs, laissant au spectateur trop peu d’espace pour tirer ses
propres conclusions, la pièce est suffisamment forte pour supporter une
traduction. Sous l’adaptation réussie de Nadine Desrochers (qui a également
traduit Roche, papier, couteau de
Marilyn Perreault pour le Talisman Theatre), j’ai eu l’impression à quelques
reprises de percevoir la voix française en superposition, comme dans certains
documentaires doublés. L’écriture de Bastien serait-elle trop typée ?
Entend-on cette version originale lorsque l’on découvre la pièce dans sa langue
maternelle quand celle-ci est celle de Shakespeare ? La question mérite
d’être posée. Ai-je été d’une certaine façon distraite par la multiplicité de
mes référents linguistiques ? L’universalité des thèmes abordés,
l’impeccable direction, le jeu complice des deux acteurs et les projections
scéniques auront heureusement réussi en cours de représentation à faire taire
ces doutes.
Revue JEU