Chacun à sa manière, le prélude
des Meistersinger
von Nürnberg de
Wagner (compositeur dont on célèbre en 2013 le bicentenaire de naissance) et le
Concerto de l’asile de Walter
Boudreau se veulent des plaidoyers vibrants que
« L’art sauvera le monde ». Claude
Gauvreau réinventera dans ses pièces la langue en y intégrant de l’« exploréen
», Wagner redéfinira le genre de l’opéra. Triptyque particulièrement évocateur,
Images de Debussy devient ici un
complément parfait, brouillant les
images entre chansons du passé et langage harmonique du tournant du 20e
siècle.
Richard
Wagner
Né à Leipzig, le 22 mai 1813
Mort à Venise le 13 février 1883
Die Meistersinger
von Nürnberg, Prélude
Esquissé dès 1845 mais complété en
octobre 1867 (l’opéra sera créé le 21 juin 1868 à Munich), Die Meistersinger von Nürnberg occupe
une place à part dans le catalogue de Wagner. Résumé d’une époque, tant au
niveau poétique que musical, tour à tour spirituel, bouffon ou rêveur, l’opéra comique s’inspire des Maîtres Chanteurs
allemands, membres sélects d’un groupe florissant du XIVe au XVIe
siècle, dédié à une volonté de défendre les idéaux sacrés de l’art noble et
créateur.
Le personnage d’Hans Sachs, cordonnier
de son état, poète le plus prolifique de son époque, à qui l’on doit des
tragédies, des comédies, des contes et des traductions de la Bible non
dépourvues d’un esprit critique certain, porte tout l’opéra, son esprit
ingénieux menant l’action vers un dénouement favorable. Dans ce pendant à Tannhäuser, Wagner choisit de glorifier l’art dans les
termes les plus hauts et les plus purs, rendant hommage aux anciens et
soulignant l’important d’acquérir des connaissances diverses avant de
considérer créer une œuvre d’art digne de ce nom. En unissant Eva, fille du
peuple, et le chevalier Walther de Stolzing, il unit de façon symbolique l’art
savant et le chant populaire, mariage duquel doit naître cette musique idéale,
capable d’exprimer les moindres soubresauts de l’âme humaine.
Walter
Boudreau
Né à Sorel-Tracy le 15 octobre 1947
Vit actuellement à Montréal
Concerto de l’asile (création)
Né dans une famille de
musiciens (d’une mère pianiste et d’un père saxophoniste dans des orchestres de
danse à Sorel), Walter Boudreau apprend d’abord le saxophone, mais s’intéresse
à la composition dès l’adolescence. Il étudiera auprès de Bruce Mather, Gilles Tremblay et Serge Garant à
Montréal, puis avec les compositeurs marquants du 20e siècle
Pierre Boulez, Mauricio
Kagel, György
Ligeti, Karlheinz
Stockhausen et Iannis
Xenakis. En plus de composer (une soixantaine d’œuvres
à ce jour), Walter Boudreau occupe le poste de directeur artistique de la SMCQ
depuis 1988.
Le
processus de création de ce concerto s’est entamé il y a près de cinq ans,
alors que le pianiste Alain Lefèvre et Walter Boudreau ont émis le souhait de
collaborer. Ce dernier ayant déjà réalisé la musique de scène de la production
de L’Asile de la pureté de Claude
Gauvreau montée au TNM en 2004, il a décidé d’articuler le concerto autour de
la « Valse de l’asile », devenue pièce pour piano solo peu après. La valse,
dont on entendra des fragments dans le troisième mouvement, devient prétexte à
un grand poème symphonique qui relate la vie du dramaturge, poète et critique
littéraire québécois, signataire du Refus Global.
En 1947, Gauvreau présentait sa
première pièce, Bien-être, avec
l’actrice Muriel Guilbault, sa « muse incomparable », qui se suicidera en 1952.
Secoué par ce décès dont il se sent responsable, Gauvreau fera des séjours à
l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu afin d’y recevoir des soins psychiatriques. Après
18 mois de traitement, son « langage exploréen » (des mots inventés,
décomposés, entre langage parlé et onomatopée) apparait pour la première fois
dans ses œuvres. On lui doit notamment trois pièces maîtresses : La charge de l’orignal épormyable, Les oranges sont vertes et L’asile de la pureté.
