Si
les œuvres entendues ce soir se veulent témoins de leur époque, elles n’ont pu
franchir les siècles que parce qu’elles possédaient une personnalité distincte
et qu’elles demeurent aussi pertinentes aujourd’hui qu’au moment de leur
création. De l’effervescence bon enfant de l’ouverture de Guillaume Tell à la beauté contemplative de la Sixième Symphonie de Bruckner, en passant par la verve héroïque du Troisième Concerto pour piano de
Beethoven, le programme nous rappelle que « la musique a constamment besoin
d’être ressuscitée; elle doit être actualisée sans pour autant y perdre son
identité », comme l’avançait Alfred Brendel, mentor de Till Fellner, notre
soliste, dans Musique côté cour – côté
jardin.
Gioachino Rossini
Né à Pesaro le 29 février 1792
Mort à Passy (banlieue de Paris) le 13 novembre 1868
Guillaume Tell, ouverture
Présenté
à Paris en 1829, Guillaume Tell est le dernier et plus imposant opéra de
Rossini. Le compositeur, au sommet de sa gloire, n’a encore vécu que la moitié
de son existence; pourtant, pour des raisons jamais totalement élucidées, il se
retirera du monde opératique et composera tout au plus quelques piécettes par
la suite. Guillaume Tell (un
compte-rendu historique des hauts faits du patriote suisse du XIVe
siècle qui a permis le rejet de la tyrannie) s’inscrit en marge des autres
opéras de Rossini et cette différence se reflète également dans son ouverture,
construite sur une échelle quasi épique.
Qualifiée
de poème symphonique complet en lui-même et même de symphonie miniature en
quatre mouvements ininterrompus, l’ouverture se divise en quatre
sections : une introduction lente pour cinq violoncelles solistes évoquant
l’aube se levant sur la campagne suisse, un orage alpin violent, un ranz des
vaches (l’appel du bouvier à ses animaux) interprété par le cor anglais,
décoré d’arabesques élaborées à la flûte et de délicats tintements du triangle
et le célèbre galop final des patriotes suisses.
Ludwig van Beethoven
Né à Bonn le 16
décembre 1770
Mort à Vienne le
26 mars 1827
Concerto pour
piano no 3 en do mineur,
opus 37
Allegro con brio
Largo
Rondo
Le Troisième
Concerto de Beethoven fait preuve d’une grande audace dans la forme et
redéfinit l’équilibre habituel entre soliste et orchestre. Si ce concerto,
écrit de 1800 à 1803, est contemporain de la Deuxième Symphonie (les deux œuvres ont d’ailleurs été créées lors
du même concert, le 5 avril 1803), on ne peut s’empêcher de plutôt établir un
parallèle avec l’esprit conquérant de la Troisième
Symphonie, « Héroïque »
L’introduction du premier mouvement est tour à
tour solennelle, sombre et tourmentée, avant que le deuxième thème, chantant,
ne dissipe les tourments intérieurs du compositeur. Trois accords martiaux
préparent l’entrée du pianiste. Soliste et orchestre dialoguent ensuite de
façon presque physique. La cadence se termine par de subtils coups de timbales pianissimo, avant de se jeter dans une
coda fiévreuse, dont tout doute est exclu.
Le deuxième mouvement reste l’un des plus émouvants écrits par
Beethoven. Le pianiste se confie, s’affranchit; l’orchestre lui répond en
longues phrases amples. Dans la section centrale, les confidences se font plus
intimes. Les solos entrelacés de basson, de flûte et les arpèges au piano
confèrent au tout une ambiance de nocturne, qui s’achève presque brutalement
par un accord fortissimo qui annonce
le finale.
Entre rondo et forme sonate, relativement complexe,
le dernier mouvement est empreint d’une vitalité et d’une effervescence
teintées d’intensité dramatique, notamment à travers les accents déplacés du
refrain. Les échanges entre soliste et orchestre se bousculent, les épisodes
contrastés et modulants s’y intégrant admirablement, avant que le concerto ne se
consume en un rayonnant do majeur.
Anton Bruckner
Né à Ansfelden, Autriche,
le 4 septembre 1824
Mort à Vienne le 11
octobre 1896
Symphonie no 6,
en la majeur
Majestoso
Adagio : sehr feierlich (très solennel)
Scherzo : nicht zu schnell (pas trop vite)
Finale : bewegt, doch nicht zu schnell
(agité, mais pas trop vite)
Contrairement
à ses autres symphonies, « la petite effrontée », comme l’appelait Bruckner
lui-même,
achevée en 1881, n’a subi aucun remaniement majeur, comme si le
compositeur, après avoir partagé les mystères de sa Cinquième, pouvait enfin céder à un certain détachement, tel un
philosophe. Plus concise, visionnaire et lyrique, la Sixième ne se révèle pas à coups d’orchestration massive ou de
savant échafaudage de contrepoint. Pourtant, elle possède un charme, une
vitalité, une fraîcheur qui évoquent peut-être à mi-voix l’amour fou que
Bruckner, au mitan de la cinquantaine, portait alors à Marie Barth, une jeune choriste
de 17 ans, à qui il écrira pendant deux ans. Œuvre printanière plutôt que
métaphysique, elle reprend néanmoins certaines des formules déjà utilisées par
Bruckner. Pourtant, ici, pas de sensation de temps dilaté, d’écrasement; l’insertion
de microévénements permet tout naturellement à la densité du contrepoint de
s’aérer.
Dès
le début, le compositeur installe un rythme martial (croche pointée – double
croche – triolet), qui imprégnera toute la partition, plus particulièrement le
finale et la coda du premier mouvement, alors que la répétition du motif aux
timbales deviendra presque mantra. Solennel, lumineux, possédant tout au plus
un certain côté énigmatique, se déployant avec naturel, l’Adagio offre un contraste saisissant. On y reconnaît les murmures
de cascades, des chants d’oiseaux, le bruissement du vent dans les feuilles,
soutenus par les basses vibrantes brucknériennes.
Trempé dans les légendes allemandes dans lesquelles
se multiplient les chevauchées fantomatiques, le troisième mouvement se révèle
une merveilleuse page d’orchestre, héritier du scherzo de la Neuvième de Beethoven, avec ses
oppositions de rythmes, ses gammes qui explosent bruyamment et ses montées
d’intensité.
Concentré sur lui-même, le finale est, comme le
premier mouvement, composé de trois groupes thématiques (le premier se subdivisant
lui-même en trois éléments, dont le deuxième est essentiellement rythmique).
Unissons, trémolos, rythmes de marche, brusques accélérations, péroraisons qui
se terminent en pizzicatos, Bruckner développe le tout de façon étonnante,
comme si la parole émergeait enfin de l’ombre.
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