jeudi 1 novembre 2012

Marches militaires: classique ou électro?



« J’ai toujours souhaité pour ma part pouvoir dire, aussi sincèrement et aussi chaleureusement que je le ressens, que l’accord parfait qui exprime son génie n’est rien moins que la tranquille résonance d’une âme née libre, claire et chaste. Du reste, je ne suis pas le seul sur lequel ses œuvres produisent cet effet, et si l’on voulait m’opposer des exemples du contraire, ses symphonies et ses quatuors sauraient me protéger : c’est là son bien propre, et personne de l’a jamais surpassé dans ce domaine. »
C’est en ces termes que Goethe saluait Haydn dans Kunst und Altertum (Art et antiquité). Ce programme thématique, conçu par Kent Nagano, qui s’intègre dans le cycle Haydn, s’articule autour de la Symphonie no 100, « Militaire », composée lors du second voyage du compositeur à Londres, qui doit son surnom à l'intervention, dans le deuxième mouvement et dans la coda du finale des percussions dites « turques » qui renforcent le rythme martial. Le Concerto pour piano no 5, « Empereur », de Beethoven, contemporain de Goethe, devient prolongement naturel, avec son énergie héroïque, ainsi que l’étonnant Bondye konn bay men li pa konn separe,  une œuvre hybride de Maxime McKinley et DJ Champion, pour platines et orchestre, commande de l’OSM, qui s’articule autour d’une série de marches classiques, de William Byrd (The Bells) à Stravinski (L’histoire du soldat) et Prokofiev (L’Amour des trois oranges et « Montaigus et Capulets »), sans oublier les incontournables marches nuptiale de Mendelssohn et  slave de Tchaïkovski.

Franz Joseph Haydn
Né à Rohrau, Autriche, le 31 mars 1732
Mort à Vienne le 31 mai 1809

Symphonie no 100 en sol majeur, « Militaire »

La vie de Haydn prend un nouveau tournant en 1790 alors que l’imprésario Johann Peter Salomon débarque sans avertissement chez le compositeur. « Je m’appelle Salomon. Je viens de Londres et suis venu vous quérir. Demain, nous conclurons un accord », annonce-t-il sans ambages. Haydn n’hésite pas longtemps. Son employeur le prince Nicholas Esterhazy vient de mourir et il peut donc céder à ses rêves de découvrir l’Angleterre, dont l’effervescence musicale surpasse même celle de Vienne. Haydn écrira deux séries de six symphonies pour le public londonien, qui se presse pour découvrir ses œuvres.

La Symphonie no 100 sera écrite lors du second séjour de Haydn. Créée le 31 mars 1794, jour du 62e anniversaire du compositeur, cette symphonie devait soulever l’enthousiasme et être reprise à de nombreuses reprises. Le 9 avril, le Morning Chronicle de Londres rapporte : « Une autre nouvelle symphonie de Haydn a été donnée pour la deuxième fois, et le mouvement central a été de nouveau salué par des cris et des applaudissement. Encore! Encore! Encore! [...] Voilà l’avancée vers la bataille, la marche des hommes, la charge qui résonne, le rugissement de l’attaque, l’affrontement des armes, les grognements des blessés, et ce qu’on pourrait bien appeler la clameur infernale de la guerre qui croît jusqu’à un paroxysme de sublimité horrible[L1] ! »

Si la « clameur infernale » du deuxième mouvement nous semble aujourd’hui bien modeste, la pulsation de la grosse caisse, des cymbales et du triangle, la fanfare qui s’y superpose et l’« exotisme » de l’orchestration (Mozart utilisera ces mêmes sonorités « turques » dans son Enlèvement au sérail) continue de séduire.

Maxime Morin, alias DJ Champion
Né le 4 septembre 1969 à Saint-Jérôme

Maxime McKinley
Né le 15 décembre 1979 à Sherbrooke

Bondye konn bay men li pa konn separe (commande de l’OSM)

Les langages complexes de DJ Champion et Maxime McKinely, les deux créateurs de cette commande de l’OSM,  ne peuvent se résumer en une simple opposition. Tous deux désarticulent le rythme, multiplient les ruptures, se servent de la pulsation, mais de façon détournée.  «  On parle ici de la rencontre de deux univers, dont il faut mettre en place la complémentarité, explique McKinley en entrevue. Les “muscles” musicaux  de DJ Champion sont développés de façon entièrement différente des miens. Il faut mettre à profit le meilleur de nos deux univers et canaliser le tout dans une même direction. » 

Une première maquette, constituée d’un collage d’échantillonnages de marches choisies par DJ Champion et d’un extrait d’une page du compositeur, a été assemblée. « La commande de maestro Nagano était claire : on devait pouvoir “sentir” mon langage, en percevoir la couleur. » Une simulation MIDI a ensuite permis une synthèse entre les motifs retenus, avant que McKinley ne procède à un travail d’écriture,  « entre imagination, repiquage, consultation des partitions originales, écoute des maquettes et création pure ». 

