Pourquoi la musique russe
nous parle-t-elle encore autant? Serait-ce dû à la présence de ces longs
hivers, souvent glacials, partagés, ou à ces mélodies accrocheuses, cette
expressivité parfois poussée au paroxysme, cette virtuosité toujours mise au
service? Le programme d’aujourd’hui propose deux pages conçues au tournant du
20e siècle, l’une signée Glazounov, étudiant de Rimski-Korsakov et
professeur de Chostakovitch, ballet s’attardant au passage des saisons, l’autre,
l’un des plus difficiles concertos pour piano et orchestre du répertoire,
familièrement surnommé le « Rach 3 », étalon auquel se mesurent les plus grands
pianistes depuis sa création.
Alexandre Glazounov
Né à Saint-Pétersbourg le
10 août 1865
Mort à Neuilly-sur-Seine
le 21 mars 1936
Les
Saisons, opus 67
Ballet allégorique en un
acte et quatre tableaux, chorégraphié par Marius Petipa, Les Saisons a
été complété en 1899 et créé en 1900, au Théâtre de l’Ermitage du palais
d’hiver pour la cour, puis une semaine plus tard au Théâtre Mariinsky de
Saint-Pétersbourg. Le spectacle sera repris dès 1907 au Mariinsky et une
version abrégée sera intégrée aux tournées de La Pavlova.
La trame narrative du
ballet ne se lit pas de façon linéaire (contrairement à Raymonda, créé
en 1899), mais comme une série de vignettes, articulés autour du thème des
saisons. En ce sens, on peut concevoir l’œuvre comme un prolongement du recueil
pour piano du même titre de Tchaïkovski, paru un quart de siècle avant.
Le ballet s’ouvre sur une
courte introduction, puis Glazounov dresse un portrait de l’hiver en quatre
temps : le givre (une polonaise pleine d’allant), la glace (dialogue entre
altos et clarinettes), la grêle (un scherzo) et la neige (une valse). Deux
gnomes réussissent ensuite à chasser l’hiver en allumant un feu. Le printemps
danse avec le zéphyr, les fées des fleurs, les oiseaux, avant que ceux-ci ne
s’envolent vers un ailleurs meilleur. Le tableau estival se déroule sur fond de
champs de blé, les coquelicots et les centaurées bleues (bleuets) se reposant
sous le soleil brûlant. Des naïades surgissent, leur délicate barcarolle
rafraîchissant la terre. Une nouvelle variation, comportant un imposant solo de
clarinette, met en vedette l’esprit du maïs. Faunes et satyres tentent ensuite
d’enlever celui-ci, mais leurs efforts sont contrés par le zéphyr. L’automne se
décline comme la saison du vin nouveau et des récoltes. On y retrouve donc une
danse en hommage à Bacchus, des bribes des thèmes des saisons précédentes se
manifestant ici et là, avant que la bacchanale ne reprenne, pour ne s’éteindre
qu’avec la chute des feuilles. Le ballet se termine alors que les
constellations brillent dans le ciel.
Sergueï Rachmaninov
Né à Oneg, près de
Novgorod le 1er avril 1873
Mort à Beverly
Hills le 28 mars 1943
Concerto pour piano no 3 en ré mineur, opus 30
Créé
le 28 novembre 1909 à New York par le compositeur sous la direction de Walter
Damrosch, le Troisième Concerto pour
piano demeure si redoutable que Rachmaninov lui-même ne pouvait offrir de
rappel au public après son exécution, comme le rappelle un article du New York Herald : « Monsieur
Rachmaninov fut rappelé plusieurs fois par le public qui insista pour qu'il
rejoue, mais il leva les mains dans un geste signifiant qu'il était d'accord
pour rejouer, mais que c'étaient ses doigts qui ne l'étaient pas. Ceci fit
beaucoup rire le public qui, à ce moment-là seulement, le laissa partir !
» L’œuvre sera redonnée quelques semaines après la première, sous la
baguette de Gustav Mahler cette fois, et publiée l’année suivante. « À cette
époque, Gustav Mahler était le seul chef d’orchestre qui me semblait digne
d’être comparé à Nikisch [chef alors du célèbre orchestre du Gewandhaus de Leipzig].
Il s’est consacré au [Troisième] Concerto jusqu’à ce que
l’accompagnement, qui est plutôt compliqué ait été répété à la perfection »,
expliquera Rachmaninov plus tard à son biographe Riesemann. L’œuvre ne
connaîtra véritablement son essor que lors du retour en Russie de l’artiste. «
Le nouveau concerto reflète les meilleures facettes de son pouvoir
créateur : sincérité, simplicité et clarté de la pensée musicale »,
soulignera d’ailleurs le journaliste Grigori Prokofiev.
Le
déclenchement de la Première Guerre mondiale et la Révolution d’octobre forceront Rachmaninov
à l’exil. Il s’installera aux États-Unis, où il rencontrera Vladimir Horowitz,
qui avait choisi le Troisième Concerto
comme épreuve de sortie du Conservatoire et décrit le compositeur comme le dieu
musical de son enfance. « Il s'est jeté sur la musique comme un tigre affamé.
Avec son audace, sa bravoure, son intensité, il l'a dévorée tout cru », relate
l’aîné. Il considèrera Horowitz comme le pianiste ayant le mieux saisi les
subtilités de son langage et l’amitié des deux hommes se poursuivra jusqu’à la
mort de Rachmaninov, en 1943.
Le premier mouvement s’articule
autour d’une mélodie d’une simplicité désarmante, jouée à l’octave, que
Rachmaninov développera ensuite en figures d’une rare complexité. « Le
premier thème de mon Troisième Concerto
n’est emprunté ni au chant populaire, ni à la musique d’église, explique-t-il.
Il s’est tout simplement “composé lui même” […] je ne pensais qu’à la
sonorité. Je voulais “chanter” la mélodie au piano. » Le deuxième thème
s’amorce à travers de légers échanges entre l’orchestre et le piano, qui
finissent par se fondre en un geste plus large, en majeur. Après un
développement mettant tour en tour en valeur la brillance de la toccate et la
profondeur de lourds accords, la première idée revient, avant que l’apogée ne
soit atteint dans la cadence, d’une formidable difficulté. L’Intermezzo, une série de mélodies
librement assemblées, mène sans pause au finale, plusieurs rappels du premier
mouvement offrant une unité cyclique au concerto.
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