lundi 31 décembre 2012

Concerto de l'Asile



Chacun à sa manière, le prélude des Meistersinger von Nürnberg de Wagner (compositeur dont on célèbre en 2013 le bicentenaire de naissance) et le Concerto de l’asile de Walter Boudreau se veulent des plaidoyers vibrants que  « L’art sauvera le monde  ». Claude Gauvreau réinventera dans ses pièces la langue en y intégrant de l’« exploréen », Wagner redéfinira le genre de l’opéra. Triptyque particulièrement évocateur, Images de Debussy devient ici un complément parfait,  brouillant les images entre chansons du passé et langage harmonique du tournant du 20e siècle.

Richard Wagner
Né à Leipzig, le 22 mai 1813
Mort à Venise le 13 février 1883

Die Meistersinger von Nürnberg, Prélude

Esquissé dès 1845 mais complété en octobre 1867 (l’opéra sera créé le 21 juin 1868 à Munich), Die Meistersinger von Nürnberg occupe une place à part dans le catalogue de Wagner. Résumé d’une époque, tant au niveau poétique que musical, tour à tour spirituel, bouffon ou rêveur, l’opéra comique s’inspire des Maîtres Chanteurs allemands, membres sélects d’un groupe florissant du XIVe au XVIe siècle, dédié à une volonté de défendre les idéaux sacrés de l’art noble et créateur.

Le personnage d’Hans Sachs, cordonnier de son état, poète le plus prolifique de son époque, à qui l’on doit des tragédies, des comédies, des contes et des traductions de la Bible non dépourvues d’un esprit critique certain, porte tout l’opéra, son esprit ingénieux menant l’action vers un dénouement favorable. Dans ce pendant  à Tannhäuser,  Wagner choisit de glorifier l’art dans les termes les plus hauts et les plus purs, rendant hommage aux anciens et soulignant l’important d’acquérir des connaissances diverses avant de considérer créer une œuvre d’art digne de ce nom. En unissant Eva, fille du peuple, et le chevalier Walther de Stolzing, il unit de façon symbolique l’art savant et le chant populaire, mariage duquel doit naître cette musique idéale, capable d’exprimer les moindres soubresauts de l’âme humaine.

Walter Boudreau 
Né à Sorel-Tracy le 15 octobre 1947
Vit actuellement à Montréal

Concerto de l’asile (création)

Né dans une famille de musiciens (d’une mère pianiste et d’un père saxophoniste dans des orchestres de danse à Sorel), Walter Boudreau apprend d’abord le saxophone, mais s’intéresse à la composition dès l’adolescence. Il étudiera auprès de Bruce Mather, Gilles Tremblay et Serge Garant à Montréal, puis avec les compositeurs marquants du 20e siècle Pierre Boulez, Mauricio Kagel, György Ligeti, Karlheinz Stockhausen et Iannis Xenakis.  En plus de composer (une soixantaine d’œuvres à ce jour), Walter Boudreau occupe le poste de directeur artistique de la SMCQ depuis 1988.

Le processus de création de ce concerto s’est entamé il y a près de cinq ans, alors que le pianiste Alain Lefèvre et Walter Boudreau ont émis le souhait de collaborer. Ce dernier ayant déjà réalisé la musique de scène de la production de L’Asile de la pureté de Claude Gauvreau montée au TNM en 2004, il a décidé d’articuler le concerto autour de la « Valse de l’asile », devenue pièce pour piano solo peu après. La valse, dont on entendra des fragments dans le troisième mouvement, devient prétexte à un grand poème symphonique qui relate la vie du dramaturge, poète et critique littéraire québécois, signataire du Refus Global.
 
En 1947, Gauvreau présentait sa première pièce, Bien-être, avec l’actrice Muriel Guilbault, sa « muse incomparable », qui se suicidera en 1952. Secoué par ce décès dont il se sent responsable, Gauvreau fera des séjours à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu afin d’y recevoir des soins psychiatriques. Après 18 mois de traitement, son « langage exploréen » (des mots inventés, décomposés, entre langage parlé et onomatopée) apparait pour la première fois dans ses œuvres. On lui doit notamment trois pièces maîtresses : La charge de l’orignal épormyable, Les oranges sont vertes et L’asile de la pureté

« L'essentiel de ce concerto porte sur le concept même du genre, c'est-à-dire une œuvre mettant au premier plan un instrument soliste dialoguant  avec un orchestre et que finalement la musique – le langage par excellence –- parle d'elle-même, pour elle-même, car générant dans l'absolu tous les paramètres qui la constituent », explique Walter Boudreau. Il mentionne aussi :