Bondye konn bay men li pa konn separe, dicton créole que l’on peut traduire par « Dieu sait donner, mais ne sait pas partager », se veut un clin d’œil à une préoccupation qui a habité les deux complices tout au long du processus de création, la réaction des puristes, qui pourraient considérer les artistes comme des Judas. « C’est un mélange de familier (le travail de DJ Champion) et d’inconnu (musique contemporaine), dont on peut tirer profit en les croisant, en établissant une dialectique. L’œuvre s’articule comme une lente transformation du point A au point B, des textures vers une pulsation claire, de moi vers lui. La musique contemporaine a un côté costaud, substantiel, exigeant, une puissance. Il s’agit de l’accorder à celle des machines de DJ Champion, d’harmoniser les deux forces. »

Ludwig van Beethoven
Né à Bonn le 16 décembre 1770
Mort à Vienne le 26 mars 1827

Concerto no 5 en mi bémol majeur, opus 73, « Empereur »

Composé pendant les bombardements de Vienne par les troupes de Napoléon qui finiront par triompher des Viennois en 1809, le Cinquième Concerto de Beethoven ne se veut certes pas une ode à l’empereur français. On aurait d’ailleurs vu le compositeur menacer un officier français de l'armée d’occupation en criant : « Si j'étais général et en savait autant sur la stratégie que j'en connais sur le contrepoint, je vous en donnerais pour votre argent ! » Même si la partition comporte des indications guerrières  telles que « Angriff ! » (À l'assaut!) ou « Sieg! » (Victoire!), tenter de résumer l’œuvre à un tel propos serait déplacé et sans doute bien éloigné de l’esprit que Beethoven avait souhaité y instiller. Le surnom n’a d’ailleurs pas été apposé par Beethoven lui-même qui insistait pour qu’on nommât l’œuvre « Grand Concerto » mais vraisemblablement par Johann Baptist Cramer, pianiste et éditeur londonien, considéré par Beethoven comme le pianiste le plus accompli de son époque. 

Dédié à l’archiduc Rodolphe d’Autriche, élève, mécène et ami (tout comme le Quatrième Concerto, deux sonates pour piano, le Triple Concerto et le Trio « Archiduc »), le Cinquième Concerto a été créé par l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig le 28 novembre 1811 et le pianiste Friedrich Schneider, la surdité de Beethoven étant alors trop avancée pour qu’il puisse assumer la partie soliste en concert. La première viennoise sera donnée en février 1812 par un autre des élèves du compositeur, Carl Czerny. L’esprit héroïque et les mélodies attrayantes qui le composent ont permis au concerto de se hisser rapidement au palmarès du répertoire concertant pianistique. L’œuvre devait même devenir l’une des préférées de Franz Liszt (élève lui-même de Czerny) qui défendit l’œuvre à de nombreuses reprises, notamment sous la direction de Berlioz.

« Le mot concerto retrouve ici son sens originel de tournoi musical, porté au paroxysme », résume admirablement Harry Halbreich. Dès le premier mouvement, l’auditeur bascule dans un univers où le style est éclatant, percutant. Après les accords puissants de l’orchestre et trois cadences qui semblent improvisées au piano, l’orchestre puis le soliste présentent un premier thème conquérant, bouillonnant d’énergie, auquel un deuxième thème plus lyrique répond admirablement.

Lumineux, le deuxième mouvement se veut avant tout chant, d’abord soutenu tendrement par les cordes avant que Beethoven ne le propulse vers ses sommets de sérénité quasi majestueuse. À la toute fin du mouvement, un accord doucement arpégé au piano devient pont vers le rondo final, éblouissant, irrésistible, jubilatoire. 

OSM 14 et 15 novembre 2012


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