« L'essentiel de ce
concerto porte sur le concept même du genre, c'est-à-dire une œuvre mettant au
premier plan un instrument soliste dialoguant
avec un orchestre et que finalement la musique – le langage par
excellence –- parle d'elle-même, pour elle-même, car générant dans l'absolu
tous les paramètres qui la constituent », explique Walter Boudreau. Il mentionne
aussi :
Ce concerto,
en hommage à l'auteur et poète
avant-gardiste québécois Claude Gauvreau
(1925-1971), apparemment suicidé suite à l'absorption involontaire de
LSD, relate dans le 1er
mouvement, le porte-à-faux entre son univers poétique visionnaire – le piano – et la société obscurantiste de
l'époque, incarnée par l’orchestre. Devant cette incompréhension et
possiblement, selon le poète, l'échec de toute véritable communication,
Gauvreau a développé une poésie « sonore », genre de langage
onomatopéique qu'il décrivait comme exploréen.
Les titres des
mouvements 1 et 3 font référence à des œuvres
de Gauvreau destinées au théâtre, tandis que celui du 2e mouvement
rappelle l’asile pour aliénés mentaux St-Jean-de-Dieu qui s’est transformé
depuis en l’hôpital psychiatrique Louis-Hyppolite Lafontaine dans l’est de
Montréal.
Le 1er
mouvement (Les oranges sont vertes)
est un dialogue de sourds où – sans relâche – les mêmes éléments sont repris
par les deux « adversaires » (le piano et l'orchestre) dans un
chassé-croisé serré, sans pour autant en arriver à un terrain d'entente, malgré
des juxtapositions dramatiques et des tentatives de rapprochement dans les tutti. Incompris, méprisé et rejeté,
Gauvreau va peu à peu sombrer dans la folie (cadence de piano) et finalement,
suite à son internement en institution mentale et à la prescription de
médicaments calmants et de traitements atroces
d'électrochocs, se retrouver dans un paradis artificiel où tout n'est
que « ordre beauté luxe calme et
volupté »...
Le 2e
mouvement (Saint-Jean-de-Dieu) relate ces moments (chimiquement)
« séraphiques » où, malgré l'apparente et trompeuse sérénité d'une
musique atmosphérique et sensuelle, sourd en arrière-plan une révolte contenue,
une lente reprise de conscience grandissante qui mènera au
3e
mouvement (La Charge de l’Orignal
Épormyable), dans lequel non seulement le poète revient à lui même
(prépondérance du piano solo) mais en force, suite à une valse folle, redonnant
peu à peu vie aux icônes fébriles du 1er mouvement, « écrasant » l'orchestre et
malgré une mort précoce (cortège funèbre),
finalement triompher dans un flamboyant
tutti posthume .
Alain Lefèvre, qui a passé de longues heures à
apprendre la partition, extrêmement exigeante techniquement, est persuadé de
créer ici un très grand concerto pour piano. « C’est héroïque, pour le
pianiste, pour l’orchestre. Walter Boudreau a privilégié une écriture
extrêmement romantique, mais actualisée », explique le pianiste en entrevue.
Pour Lefèvre, la création de cette œuvre devient « une véritable profession de
foi pour la créativité des Québécois. Je veux faire le pari qu’il sera joué,
aimé, rejoué. »
Claude Debussy
Né à Saint-Germain-en-Laye (près de Paris) le 22 août 1862
Mort à Paris le 25 mars 1918
Images, pour orchestre
Prolongement
des deux recueils pour piano portant le même
titre, Images demeure
l’une des œuvres tardives de Debussy les plus évocatrices. Présentées ce soir
en tant que triptyque, ces trois pages, publiées à des dates différentes, sont
fréquemment entendues de façon indépendante, particulièrement la populaire «
Iberia ».
Écrit entre 1909 et 1912, « Gigues » évoque des souvenirs d’Angleterre. Une
citation de l’air folklorique The Keel
Row s’intègre tout naturellement à
la texture orchestrale, refaisant
surface, se fondant de nouveau dans la masse, avant de ressurgir sous les
doigts d’un autre instrumentiste. On y entend notamment au début le hautbois
d’amour, l’instrument inusité devenant à lui seul un thème.
Datant de 1905-1908, « Iberia » se divise lui-même
en trois mouvements, à la fois réjouissants et aristocratiques. Faisant entrer
en scène guitares et castagnettes (un choix inusité à l’époque), la pièce mise
sur l’alternance entre un certain côté bon-enfant populaire et celui, presque
désincarné, des sentiments nobles.
Composé
de façon parallèle, entre 1905 et 1909, « Rondes de printemps » s’inspire des
airs populaires Nous n’irons plus au bois
et Do, do, l’enfant do. Introspectif
et nostalgique, le mouvement se révèle une véritable étude en couleurs.
OSM, 15 et 16 janvier 2013
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