«
J’ai toujours souhaité pour ma part pouvoir dire, aussi sincèrement et aussi
chaleureusement que je le ressens, que l’accord parfait qui exprime son génie
n’est rien moins que la tranquille résonance d’une âme née libre, claire et
chaste. Du reste, je ne suis pas le seul sur lequel ses œuvres produisent cet
effet, et si l’on voulait m’opposer des exemples du contraire, ses symphonies
et ses quatuors sauraient me protéger : c’est là son bien propre, et
personne de l’a jamais surpassé dans ce domaine. »
C’est
en ces termes que Goethe saluait Haydn dans
Kunst und Altertum (Art et antiquité). Ce programme thématique, conçu par
Kent Nagano, qui s’intègre dans le cycle Haydn, s’articule autour de la
Symphonie no 100, « Militaire », composée lors du second voyage du
compositeur à Londres, qui doit son surnom à l'intervention, dans le deuxième
mouvement et dans la coda du finale des percussions dites « turques » qui
renforcent le rythme martial. Le Concerto pour piano no 5, «
Empereur », de Beethoven, contemporain de Goethe, devient prolongement naturel,
avec son énergie héroïque, ainsi que l’étonnant Bondye konn bay men li pa konn separe, une œuvre hybride de Maxime McKinley et DJ
Champion, pour platines et orchestre, commande de l’OSM, qui s’articule autour d’une
série de marches classiques, de William Byrd (The Bells) à Stravinski (L’histoire
du soldat) et Prokofiev (L’Amour des trois oranges et « Montaigus
et Capulets »), sans oublier les incontournables marches nuptiale de
Mendelssohn et slave de Tchaïkovski.
Franz
Joseph Haydn
Né à Rohrau, Autriche, le 31 mars 1732
Mort à Vienne le 31 mai 1809
Symphonie no 100 en sol majeur, « Militaire »
La vie de Haydn prend un
nouveau tournant en 1790 alors que l’imprésario Johann Peter Salomon débarque
sans avertissement chez le compositeur. « Je m’appelle Salomon. Je viens de
Londres et suis venu vous quérir. Demain, nous conclurons un accord », annonce-t-il
sans ambages. Haydn n’hésite pas longtemps. Son employeur le prince Nicholas
Esterhazy vient de mourir et il peut donc céder à ses rêves de découvrir
l’Angleterre, dont l’effervescence musicale surpasse même celle de Vienne. Haydn
écrira deux séries de six symphonies pour le public londonien, qui se presse
pour découvrir ses œuvres.
La Symphonie no
100 sera écrite lors du second séjour de Haydn. Créée le 31 mars 1794, jour du
62e anniversaire du compositeur, cette symphonie devait soulever
l’enthousiasme et être reprise à de nombreuses reprises. Le 9 avril, le Morning Chronicle de Londres
rapporte : « Une autre nouvelle symphonie de Haydn a été donnée pour la
deuxième fois, et le mouvement central a été de nouveau salué par des cris et
des applaudissement. Encore! Encore! Encore! [...] Voilà l’avancée
vers la bataille, la marche des hommes, la charge qui résonne, le rugissement
de l’attaque, l’affrontement des armes, les grognements des blessés, et ce
qu’on pourrait bien appeler la clameur infernale de la guerre qui croît jusqu’à
un paroxysme de sublimité horrible[L1] ! »
Si la « clameur
infernale » du deuxième mouvement nous semble aujourd’hui bien modeste, la
pulsation de la grosse caisse, des cymbales et du triangle, la fanfare qui s’y
superpose et l’« exotisme » de l’orchestration (Mozart utilisera ces mêmes
sonorités « turques » dans son Enlèvement
au sérail) continue de séduire.
Maxime Morin,
alias DJ Champion
Né
le 4 septembre 1969 à Saint-Jérôme
Maxime McKinley
Né
le 15 décembre 1979 à Sherbrooke
Bondye konn bay men li pa konn
separe (commande de l’OSM)
Les langages complexes de DJ Champion et
Maxime McKinely, les deux créateurs de cette commande de l’OSM, ne peuvent se résumer en une simple
opposition. Tous deux désarticulent le rythme, multiplient les ruptures, se
servent de la pulsation, mais de façon détournée. « On
parle ici de la rencontre de deux univers, dont il faut mettre en place la
complémentarité, explique McKinley en entrevue. Les “muscles” musicaux de DJ Champion sont développés de façon
entièrement différente des miens. Il faut mettre à profit le meilleur de nos
deux univers et canaliser le tout dans une même direction. »
Une première maquette, constituée d’un
collage d’échantillonnages de marches choisies par DJ Champion et d’un extrait
d’une page du compositeur, a été assemblée. « La commande de maestro Nagano
était claire : on devait pouvoir “sentir” mon langage, en percevoir la
couleur. » Une simulation MIDI a ensuite permis une synthèse entre les motifs
retenus, avant que McKinley ne procède à un travail d’écriture, « entre imagination, repiquage, consultation
des partitions originales, écoute des maquettes et création pure ».