Ce concerto, en hommage  à l'auteur et poète avant-gardiste québécois Claude Gauvreau  (1925-1971), apparemment suicidé suite à l'absorption involontaire de LSD, relate  dans le 1er mouvement, le porte-à-faux entre son univers poétique visionnaire  – le piano – et la société obscurantiste de l'époque, incarnée par l’orchestre. Devant cette incompréhension et possiblement, selon le poète, l'échec de toute véritable communication, Gauvreau a développé une poésie « sonore », genre de langage onomatopéique qu'il décrivait comme exploréen.

Les titres des mouvements  1 et 3 font référence à des œuvres de Gauvreau destinées au théâtre, tandis que celui du 2e mouvement rappelle l’asile pour aliénés mentaux St-Jean-de-Dieu qui s’est transformé depuis en l’hôpital psychiatrique Louis-Hyppolite Lafontaine dans l’est de Montréal.

Le 1er mouvement (Les oranges sont vertes) est un dialogue de sourds où – sans relâche – les mêmes éléments sont repris par les deux « adversaires » (le piano et l'orchestre) dans un chassé-croisé serré, sans pour autant en arriver à un terrain d'entente, malgré des juxtapositions dramatiques et des tentatives de rapprochement dans les tutti. Incompris, méprisé et rejeté, Gauvreau va peu à peu sombrer dans la folie (cadence de piano) et finalement, suite à son internement en institution mentale et à la prescription de médicaments calmants et de traitements atroces  d'électrochocs, se retrouver dans un paradis artificiel où tout n'est que « ordre beauté luxe calme et volupté »..

Le 2e mouvement (Saint-Jean-de-Dieu)  relate ces moments (chimiquement) « séraphiques » où, malgré l'apparente et trompeuse sérénité d'une musique atmosphérique et sensuelle, sourd en arrière-plan une révolte contenue, une lente reprise de conscience grandissante qui mènera au

3e mouvement (La Charge de l’Orignal Épormyable), dans lequel non seulement le poète revient à lui même (prépondérance du piano solo) mais en force, suite à une valse folle, redonnant peu à peu vie aux icônes fébriles du 1er mouvement, « écrasant » l'orchestre et malgré une mort précoce (cortège funèbre), finalement triompher dans un  flamboyant tutti posthume .

Alain Lefèvre, qui a passé de longues heures à apprendre la partition, extrêmement exigeante techniquement, est persuadé de créer ici un très grand concerto pour piano. « C’est héroïque, pour le pianiste, pour l’orchestre. Walter Boudreau a privilégié une écriture extrêmement romantique, mais actualisée », explique le pianiste en entrevue. Pour Lefèvre, la création de cette œuvre devient « une véritable profession de foi pour la créativité des Québécois. Je veux faire le pari qu’il sera joué, aimé, rejoué. »

Claude Debussy

Né à Saint-Germain-en-Laye (près de Paris) le 22 août 1862

Mort à Paris le 25 mars 1918

Images, pour orchestre

Prolongement des deux recueils pour piano portant le même titre, Images demeure l’une des œuvres tardives de Debussy les plus évocatrices. Présentées ce soir en tant que triptyque, ces trois pages, publiées à des dates différentes, sont fréquemment entendues de façon indépendante, particulièrement la populaire « Iberia ».

Écrit entre 1909 et 1912, « Gigues » évoque des souvenirs d’Angleterre. Une citation de l’air folklorique The Keel Row s’intègre tout naturellement à la texture orchestrale, refaisant surface, se fondant de nouveau dans la masse, avant de ressurgir sous les doigts d’un autre instrumentiste. On y entend notamment au début le hautbois d’amour, l’instrument inusité devenant à lui seul un thème.

Datant de 1905-1908, « Iberia » se divise lui-même en trois mouvements, à la fois réjouissants et aristocratiques. Faisant entrer en scène guitares et castagnettes (un choix inusité à l’époque), la pièce mise sur l’alternance entre un certain côté bon-enfant populaire et celui, presque désincarné, des sentiments nobles.  

Composé de façon parallèle, entre 1905 et 1909, « Rondes de printemps » s’inspire des airs populaires Nous n’irons plus au bois et Do, do, l’enfant do. Introspectif et nostalgique, le mouvement se révèle une véritable étude en couleurs.

OSM, 15 et 16 janvier 2013

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