Mahalia
Jackson a mené une carrière exceptionnelle. Propulsée par des enregistrements
qui se vendront à plus d’un million d’exemplaires, elle a mené le gospel de
l’intimité des églises baptistes au faste des grandes salles internationales.
Elle chantera au prestigieux Carnegie Hall, connaîtra un triomphe sans
précédent lors de sa première tournée européenne, animera une émission de
télévision, collaborera avec l’orchestre de Duke Ellington, participera à
l’intronisation du président John F. Kennedy, défendra les droits civiques des
Noirs auprès de son ami Martin Luther King. On peut sans difficulté comprendre
pourquoi l’auteur et metteur en scène Roger Peace, qui signe ici sa 106e
production et avait déjà offert un autre musical
taillé sur mesure à Ranee Lee, The New
Billie Holiday Musical, a décidé de plonger dans l’univers de la « reine du
gospel ».
Le
spectacle se révèle certes satisfaisant d’un point de vue musical. Ranee Lee,
reine des nuits jazz des années 1980 et 1990, possède encore et toujours une
voix impeccable (que l’on ne pourrait sous aucune considération associer à une
femme de 70 ans!), juste, au vibrato naturel, à la puissance remarquable, à
l’intensité unique. Actrice consommée, elle a su intégrer la gestuelle de
Mahalia Jackson à son jeu, nous dupant à l’occasion, mais n’hésitant pas à
proposer une lecture plus personnelle de certains succès. (Summertime de Gershwin, par exemple, superpose un arrangement au
piano assez proche de l’original à une interprétation vocale originale et
cohérente.) Le plus souvent seule avec son pianiste (Taurey Butler, également
directeur musical de la production), parfois soutenue par les neuf membres de
l’IGS Choir sous la direction de Marcia Bailey, elle émeut, incontestablement.
Pourtant,
une vraie comédie musicale comprend par essence des chansons, des dialogues
parlés, du jeu scénique et des numéros dansés. Il s’agit plutôt ici d’un
collage presque pédagogique (ceux qui ne connaissent rien de la vie de Mahalia
Jackson la découvriront avec plaisir), Ranee Lee se racontant en une série de
tableaux, grand-mère assise au coin du feu qui revient sur son enfance, ses
premières années à Chicago, mais effleure les années de tournée ou les
rencontres importantes. On aurait aimé que les chansons servent de trame à une
peinture d’époque, que la succession de moments semble moins plaquée, que
certaines scènes soient développées avec grand déploiement, un défi impossible
à relever avec deux comédiens en soutien, qui endossent tour à tour les rôles
de membres de la famille ou de personnage historique. Chapeau à Tristan D. Lalla,
qui réussit à la fois à nous faire rire lorsqu’il interprète l’oncle de Mahalia
ayant passé sa vie sur les rails, et frémir, quand il devient Martin Luther
King prononçant son célèbre discours, I
had a dream. Si ce moment reste puissant, il faut néanmoins s’interroger
sur la pertinence de terminer une comédie musicale sur Mahalia Jackson par un
numéro mettant en vedette un protagoniste « secondaire ». Certes, la chorale,
les quatre musiciens et les trois chanteurs offriront ensuite un dernier negro spiritual qui permettra au public
de se dégourdir les jambes et de taper des mains, mais au niveau de l’arc
dramatique, cela relève un peu de l’incohérence.
Il faut néanmoins souligner le fait qu’après
avoir ouvert ses portes à une production sud-africaine en début d’année, un
théâtre sis dans un splendide centre communautaire juif choisisse d’inclure une
comédie musicale sur une chanteuse afro-américaine qui a consacré sa vie à
louer les louanges du Fils de Dieu à sa programmation. La musique avait peut-être
besoin de nous rappeler son rôle de langage universel.
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