Bondye
konn bay men li pa konn separe, dicton créole
que l’on peut traduire par « Dieu sait donner, mais ne sait pas partager », se
veut un clin d’œil à une préoccupation qui a habité les deux complices tout au
long du processus de création, la réaction des puristes, qui pourraient
considérer les artistes comme des Judas. « C’est un mélange de familier (le
travail de DJ Champion) et d’inconnu (musique contemporaine), dont on peut
tirer profit en les croisant, en établissant une dialectique. L’œuvre
s’articule comme une lente transformation du point A au point B, des textures
vers une pulsation claire, de moi vers lui. La musique contemporaine a un côté
costaud, substantiel, exigeant, une puissance. Il s’agit de l’accorder à celle
des machines de DJ Champion, d’harmoniser les deux forces. »
Ludwig van Beethoven
Né à Bonn le 16 décembre 1770
Mort à Vienne le 26 mars 1827
Concerto
no 5 en mi bémol
majeur, opus 73, « Empereur »
Composé pendant les bombardements de Vienne
par les troupes de Napoléon qui finiront par triompher des Viennois en 1809, le
Cinquième Concerto de Beethoven ne se
veut certes pas une ode à l’empereur français. On aurait d’ailleurs vu le
compositeur menacer un officier français de l'armée d’occupation en
criant : « Si j'étais général et en savait autant sur la stratégie
que j'en connais sur le contrepoint, je vous en donnerais pour votre
argent ! » Même si la partition comporte des indications
guerrières telles que « Angriff ! » (À
l'assaut!) ou « Sieg! » (Victoire!), tenter de résumer l’œuvre à un tel propos
serait déplacé et sans doute bien éloigné de l’esprit que Beethoven avait
souhaité y instiller. Le surnom n’a d’ailleurs pas été apposé par Beethoven
lui-même qui insistait pour qu’on nommât l’œuvre « Grand Concerto » mais
vraisemblablement par Johann Baptist Cramer, pianiste et éditeur londonien,
considéré par Beethoven comme le pianiste le plus accompli de son époque.
Dédié à l’archiduc Rodolphe d’Autriche, élève,
mécène et ami (tout comme le Quatrième
Concerto, deux sonates pour piano, le Triple Concerto et le Trio « Archiduc
»), le Cinquième Concerto a été créé
par l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig le 28 novembre 1811 et le pianiste
Friedrich Schneider, la surdité de Beethoven étant alors trop avancée pour
qu’il puisse assumer la partie soliste en concert. La première viennoise sera
donnée en février 1812 par un autre des élèves du compositeur, Carl Czerny.
L’esprit héroïque et les mélodies attrayantes qui le composent ont permis au
concerto de se hisser rapidement au palmarès du répertoire concertant
pianistique. L’œuvre devait même devenir l’une des préférées de Franz Liszt
(élève lui-même de Czerny) qui défendit l’œuvre à de nombreuses reprises,
notamment sous la direction de Berlioz.
« Le mot concerto retrouve ici son sens
originel de tournoi musical, porté au paroxysme », résume admirablement Harry
Halbreich. Dès le premier mouvement, l’auditeur bascule dans un univers où le
style est éclatant, percutant. Après les accords puissants de l’orchestre et
trois cadences qui semblent improvisées au piano, l’orchestre puis le soliste
présentent un premier thème conquérant, bouillonnant d’énergie, auquel un
deuxième thème plus lyrique répond admirablement.
Lumineux, le deuxième mouvement se veut avant
tout chant, d’abord soutenu tendrement par les cordes avant que Beethoven ne le
propulse vers ses sommets de sérénité quasi majestueuse. À la toute fin du
mouvement, un accord doucement arpégé au piano devient pont vers le rondo
final, éblouissant, irrésistible, jubilatoire.
OSM 14 et 15 novembre 2012
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